Lo­ge­ment aborda­ble: fai­re avec, fai­re cont­re

Immeuble de logements quartier Pré-Colomb, Versoix (GE)

Malgré le cadre contraint du logement abordable et une morphologie définie par un PLQ, Joud Beaudoin Architectes (JBA) et maître d’ouvrage (Commune de Versoix) laissent place ici à une approche exploratoire, permettant de mettre en œuvre des mesures peu conventionnelles.

Le projet prend place à l’est de la commune de Versoix, dans le quartier de Pré-Colomb, à quelques pas du lac, dans un tissu d’immeubles résidentiels de quatre à cinq étages. Issue d’un gabarit prédéfini par le PLQ, la morphologie du bâtiment de JBA s’articule autour de retraits sur les façades est, sud et ouest. Ces derniers créent des opportunités typologiques pour les appartements, tous destinés à du logement locatif d’utilité publique, du 3 pièces (53 m2) au 5 pièces en attique (96 m2). Dessiné alors que la pandémie de Covid-19 sévissait et révélait de nouveaux besoins domestiques, et contraint à la fois par la surface d’implantation et les plans financiers serrés, la recherche typologique a été un point d’articulation majeur pour le projet.

Typologies compactes et flexibles

Dans cette démarche, les architectes ont joué sur la position du séjour dans le logement. Souvent ouvert sur la cuisine et/ou la salle à manger, le séjour est ici une pièce séparée, systématiquement placée en terminaison du plan. L’accès depuis la cuisine à cet espace est traité de manière singulière, avec une double porte toute hauteur en MDF brut, qui participe de la flexibilité d’agencement de l’appartement. Elle peut être fermée pour privatiser la pièce, tandis qu’en position ouverte, les deux battants se placent contre le mur et le séjour communique avec la cuisine et la salle à manger. Ce dispositif permet de convertir le séjour au besoin en chambre supplémentaire, bureau, ou atelier. Cette pièce n’est pas traversée et garantit donc une intimité qui facilite les différents usages que chaque locataire pourrait imaginer.

Dans la continuité de cette recherche typologique, les architectes ont choisi d’offrir à chaque appartement une généreuse loggia d’environ 12 m2. Au stade du concours, ces dernières étaient fermées par des baies vitrées coulissantes pour former un jardin d’hiver, mais l’impact financier s’est finalement avéré trop important pour le projet. Néanmoins, ces espaces extérieurs s’inscrivent dans la logique de flexibilité des appartements. Ils sont en effet toujours desservis à la fois par le séjour et la cuisine/salle à manger. Ainsi, la loggia reste systématiquement accessible depuis un espace commun du logement, y compris lorsque le séjour est réaffecté en chambre, espace de travail, ou toute autre fonction demandant plus de privacité.

Expérimenter la matière

Dans une démarche de construction durable et avec l’objectif d’employer des matériaux peu transformés, les architectes avaient proposé au moment du concours une structure bois. Cependant, en approfondissant l’aspect constructif du projet post-concours, ils ont réalisé que les retraits et découpages en plan ne se prêtaient que peu à une construction de ce type. Cela aurait impliqué des épaisseurs de dalles différentes, des renforts ponctuels et autres solutions techniques onéreuses que le projet n’aurait pu supporter. Malgré ces contraintes, la volonté de ne pas recourir à une ossature classique entièrement en béton armé est restée une priorité. Les architectes ont alors engagé une recherche empirique sur plusieurs matériaux biosourcés, peu utilisés, qui présentent néanmoins des caractéristiques à la fois constructives, esthétiques et thermiques à fort potentiel. Pour des raisons économiques et structurelles, le béton est resté le plus évident pour les dalles et les noyaux. La terre cuite est employée sous forme de briques pour les murs porteurs en façade, les cloisons internes non porteuses, ainsi qu’exposées comme finition extérieure des loggias. Enfin le chaux-chanvre assure l’isolation par l’extérieur et le revêtement du bâtiment.

Ce dernier mérite une attention particulière. Constitué de chènevotte, partie intérieure ligneuse de la fibre de chanvre, broyée puis mélangée à l’eau et à la chaux, il durcit par le phénomène de carbonatation. Il conserve alors une très faible densité (400 kg/m³)1, favorisant l’emprisonnement de l’air et assurant ainsi de remarquables performances isolantes. Il permet aussi à la façade d’être perspirante, capable de stocker et relâcher l’humidité, ce qui évite les risques de moisissures.

Ce matériau est apparu dans le projet lors d’une rencontre inopinée avec Arbio, une entreprise locale de matériaux de construction. À la suite de discussions, tests et visites de chantiers qui employaient le chaux-chanvre, les architectes ont été convaincus des qualités de ce matériau: thermiques, mais aussi esthétiques, grâce notamment à sa mise en œuvre. L’ouvrier tasse le chaux-chanvre granuleux dans le coffrage sur toute la longueur de la façade, ce qui trace des lignes horizontales qui définissent le caractère même du matériau, avec un rendu qui évoque la pierre, le béton ou la terre crue. Cette exécution manuelle présente de nombreux défis, tant au niveau du séchage, qui peut prendre plusieurs semaines selon les conditions météo, que de sa faible tolérance à l’approximation dans le dosage de ses composants. Au dernier étage, la mise en œuvre s’est avérée encore plus délicate, du fait de l’avant-toit qui empêchait d’insérer le chaux-chanvre dans le coffrage par le dessus. L’ouvrier a dû le placer par le côté, ce qui dessine des lignes diagonales courbes. De par sa mise en œuvre, ce matériau ne cherche donc pas à être parfaitement uniforme, mais plutôt à exprimer sa propre vérité, que les imprévus du chantier viennent nourrir.

L’architecte-chercheur

À une époque où la position centrale de l’architecte dans le processus tend à se diluer dans une chaîne d’acteurs toujours plus structurée – assistants à maîtrise d’ouvrage, gestionnaires de projets, économistes de la construction –, le projet architectural se trouve de plus en plus encadré par des logiques de contrôle, d’optimisation et de maîtrise des coûts. Dans un contexte marqué par la précision des normes, la rigueur des procédures et le poids des contraintes économiques, notamment dans le logement d’utilité publique, les marges de manœuvre de l’architecte semblent parfois se restreindre au profit d’une production standardisée et rationalisée.

Dans ce cadre, le projet de JBA rappelle une facette essentielle du métier: celle de chercheur et d’innovateur. Les architectes mobilisent les contraintes du projet comme un levier d’action, engageant une recherche empirique sur les matériaux et les modes constructifs. L’introduction de matériaux peu conventionnels comme le chaux-chanvre ou la revalorisation de techniques constructives plus artisanales impliquent une prise de risque mesurée, mais réelle. Elle suppose également un engagement accru de l’architecte dans le processus de réalisation et une coordination étroite avec les entreprises, dont le savoir-faire devient ici déterminant. Elle nécessite aussi un dialogue constant avec le maître d’ouvrage, dont la confiance et la volonté d’accompagner ces expérimentations deviennent essentielles à leur mise en œuvre. Dans ce contexte spécifique, le projet souligne l’importance de préserver à l’architecte un espace d’expérimentation, condition nécessaire pour maintenir une capacité d’innovation au sein d’un cadre professionnel fortement normé.

Notes

 

1. À titre de comparaison, la densité du béton est de 2600 kg/m3.

Immeuble de logements quartier Pré-Colomb, Versoix (GE)

 

Architectes: Joud Beaudoin Architectes

 

Type de logements: Logements locatifs d’utilité publique LUP et ZDLOC

 

Maître d’ouvrage: Fondation communale de Versoix-Samuel May

 

Ingénieurs civils: Ingeni

 

Architecte paysagiste: Atelier Plum

 

Direction des travaux: werkbüro

 

Coût total: 9.89 mio CHF

 

Surface de parcelle: 2142 m²

 

Volume bâti SIA 416: 9970 m³

 

Surface de plancher SIA 416: 1825 m²

 

Début des travaux: 2023

 

Livraison: 2025-2026

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