Tout se transforme: TRACÉS aussi (2/2)
150 ans TRACÉS
Pour marquer cet anniversaire, la rédaction revisite neuf couvertures tirées des archives et montre comment elles éclairent les questions persistantes qui façonnent l’environnement construit et notre culture du bâti.
Une question de survie
La photographie noir et blanc, en couverture du deuxième numéro de l’année 1973, montre l’intérieur d’un tunnel à Belmont. Une grosse structure métallique, installée au fond à contre-jour, sert à la pose d’une étanchéité à l’aspect capitonné, digne d’un club de jazz new-yorkais. La légende de l’image nous renseigne: il s’agit d’une publicité, comme souvent sur les couvertures du Bulletin technique de la Suisse romande. Ce 20 janvier 1973, la revue publie un article qui sort de l’ordinaire. Écrit par un certain Jaromir Stvan, architecte-urbaniste, il s’intitule: «Les professions techniques face aux problèmes nouveaux de l’environnement: analyse et proposition d’action».
Résolument écologiste, l’article est un ovni dans une revue d’ingénieurs, plus habituée à publier des articles sur le percement des tunnels ou le dimensionnement des appuis de ponts. La contribution de Stvan a pour but de «faire prendre conscience aux professionnels de la construction, à quel point nos possibilités de survie dépendent de leur manière de concevoir leurs créations.» L’auteur pointe du doigt l’impact considérable de la construction sur l’environnement. Afin d’éviter un probable «effondrement écologique», il exhorte les techniciens à assumer leurs responsabilités, et à se questionner sur leur pratique.
Je me demande comment a été accueilli ce texte précurseur, publié une année seulement après le rapport Meadows du Club de Rome (1972). Avec des soupirs? Des sourires goguenards? Ou a-t-il été pris au sérieux? Il est impossible de le dire. En tout cas, il n’a pas provoqué la prise de conscience espérée. Plus de cinquante années ont passé, et son article est toujours d’actualité.
Guillaume Pause est rédacteur architecture et profession depuis 2025.
Sous la pub, l’autoroute célébrée
Couverture aguichante que celle du n° 17 de l’année 1979: une grosse machine et une godiche qui a l’air de se demander, doigt pointé sur le menton, sur quoi elle pose si délicatement la main. La légende en 2e de couverture nous renseigne: Les compresseurs Atlas Copco GA et ZR dans leur nouvelle parure. À l’époque donc, les couvertures du Bulletin sont non seulement sexistes, mais ce sont des publicités! Le vrai sujet du numéro apparaît en petit, au-dessus de l’image: «Les autoroutes sur le territoire genevois, où en sommes-nous?». Vous êtes déçus peut-être?
Dans un dossier exhaustif, l’auteur Jean-Pierre Cottier, chef de la division de l’équipement, Direction de l’aménagement du Département des travaux publics de l’État de Genève, revient sur les débats qui ont entouré la réalisation du dernier tronçon de la N1. À l’époque, faire ou ne pas faire ces dix kilomètres à travers Genève n’est pas la question; il s’agit surtout de savoir par où les faire passer. Où l’on apprend qu’on a échappé à un tracé empruntant les quais du lac et du Rhône, heureusement abandonné au profit d’un contournement par l’ouest, lui-même vivement critiqué par des opposants qui lui préféraient un tracé sous-lacustre. À la fin de l’article, l’auteur espère que toutes ces tergiversations n’auront pas été vaines «si l’autoroute deviendra (sic) un élément constitutif du paysage genevois, dont le caractère n’est pas celui d’une nature sauvage et spontanée mais bien celui d’une nature fortement marquée par le travail des hommes.» Vision exaltante, horizon désirable – l’homme contre la nature, le paysage barré d’une autoroute –, toute une époque!
Stéphanie Sonnette est rédactrice urbanisme depuis 2016.
Complexités et contradictions à Ecublens
Cette couverture de IAS 5/1990 est en réalité une publicité, acquise par une entreprise de construction sise à la même adresse que l’architecte du bâtiment, Daniel Wurlod. Au tournant des années 1990, ce bureau réalise une myriade d’édifices dans ce style étrange, unheimlich, à mi-chemin entre Palladio et John Portman. Il déploie en façade ces sombres miroirs anonymes, matériau si emblématique de la décennie du capitalisme triomphant. Dans IAS 5/1987, François Neyroud, alors rédacteur architecture, s’en prend à l’un d’eux (également présenté en couverture) et livre un essai ironique sur la mode des façades miroirs, qui dissimulent des intérieurs « comme se cachaient jadis les coquettes derrière leur voilette ». Dans la mise en page, il mélangeait des références vaudoises fournies par l’entreprise de façades Félix et quelques photographies prises à New York. Sur l’une d’elles, on reconnaît la Trump Tower. Ces drôles de sculptures architecturales m’ont toujours fasciné : symétriques, noires et blanches, antiques et futuristes à la fois. Devenu architecte, j’ai appris à les mépriser bien sûr, mais les admire secrètement. Arrivé à TRACÉS, je découvre dans un mélange de plaisir et d’effroi que celle-ci, encadrée par la fenêtre de mon bureau, deviendrait ma vue quotidienne. Ce petit édifice classicofuturiste d’Ecublens provoque une violente polémique, d’après la revue Architecture suisse, qui le défend. Bien que décrié par les architectes en vue, il serait en effet apprécié des laïcs, lit-on, et donc « cristallise de manière exemplaire le hiatus entre architecture moderne et grand
public ». À mes yeux nostalgiques, il cristallise aujourd’hui le hiatus avec les années 1980, quand les architectes pouvaient encore se déchirer sur des questions de style.
Marc Frochaux est rédacteur architecture depuis 2017 et rédacteur en chef depuis septembre 2018.
Vaudoise tous risques
«Rasez tout, qu’on voie le lac!», titre l’éditorial provocateur de Sigfrido Lezzi (IAS 22/1994) au sujet de la Vaudoise Assurances, ensemble construit à Lausanne par Jean Tschumi (1956). Mais quelle mouche l’a piqué?
C’est que quelques mois plus tôt, la demande de permis de construire pour la transformation lourde du réfectoire de la Vaudoise faisait grand bruit. Le projet était vivement critiqué par le milieu professionnel jusque dans la grande presse: «Si on supprime l’estomac, le corps n’existe plus!», fustigeait Jacques Gubler.
Le numéro d’octobre 1994 fait office de table de médiation: Hans Gutscher présente un projet de rénovation – celui réalisé – qui se cantonne à l’enveloppe du bâtiment ainsi qu’aux installations techniques; les autres auteurs invités s’interrogent plus largement sur la notion de conservation, surtout pour cette masse considérable d’ouvrages bâtis dans l’après-guerre. Car 1994, c’est aussi la transformation de l’École d’architecture de l’Université de Genève en institut, et l’essor d’une discipline aujourd’hui respectée: la sauvegarde.
La Vaudoise va désormais très bien. Classée en note 1 (!), elle est rénovée en 2025 sous la direction de Itten+Brechbühl, qui s’appuie sur une étude patrimoniale complète réalisée par Franz Graf et Giulia Marino (TSAM EPFL).
Vous vous demandiez pourquoi la revue s’appelait TRACÉS? Car telle est sa mission: raconter l’histoire – non par un récit univoque, mais par un dessin constitué de multiples traces, dont récurrence et intensité déterminent la pertinence.
Camille Claessens-Vallet est rédactrice architecture depuis 2021.
Champs de réflexions
Ah, encore une jolie image aux couleurs pastel pour illustrer un dossier sur les campagnes! Cette couverture de juin 2003 ne vous souffle-t-elle pas un petit vent de poésie? Un village perdu au milieu des champs, ses vergers bien alignés, ses forêts protectrices… presque un conte médiéval. Avouons-le, le choix de ce plan alimente parfaitement le cliché de la «campagne d’antant». Mais à force d’illustrer les débats sur la ruralité par des images d’archives et des images d’Épinal, on finit par croire que cette campagne est toujours la même aujourd’hui, figée dans cet idéal.
Prenons au sérieux ce document historique, pour comparer les évolutions des paysages. Cette carte de 1816, cadrée autour du village de Collex-Bossy, dans l’ouest du canton de Genève, soulève déjà des questions toujours actuelles: pression urbaine, densification, conflits d’usage du sol. Dans ce numéro de 2003, Chantal Deschenux, ingénieure agronome, et Lily Monteventi Weber, géographe, critiquaient cette opposition stérile entre ville et campagne, entre tout rural et tout urbain.
20 ans plus tard, rien de bien neuf: même si la LAT a été révisée depuis et a permis de mieux préserver les espaces naturels et agricoles, la campagne demeure coincée entre idéal patrimonial et pression métropolitaine. Dans les faits, les déclassements des zones agricoles montrent que les compromis au profit de l’étalement urbain sont fréquents: en 2021, à côté de cette zone cartographiée,12 ha de terres cultivables ont disparu au Grand-Saconnex pour accueillir un complexe sportif. La campagne est toujours un vaste champ de bataille!
Agathe Ducos est stagiaire et étudiante en master d’architecture.
Révolution technologique, agonie économique
2009. Carnet, appareil photo, visite du chantier. Un architecte compare son projet à une motte de beurre sur un plat de spaghettis. Un urbaniste me dessine les principes du PLQ sur la nappe. Retour au bureau: rédaction, critique, mise en page, bon à tirer, impression. Point final.
2025. Café tiède, bug sur la plateforme concours, méta-description à corriger, réunion «monétisation»: comment compenser le transfert de la publicité du print au web, quand il faut afficher un banner quatre mois pour égaler une seule annonce couleur d’une page dans le support print? Réexpliquer les principes du SEO. Post LinkedIn sur le dixième hors-série de l’année. Newsletter à programmer. Cours sur l’IA et le journalisme. Flux sans fin. Pas de point final.
En quinze ans, Tracés est passé du temps lent au temps pressé. Mais pendant que nous révolutionnions nos outils, nos rythmes et nos gestes, le modèle économique, lui, n’a pas bougé d’un iota. Je digitalise, j’optimise, je monétise... pour un système qui s’effondre sous mes yeux. Un banner quatre mois contre une page couleur: voilà l’équation qui résume tout. Nous courons après des clics pour financer ce que les clics détruisent. L’ironie? En tant que responsable digitalisation, je sais que chaque innovation que j’implémente nous rapproche peut-être de la fin. Tant qu’on n’aura pas réinventé le financement de l’information de qualité, tous nos efforts ne feront que maquiller l’agonie. La vraie révolution n’est pas technologique: elle doit être économique et culturelle. Heureusement, certains médias qui ont cultivé leur communauté tracent une voie. À nous d’être des acteurs de cette révolution.
Cedric van der Poel est rédacteur sciences-humaines
2009-2013, rédacteur en chef adjoint TRACÉS 2013-2016 puis codirecteur du Digital Lab d'espazium depuis 2016.
Solastalgie
Le 26 août 2023, j’ai rendez-vous avec le glaciologue Ludovic Ravanel à la gare du Montenvers, au-dessus de Chamonix, pour parler de l’impact de la crise climatique sur la haute montagne et ses infrastructures touristiques. L’entretien terminé, je profite de ce beau jour de fin d’été pour descendre à la Mer de Glace. J’emprunte tout d’abord une télécabine puis entame la descente des 600 marches qui permettent d’atteindre ce glacier. Tout au long du parcours, de petites plaques indiquent le niveau de la glace pour une année donnée. Chemin faisant, me voici en 2015. Une année comme une autre, mais qui marque mon arrivée à TRACÉS. Hier, ou presque. Je regarde le paysage et suis saisi d’effroi. La Mer de Glace est encore loin. Comment ce glacier, le plus grand des Alpes françaises, a-t-il pu reculer autant en si peu de temps? À quelques encablures de là, le chantier de la nouvelle télécabine du Montenvers tourne à plein régime. Le glacier a tellement fondu qu’il devenait indispensable de construire une nouvelle artère pour maintenir le flux touristique. Comment mieux résumer l’ironie et le cynisme de notre (in)action climatique?
La photographie de Matthieu Gafsou illustrant la couverture du TRACÉS 1/2017 n’a pas été prise à Chamonix, mais sur le glacier du Rhône. Elle fait partie d’un projet de l’artiste, qui décrit sa démarche dans cette même édition. On y voit des bâches blanches recouvrir un pan de glacier, afin de ralentir sa fonte dans une zone touristique. Pansement dérisoire, cache-misère pathétique au vu de l’ampleur des changements à l’œuvre en haute montagne.
Philippe Morel est rédacteur ingénierie depuis 2015 et rédacteur en chef adjoint depuis 2019.
Quand le doigt annonce l’avenir
L’image reprise sur la couverture de TRACÉS 21/2014 a fait le tour du monde. On y voit le geste brut de Frank Gehry, adressé à un journaliste espagnol qui avait osé questionner la dérive spectaculaire de l’architecture contemporaine. Dix ans plus tard, le décor a bien changé: crise climatique, raréfaction des ressources, moratoires sur le béton. Au moment où le majeur de Gehry se dressait, d’innombrables étudiant·es, chercheur·euses et professionnel·les du bâti levaient l’index pour questionner une époque dopée à l’image et à la signature. La «transition», dont on parle tant au présent, ne serait-elle pas cette période de l’histoire de l’architecture qui court du milieu du 20e jusqu’au doigt de Gehry? Une ère marquée par l’extraction sans limites, les egos sans réplique et les actions sans responsabilité.
Aujourd’hui, les urgences n’ont rien de transitoires: elles sont la condition même de l’environnement construit. Grâce aux doigts levés dans les salles communales, les auditoires universitaires ou la rue, la culture du bâti se transforme. On débat de densité, on vote des plans climat, on rend publics les diagnostics. On parle moins d’icônes et plus de méthodes. Des Gehry, en Suisse, il en reste… de moins en moins. Les générations émergentes – celles ayant entamé leurs études après ce doigt de trop – entendent répondre à ce mépris par une autre forme de «déconstruction»: moins spectaculaire, plus radicale. Elles trouvent chez espazium education un espace médiatique pour lever le doigt et pointer ce qui nous relie: la Terre et son avenir.
Yony Santos est rédacteur depuis 2018 et responsable
d’espazium education depuis 2022.
La typographie rassemble
En septembre 2020, la revue se mensualise. Le nouveau projet éditorial implique la refonte complète de la maquette graphique. La rédaction accepte la proposition radicale d’Automatico Studio et abandonne la traditionnelle image de couverture instaurée à la fin des années 1950 au profit d’une composition typographique inspirée par la thématique du dossier. Du blanc, du noir, des lettres qui interpellent et lancent le débat avant même que le numéro ne soit ouvert.
Dans l’édition de septembre 2024, consacrée aux coques et structures légères, l’idée est poussée à son paroxysme: le glyphe devient forme. Il rappelle que, dans un pays possédant une forte culture graphique, la typographie aussi porte un message. Les caractères de l’Univers Next, la police choisie pour cette nouvelle mise en page, communiquent de manière neutre et transversale. Utilisés de façon créative, ils s’adressent à l’ensemble du lectorat, aux architectes comme aux ingénieur·es.
La couverture d’une revue est un objet émotionnel dont la modification s’avère délicate. La rupture, marquée, n’est pas passée inaperçue. Cela montre que le design graphique est une langue commune, capable de créer des ponts entre les disciplines et d’apporter d’autres dimensions narratives au domaine de la culture du bâti.
Cette direction fait désormais partie intégrante de notre identité. Elle contribue à ouvrir l’horizon et transmettre des idées complexes de façon simple.
Valérie Bovay est directrice artistique et responsable de production de la revue et des tirés à part depuis 2011.