Ré­no­va­ti­on d’une ar­chi­tec­tu­re de pré­ci­si­on

Quatre décennies après sa construction, le centre de formation CFF de Löwenberg, conçu par Fritz Haller, nécessitait une remise en état complète. Bernhard Furrer, qui a suivi comme expert les interventions menées sur ce bâtiment emblématique de la construction métallique suisse, explique les enjeux de sa rénovation.

Publikationsdatum
10-06-2022

Le Centre Löwenberg près de Morat (FR) se trouve sur un ancien domaine agricole au nord-est de la ville. Les bâtiments – un pavillon de restaurant, un bâtiment d’ateliers et deux tours d’habitation – réalisés par l’architecte soleurois Fritz Haller entre 1980 et 1982, sont éparpillés dans le parc du domaine historique. Leur rénovation était nécessaire en raison de lacunes en matière de sécurité, d’efficacité énergétique, de physique du bâtiment et de confort.

Les architectes ASP de Berne ont planifié et réalisé les travaux, de 2020 à 2022. Comme le complexe de bâtiments est classé monument historique depuis 2016, l’Office cantonal des biens culturels du Canton de Fribourg a exigé le recours à un groupe d’experts en protection des monuments. Par la suite, de nombreuses réunions ont eu lieu sur place, au cours desquelles le propriétaire, les utilisateurs, les architectes et les spécialistes ont discuté de solutions possibles avec le groupe d’experts. Propriétaire et utilisateurs étaient conscients d’être responsables d’une architecture particulière; il a toutefois fallu les convaincre que la remise en état ne ramènerait pas le lieu à sa situation exacte d’origine.

Des efforts au millimètre près

Dans le projet de rénovation initial, il était prévu de remplacer entièrement les façades par des éléments posés depuis l’extérieur et construits selon les exigences énergétiques actuelles. Bien que décalées de 60 mm vers l’extérieur, de loin, elles auraient eu à peu près le même aspect. Mais les discussions avec le groupe d’experts ont abouti à une autre solution: pour les bâtiments de faible hauteur – école, restaurant et atelier – les profilés de façade sans rupture de pont thermique ont été conservés et complétés par une couche d’isolation supplémentaire continue de 9 mm calfeutrée derrière les profilés de recouvrement, réemployés. Une partie importante de la substance bâtie a ainsi été conservée, mais la construction a été considérablement améliorée sur le plan énergétique. Sur le côté ouest de l’atelier, peu chauffé, la construction d’origine est restée inchangée, sans aucune modification, et en conservant comme témoin le vitrage d’origine.

À première vue, une modification de 9 mm peut sembler insignifiante. Mais le déplacement du plan de la façade vers l’extérieur a soulevé des problèmes au niveau des angles coupés à 45°, si caractéristiques du bâtiment: les joints des trois profilés de recouvrement placés côte à côte dans le coude du plan – finement équilibrés par Haller – étaient trop épais. Après plusieurs échantillonnages sur place, il a été décidé d’augmenter la largeur de ces profilés de 60 mm à 65 mm afin de conserver leurs proportions.

Le point crucial: les verres

Les verres, dont la contribution au bilan thermique est incomparablement plus importante que celle des profilés de façade, ont posé un problème spécifique. Les vitres isolantes de couleur bronze utilisées par Haller étaient aujourd’hui insuffisantes sur le plan thermique et partiellement non étanches.1 Les profilés existants ne permettaient pas de réaliser un triple vitrage. Plusieurs échantillons ont été nécessaires avant de trouver un produit d’une couleur similaire à celle des verres d’origine, sans reflet indésirable et garantissant une isolation thermique suffisante.2 Le remplacement du verre améliore le climat intérieur et réduit considérablement la consommation d’énergie.

Les fenêtres à guillotine des tours d’habitation se composaient quant à elles d’un vantail fixe, qui s’ouvrait pour le nettoyage, et d’un vantail équipé d’un mécanisme de levage et de coulissement. Pour évaluer le type de fabrication et l’état, un vantail a été démonté et désassemblé. Les pièces en acier et le mécanisme de levage et de coulissement étaient en bon état. Toutefois, la structure légère et multicouche du châssis avait entraîné une perte de stabilité dimensionnelle des vantaux mobiles au fil des ans; ils étaient devenus difficiles à manœuvrer et l’étanchéité avait été endommagée par le frottement avec le vantail fixe. Par la suite, le spécialiste des façades et le constructeur de façades ont développé en dessins quelques variantes, allant de la remise en état des fenêtres existantes à une construction entièrement nouvelle. Ces recherches ont abouti à la réalisation de deux fenêtres modèles, basée respectivement sur une rénovation et sur une reconstruction.

Afin de garantir une solution à long terme, le groupe d’experts a approuvé une variante mixte: les battants, qui ne devaient à l’origine s’ouvrir que pour le nettoyage, ont été améliorés dans le même sens que les fenêtres des bâtiments plats, tandis que les battants mobiles, équipés des chariots à roulettes d’origine, ont été reconstruits.3 Les verres émaillés sur la face intérieure des allèges n’ont pas pu être conservés, car l’isolation thermique non ignifuge était collée et ne pouvait être enlevée sans endommager la couche d’émail. Les joints brosses et les joints labyrinthes en caoutchouc ont été reconstruits. Comme les profilés de recouvrement des vantaux, à l’origine clipsés, avaient été sécurisés ultérieurement avec du ruban adhésif double face, ils ne pouvaient pas être démontés sans déformations massives: ils ont donc été remplacés. La nouvelle conception améliore considérablement l’isolation thermique et empêche en outre les sauts de feu entre les étages. Les autres éléments de l’enveloppe extérieure, comme les pare-soleil ou le mécanisme des stores, ont été conservés.

Afin d’améliorer l’isolation thermique, la rénovation complète des toits plats a été d’une grande importance. Une couche d’isolation de 18 cm a été mise en place. Une rénovation antérieure avait défiguré la bordure du toit; lors de la nouvelle réalisation, les plans détaillés conservés ont été suivis. Dans l’ensemble, les mesures prises sur les façades et le renforcement de l’isolation thermique des toitures ont considérablement amélioré l’enveloppe du bâtiment. Le besoin en énergie est encore de près de 40 % inférieur par rapport à celui de l’état précédent.

Ancien et nouveau à l’intérieur

Dans le bâtiment de formation, la répartition est restée pour l’essentiel inchangée. Une «salle Haller» a conservé son état d’origine ; en plus de la couleur et du plafond, avec ses diffuseurs à effet de souffle conservés dans tout le bâtiment, on y trouve les tables USM dans leur état initial, les chaises d’origine (rembourrées depuis), les équipements tels que les buffets verts et même une fontaine à eau dans le couloir.

L’aménagement intérieur a été conçu par Fritz Haller, qui a bien entendu misé sur les meubles USM Haller développés pour les équipements fixes: comptoirs d’accueil, étagères ou caissons. Certains meubles USM ont été combinés et repeints en blanc au pistolet, le vert vif d’autrefois ne correspondant plus aux attentes des CFF.

Dans le bâtiment du restaurant, des éléments essentiels de l’équipement mobile avaient été perdus au fil du temps, notamment les chaises cantilever de Marcel Breuer et les fauteuils rembourrés de Charles Eames dans le bar. Les éléments encore présents ont été rafraîchis. Les chaises4 ont reçu un nouveau rembourrage et ont été repeintes; les tables ont été recouvertes et polies; les lampes annulaires ont été équipées de LED; enfin, les rideaux à fils ont été conservés.

Contrairement aux bâtiments de faible hauteur, les tours d’habitation devaient répondre à toutes sortes de souhaits de l’exploitant ainsi qu’à de nouvelles normes, notamment en matière de protection contre les incendies: il s’agissait de garantir la sécurité des personnes dans les tours dotées de grands atriums et d’un seul escalier. Désormais, chaque chambre constitue son propre compartiment coupe-feu. Cela a entraîné une nouvelle conception et un agrandissement des gaines techniques situées entre les atriums et les chambres. Seules les portes des chambres avec huisseries en acier ont été conservées.

La détection de fumée et le désenfumage des atriums ont été difficiles à résoudre. Sur la base d’échantillons, il s’est avéré que la solution habituelle, avec une aspiration des fumées à chaque étage et des rideaux de cantonnement de fumée situés derrière les bords des étages, aurait fortement perturbé l’espace. En étroite collaboration avec les architectes, Gartenmann Engineering a développé, à l’aide de simulations en modèle 3D, un concept inhabituel dans lequel les atriums sont utilisés comme des canaux de réalimentation avec entrée d’air par le haut, la fumée étant aspirée à chaque étage et évacuée par le toit.

Dans les tours d’habitation, les chambres d’hôtes et leurs salles d’eau ne répondaient plus, selon l’exploitant, aux exigences accrues des clients. Elles ont donc été entièrement réaménagées.5 Par rapport aux atriums, qui ont conservé en grande partie l’aspect et la substance du début des années 1980, les chambres semblent désormais très différentes, bien que l’on ait essayé de les rapprocher de la conception d’origine en termes de matériaux.

Les balustrades filigranes en barre des atriums et les escaliers placés librement dans la pièce avaient une hauteur de 96 cm. L’autorité de construction a accepté, après justification, la conception existante des garde-corps à barreaux horizontaux, mais a exigé qu’ils soient rehaussés conformément aux normes. La solution a consisté à remplacer la pièce de raccordement coudée entre le poteau du garde-corps et la main courante par un élément prolongé.

Rénovation des installations techniques

En ce qui concerne la rénovation des installations techniques du bâtiment, de nombreuses conduites ont été remplacées, mais le système est resté en grande partie inchangé.

Les eaux usées épurées du réseau de la STEP de Morat continuent de servir de source d’énergie et sont portées à la température souhaitée par deux pompes à chaleur eau/eau réversibles. En cas de chaleur, l’énergie est extraite de l’eau avec une différence de température de 4 à 5 kelvins. En cas de refroidissement, la chaleur perdue est renvoyée de la même manière à la STEP. Des échangeurs de chaleur à plaques séparés font fonctionner en parallèle le réseau haute température.

L’énergie pour le refroidissement supplémentaire en plein été provient de l’installation photovoltaïque située sur le toit du bâtiment de formation. Sur les tours d’habitation, les monoblocs et la distribution montés en toiture assurent le fonctionnement des installations de ventilation et de climatisation.

Un équilibre réussi

La rénovation du centre de formation qui vient de s’achever a montré une fois de plus à quel point les bâtiments de l’entre-deux-guerres ou de l’après-guerre, conçus avec une grande précision, sont sensibles aux moindres modifications. Il était donc indispensable d’analyser minutieusement l’existant et de le conserver dans la mesure du possible: c’est en grande partie chose faite. Les normes actuelles sont respectées, mais jamais au détriment de la substance ou de l’apparence des bâtiments. La fraîcheur et la générosité du complexe ont été préservées, tout comme la conception innovante des structures et des façades des bâtiments. Ce qui n’a pas changé non plus, c’est le dialogue entre les espaces dégagés à l’intérieur des bâtiments et le paysage environnant.

Rénovation du centre de formation Löwenberg, Morat (FR)

 

Maître d’ouvrage
Novavest Real Estate

 

Utilisateurs
CFF

 

Architecture
ASP Architekten

 

Énergie, physique du bâtiment, ­acoustique, protection incendie, conseil en matière de polluants
Gartenmann Engineering

 

Conseil façade
Mebatech Ingenieurbüro pour technique en construction métallique

 

Façadier
Aepli Metallbau

 

Planification CVCS
Grünig & Partner

 

Planification électrique
Fux & Sarbach Engineering

 

Architecture d’intérieur
raumforum

 

Planification et construction
2017-2022

Notes

 

1 Il n’a pas été possible de trouver une entreprise en Suisse prête à démonter les verres et à les assembler en nouveaux verres isolants conformes aux normes actuelles (comme en 2019 lors de la remise en état de l’Empire State Building ou comme en Allemagne sous le nom de «Revetro»).

 

2 Le verre plat vetroSol Trio 62/29 P a été utilisé; valeur U 1,1, valeur g 29 %, Lt 61 %.

 

3 Le tissu original Serge Ferrari, Soltis Perform 92, blanc 92-2044, encore disponible, a été utilisé pour les stores.

 

4 Chaise Hassenpflug 1255 des usines Embru à Rüti, avec dossier et assise noirs.

 

5 La proposition de reconstruire l’équipement d’origine n’a malheureusement pas été retenue.