Comment prévoyons-nous de démanteler les centrales nucléaires?

La journée organisée à la centrale nucléaire de Leibstadt a rassemblé des acteurs et des spécialistes du démantèlement d’installations nucléaires. Objectif annoncé de la manifestation ouverte au public : réunir des compétences pour un démantèlement – car la Suisse n’a, à ce jour, encore jamais procédé à une telle opération.

«Nous n’héritons pas la Terre de nos parents, elle nous est prêtée par nos enfants» : en tant que principale association de concepteurs, la SIA doit se préoccuper de notre avenir. Daniele Biaggi, membre du comité de la SIA, l’a rappelé à l’occasion de la journée consacrée aux défis d’ingénierie liés au démantèlement de centrales nucléaires, qui a eu lieu le 13 septembre 2018 à la centrale nucléaire de Leibstadt.

Le 20 décembre 2019, on débranchera
Bien que se déroulant à Leibstadt, la journée était consacrée à la future désaffectation technique de la centrale nucléaire de Mühleberg. Joachim Dux, responsable d’un volet du projet, a fait savoir que la centrale, avec son réacteur à eau bouillante et ses deux générateurs à turbines à vapeur, doit être débranchée le 20 décembre 2019, principalement pour des raisons économiques. Selon lui, le démantèlement est la plus grosse intervention depuis la construction et elle constitue un projet pilote. Etalée sur une durée de 15 ans, la désaffectation coûtera 900 millions de francs. Il a toutefois douché les espoirs de gros contrats que pouvaient caresser les représentants d’entreprises présents, en précisant : « Environ cinquante pour cents de la charge de travail sera assurée par nos soins. » Quelque 200 000 tonnes de substance bâtie devront être traitées, dont à peu près deux pour cents de déchets radioactifs qu’il faudra entreposer dans le dépôt de stockage intermédiaire de Würenlingen.

L’assistance a ensuite pu découvrir des techniques de déconstruction éprouvées moyennant la présentation de Marlies Philipp, chargée de communication du démanteleur nucléaire allemand EWN GmbH. Exploitante de la centrale nucléaire de Greifswald en Allemagne jusqu’en 1990, l’entreprise publique EWN en assure aujourd’hui le démantèlement qui se monte actuellement à 6600 millions d’euros. A la différence de la Suisse, le financement ne provient pas d’un fonds que les exploitants de centrales doivent alimenter, mais de l’Etat. Marlies Philipp a su captiver l’assemblée, puisant dans ses connaissances acquises au cours de 20 années d’expérience. La mue d’exploitant à démanteleur constitue à la fois un défi technique et un changement d’état d’esprit. Il devient par exemple nécessaire de fragmenter puisque les travaux de démontage et de décontamination doivent être effectués séparément – à la fois dans le temps et dans l’espace – afin de limiter au maximum l’exposition du personnel aux radiations. Marlies Philipp a également conseillé de « ne pas hésiter à rebrousser chemin, si nécessaire ». En effet, à Greifswald, le réacteur aurait dû être immédiatement et intégralement démonté. Or, ce n’est qu’aujourd’hui, soit quarante ans après la mise hors service de la cuve de pression du réacteur, que le démontage est en cours. En outre, il aura fallu construire un dépôt de stockage intermédiaire pour entreposer le réacteur.

Stockage en profondeur à partir de 2050
La problématique du stockage intermédiaire et définitif en Suisse a été abordée par Thomas Fries et Livia Schälli, de la Société coopérative nationale pour le stockage des déchets radioactifs (Nagra). Si tout se déroule comme prévu, dès 2050, les déchets faiblement et moyennement radioactifs pourront être déposés et durablement scellés en dépôts profonds, suivis dès 2060 par les déchets hautement radioactifs. D’ici là, tout est stocké dans le dépôt intermédiaire de Würenlingen. Une réponse concluante n’a toutefois pas pu être apportée à l’intervention d’un participant qui s’étonnait de l’omniprésence de la question des dépôts en couches profondes par rapport à la quasi-indifférence qui entoure celle de la sécurité du dépôt intermédiaire.

Les étapes d’une désaffectation
Matthias Jaggi, spécialiste en droit du nucléaire auprès de l’Office fédéral de l’énergie, s’est dit étonné qu’aucun recours n’ait été déposé contre la procédure de désaffectation de Mühleberg. En plus d’exposer le processus concret de désaffectation, il a présenté le cadre légal applicable aux dépôts en couches géologiques profondes. Promouvant dans le même temps les services de sa société, Mark Kritzmann, responsable Démantèlement de Hochtief IKS Schweiz AG, a mis en lumière les avantages d’une planification logistique et technique du chantier au moyen d’un modèle 3D-CAD pour le démantèlement d’une centrale nucléaire. Cela permet d’anticiper les questions à partir du modèle : comment introduire et récupérer mes équipements ? Où peut-on placer quoi et dans quelles limites de poids ?

Du côté du groupe Axpo, le maître mot est la prévoyance. Des bruits n’ont pas tardé à circuler après la publication d’une offre d’emploi de spécialiste en démantèlement pour la centrale nucléaire de Beznau. Des rumeurs que Benjamin Furrer, rattaché au démantèlement et à la planification logistique d’Axpo, a eu l’occasion de tempérer : « Bien que Beznau I soit une des plus anciennes centrales nucléaires du monde, aucune date de mise hors service n’a été fixée pour le moment. »

Mais Axpo entend se préparer et élaborer des solutions en amont. En effet, la question du démantèlement est souvent négligée lors de la construction d’installations. La capacité de levage de la grue dont dispose Beznau est de 100 tonnes – alors que le réacteur en pèse 220. Furrer a ainsi énuméré les domaines dans lesquels il souhaiterait recourir à l’expertise d’ingénieurs.

Un projet de longue haleine
Le démantèlement d’une centrale nucléaire est un projet de longue haleine, comme l’a clairement affirmé Patric Fischli-Boson, président du groupe professionnel Génie civil de la SIA. Avec cette manifestation, il a rempli sa promesse faite en début de journée de contribuer à rassembler les compétences nécessaires à un démantèlement.

Plus d’information

Visite de la centrale nucléaire de Leibstadt.

Le pouvoir des mots
Préférez-vous consommer de l’électricité «issue de centrales nucléaires, générant des déchets radioactifs» ou «issue de poussières d’étoiles, produisant des matériaux décontaminés» ? Vous choisirez sans doute la seconde option. Il est vrai que l’image est merveilleuse : l’uranium, engendré par ces poussières lors du big bang, sort de nos prises sous forme d’électricité…

Lors de la visite spéciale que les exploitants avaient organisée à l’intention de la spécialiste du démantèlement Marlies Philipp, un film d’introduction a été projeté afin de promouvoir – moyennant des animations très réussies et une musique pleine d’emphase – cette « électricité issue de poussières d’étoiles ». L’image reste en mémoire. Tout comme d’autres expressions : durant la visite de la centrale nucléaire, tout le monde parle ainsi de « matériau contaminé », rarement de « déchets radioactifs ». Ces éléments de langage ont rapidement été adoptés, preuve d’une stratégie communicationnelle bien menée. Même lorsque l’électricité « issue de poussières d’étoiles » ne suscite qu’un sourire ou un froncement de sourcils, la formule s’imprime dans les esprits et se propage – jusque dans cet article. Il y a fort à parier que vous ne l’oublierez pas de sitôt. Tel est le pouvoir des mots bien choisis.

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