Bois sous tension
La forêt est un milieu naturel fascinant: fraîche en été, clémente en hiver. Mais la société voit surtout en elle un système multifonctionnel appelé à remplir de nombreuses missions. Elle purifie l’eau et l’air, protège contre les dangers naturels, préserve des écosystèmes riches en biodiversité, offre des espaces de détente et fournit une ressource renouvelable essentielle: le bois. En transformant le CO₂ atmosphérique en oxygène et en carbone, elle participe au cycle naturel du carbone et apporte ainsi une contribution déterminante à la régulation du climat.
En Suisse, la forêt revêt une importance toute particulière. Elle couvre près d’un tiers du territoire national, influence le climat et les conditions météorologiques, et façonne également le caractère de nos paysages. Son rôle dans le système climatique mondial est tout aussi remarquable: l’ensemble de la végétation terrestre absorbe environ un quart des émissions de CO₂ d’origine fossile, tandis que les océans en captent un autre quart. Sans cette contribution conjointe de la végétation et des océans, le réchauffement climatique mondial serait aujourd’hui environ deux fois plus marqué. Cette contribution est toutefois de plus en plus fragilisée par les effets directs et indirects du changement climatique. Les épisodes de chaleur extrême, les sécheresses prolongées, les pluies intenses ou les tempêtes affaiblissent les peuplements forestiers et les rendent plus vulnérables aux ravageurs. Les forêts suisses ne seront probablement plus en mesure de conserver durablement les importantes quantités de carbone qu’elles stockent aujourd’hui et pourraient, durant une période transitoire, devenir des sources nettes de CO₂. Préserver durablement leurs fonctions exige donc une adaptation des pratiques de gestion forestière. Il convient également d’ouvrir le débat sur l’ampleur et les modalités du développement de la filière bois. La Finlande en offre un exemple révélateur: l’intensification des coupes au cours des dernières années a été telle que les forêts du pays ne parviennent plus à absorber, dans les mêmes proportions qu’auparavant, une part des émissions mondiales de CO₂.
Les contributions climatiques de la forêt
Pour réduire efficacement les émissions de gaz à effet de serre, il est indispensable de comprendre la nature et l’ampleur des services climatiques rendus par la forêt. On distingue généralement trois mécanismes principaux.
Le premier est la séquestration du carbone dans la forêt elle-même, c’est-à-dire dans les sols, le bois mort et la végétation vivante. Cette dernière joue de loin le rôle le plus déterminant1. Le deuxième réside dans le stockage du carbone au sein des produits en bois. Le troisième correspond aux effets de substitution, tant matériels qu’énergétiques, c’est-à-dire au remplacement des matériaux de construction fortement émetteurs par le bois et la substitution des combustibles fossiles par le bois-énergie. Les connaissances scientifiques actuelles montrent toutefois que la séquestration du carbone dans l’écosystème forestier constitue, de loin, le facteur qui contribue le plus à l’atténuation du changement climatique. Il en découle que l’entretien et la préservation des forêts doivent demeurer une priorité absolue. En Suisse, les forêts bénéficient d’une protection juridique forte. La loi fédérale sur les forêts prévoit que les prélèvements de bois ne peuvent excéder l’accroissement naturel de la ressource. Pour autant, les forêts ne peuvent aujourd’hui plus être livrées à elles-mêmes. Afin de s’adapter aux effets du changement climatique, elles nécessitent une gestion active et un accompagnement ciblé.
Les émissions liées à la valorisation du bois
La consommation annuelle de bois en Suisse atteint environ 11 mio m³, dont près de la moitié est importée. Le bois importé bénéficiant d’une certification provient généralement de forêts gérées durablement et peut être tracé tout au long de la chaîne d’approvisionnement. En revanche, l’origine du bois non certifié est souvent beaucoup moins transparente, si bien qu’il est difficile de déterminer s’il contribue réellement à la protection du climat ou, au contraire, à sa dégradation.
Le bois récolté en Suisse provient, quant à lui, d’une gestion durable des forêts. En 2024, la récolte nationale s’est élevée à 5,7 mio m³, et les estimations montrent qu’une augmentation progressive jusqu’à 7 à 8 mio m³ par an serait envisageable sans compromettre cette durabilité2. Le bilan est vraisemblablement moins favorable pour les importations. À l’échelle mondiale, l’exploitation du bois serait responsable de 2,7 à 7% des émissions nettes mondiales de CO₂. Cette large fourchette s’explique notamment par le fait qu’une part importante des flux de bois issus du défrichement des forêts n’est pas prise en compte dans les statistiques. À titre de comparaison, le transport aérien est responsable d’environ 2,5% des émissions mondiales de CO₂. Certes, ces émissions sont principalement imputables à une fraction limitée de la population mondiale et ce chiffre ne tient pas compte des effets non liés au CO₂, tels que les traînées de condensation, qui contribuent également de manière significative au réchauffement climatique. Cette comparaison montre néanmoins avec force que les émissions associées à l’exploitation du bois demeurent largement sous-estimées dans le débat public.
Une comptabilité carbone rigoureuse au service de l’objectif de zéro émission nette
Atteindre l’objectif zéro émission nette consiste avant tout à éviter autant que possible les émissions de CO₂, puis à compenser les émissions résiduelles par une quantité équivalente de CO₂ durablement retirée de l’atmosphère.
Dans cette perspective, le bois occupe une place centrale dans la construction, puisqu’il stocke du carbone. Toutefois, si les forêts ne sont pas gérées durablement, la combustion du bois ne constitue pas la seule source d’émissions: même utilisé comme matériau de construction, le bois ne peut pas être considéré, en tant que tel, comme un facteur d’élimination du CO₂. En effet, seules les activités humaines qui retirent effectivement du CO₂ de l’atmosphère et le stockent durablement répondent, par définition, à la notion d’élimination du CO₂. C’est notamment le cas lorsque de nouvelles surfaces forestières sont créées ou lorsque l’accroissement des peuplements existants est volontairement renforcé avant d’être valorisé. En revanche, lorsque du bois est récolté sans qu’une quantité équivalente ne repousse, le bilan est faussé. En effet, le carbone qu’il contient était déjà stocké dans l’écosystème avant toute intervention humaine. Le qualifier alors d’«élimination du CO₂» revient tout au plus à embellir artificiellement le bilan climatique. Une telle présentation risque d’entretenir l’illusion que les émissions fossiles peuvent continuer au même rythme. L’attention se déplace alors de la réduction effective des émissions vers une prétendue compensation, alors même que le climat continue de se réchauffer.
Mieux valoriser la ressource bois
Le marché suisse du bois demeure relativement modeste et les surfaces forestières sont limitées. C’est pourquoi le débat ne devrait pas porter uniquement sur les volumes récoltés, mais également sur les modes d’utilisation, la durée de vie des produits et l’efficience de la ressource.
Les milieux scientifiques comme les professionnels de la filière préconisent le principe de l’utilisation en cascade du bois. Celui-ci consiste à valoriser la ressource à plusieurs reprises et selon une hiérarchie d’usages: d’abord dans des applications à forte valeur ajoutée, puis dans d’autres usages matériels successifs, avant une valorisation énergétique en fin de cycle de vie. L’objectif est de maximiser l’efficience des ressources, de prolonger la durée du stockage du carbone et de limiter autant que possible le recours au bois fraîchement récolté. Il y a une centaine d’années encore, cette logique relevait du bon sens, dictée par la rareté des matériaux et les contraintes économiques. Les planches d’une maison pouvaient ainsi être réemployées comme plateau d’une charrette avant d’être finalement utilisées comme combustible. Une telle utilisation en cascade resterait aujourd’hui encore possible dans de nombreux domaines. En 2024, plus de la moitié des 11 mio m³ de bois consommés en Suisse ont été directement brûlés pour le chauffage ou dans des procédés industriels, une proportion qui continue d’augmenter3. Cette évolution est préoccupante, d’autant plus que près de la moitié de ce bois est importée et que la gestion des forêts à l’échelle mondiale demeure loin d’être durable. Dans ces conditions, la combustion du bois correspond, du point de vue climatique, à une émission de CO₂ comparable à toute autre. Si la stratégie climatique suisse entend réellement atteindre ses objectifs, le soutien apporté au chauffage au bois, qu’il s’agisse des bâtiments individuels ou des réseaux de chaleur, devra être progressivement remis en question, tant sur le plan politique que dans les représentations collectives. Cette conclusion n’a rien de nouveau. En février 2021 déjà, plus de 500 scientifiques avaient adressé une lettre ouverte à la Commission européenne ainsi qu’à plusieurs chefs d’État, appelant à mettre un terme aux subventions accordées à la combustion du bois.
Gérer les forêts de manière durable
Avec sa Stratégie intégrale Forêt et Bois (SIFB 2050), publiée en décembre 2025, la Confédération fixe des orientations importantes pour l’avenir de la filière. Le document préconise notamment l’utilisation en cascade du bois, la réduction de sa valorisation énergétique et une gestion forestière adaptative, capable de répondre aux effets du changement climatique. La stratégie conserve toutefois le statut d’une recommandation et ne revêt donc aucun caractère contraignant.
Sa mise en œuvre demandera du temps et reposera largement sur l’engagement volontaire des cantons et des communes. La structure très morcelée de la propriété forestière en Suisse complique également son application. Environ 70% des surfaces forestières appartiennent aux collectivités publiques, tandis que les 30% restants sont répartis entre plus de 248’000 propriétaires privés, dont chacun possède en moyenne 1,5 ha de forêt seulement. Pour beaucoup d’entre eux, une exploitation forestière active n’est guère rentable. Sur les terrains publics, les décisions en matière de gestion relèvent souvent des communes. Dans bien des cas, celles-ci se limitent aux interventions indispensables, si bien que les travaux sylvicoles nécessaires sont reportés et qu’une partie importante du potentiel de gestion demeure inexploitée. Or les effets du changement climatique progressent aujourd’hui à un rythme tel que les forêts ne sont plus en mesure de s’adapter selon leurs seuls cycles naturels. Elles dépendent de plus en plus d’interventions humaines ciblées, qu’il s’agisse de favoriser leur régénération, de développer des peuplements mélangés ou encore de préserver la fertilité des sols.
Définir des priorités
La construction en bois et la production d’énergie à partir du bois sont aujourd’hui en concurrence pour une ressource limitée. La demande progresse dans les deux secteurs, alors que les forêts ne peuvent accroître leur production au même rythme. Une augmentation simultanée de l’utilisation du bois dans la construction et de sa consommation à des fins énergétiques n’est donc pas envisageable à grande échelle.
Le principe de l’utilisation en cascade offre, à cet égard, un cadre clair: privilégier d’abord le bois comme matériau de construction, favoriser ensuite son réemploi et réserver sa valorisation énergétique à la toute fin de son cycle de vie. Du point de vue climatique, le recours au bois-énergie ne devrait pas continuer à croître, au risque de déplacer simplement les émissions de CO₂ des combustibles fossiles vers la biomasse. Pour les planificatrices et les planificateurs, il demeure toutefois difficile d’évaluer à partir de quel moment une consommation accrue de bois dans la construction entraîne, à l’échelle mondiale, une augmentation des défrichements dans les pays exportateurs. Cette question fait actuellement l’objet de plusieurs projets de recherche menés à l’ETH Zurich. D’ici à ce que ces travaux apportent des réponses plus précises, il convient de ne pas considérer le bois comme une solution universelle et de veiller à le comptabiliser correctement dans les bilans environne- mentaux.
Isabel Borner est rédactrice environnement, énergie et architecture pour espazium magazin. Cyril Brunner est chercheur dans le groupe Physique du climat de l’ETHZ.
Cet article a été publié pour la première fois dans espazium magazin 7/2026 sous le titre «Zwischen Nutzung und Naturraum». Cette traduction a été réalisée à l’aide d’une intelligence artificielle et relue par la rédaction.
Notes
1 Christian Aebischer, Marjo Kunnala, Nele Rogiers et al., Die Klimaleistungen von Wald und Holz in der Schweiz, Bundesamt für Umwelt BAFU 2025, p. 35.
2 Ibid., p. 37.
3 Schafer A., Suter Thalmann C. L., Schweier J., «Stoffliche und energetische Holzverwendung». In: BAFU & WSL (Eds.), Waldbericht 2025 – Entwicklung, Zustand und Nutzung des Schweizer Waldes, p. 121.