La pro­fon­deur de la sur­fa­ce

Pour le transformer et le doter de trois niveaux supplémentaires de logements, l’immeuble de bureaux des Acacias à Genève a été habillé par CDAO d’une cape métallique monochrome, qui dissimule son âge, mais ne trahit pas son identité.

Data di pubblicazione
06-12-2021

Si l’on écoute Christian Dupraz (Christian Dupraz Architecture Office – CDAO), cet immeuble en tête d’îlot qui marque ostensiblement le commencement de la route des Acacias a depuis toujours quelque chose d’intrigant. Construit par la Banque Populaire en 1973, le bâtiment participe alors à une volonté politique de développer ce quartier populaire. Après son rachat par la Caisse de prévoyance de l’État de Genève (CPEG), il perd toute fonction de représentation et est loué aux services informatiques des Hôpitaux universitaires de Genève. À leur départ, la CPEG demandent à CDAO, alors déjà mandaté pour la transformation globale d’un de leurs immeubles, d’étudier les possibilités de surélévation de ce bâtiment. Le règlement genevois autorise en effet, selon une cartographie précise, d’augmenter la hauteur des immeubles de 6 m pour y ajouter des logements. Dans ce cas précis, grâce à la situation de la parcelle dans le secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV) et à l’existence d’un plan localisé de quartier (PLQ) voisin avec une cote à 33 m environ, la demande préalable accordée par l’État aurait même permis d’ajouter cinq niveaux. Pourtant, après étude, les implications techniques et règlementaires d’une telle intervention représentaient un investissement trop important en fonction du rendement attendu. Le gabarit retenu se limite donc à l’ajout de trois étages de logements aux sept niveaux existants afin d’atteindre les 30 m. Alors que le quartier entame seulement sa mue, avec le démarrage du premier chantier du PAV sur le site voisin de la caserne des Vernets, le bâtiment semble désormais assumer sa position de tête, avec une nouvelle enveloppe métallique qui se remarque depuis la plaine de Plainpalais. Au-delà de ce redimensionnement, CDAO a fait de cette façade un enjeu architectural majeur en proposant de ne pas rendre visible son intervention.

Changer l’identité

Un projet de surélévation est avant tout un projet technique, qui doit trouver le bon équilibre entre la structure porteuse existante et le poids des étages ajoutés. Mais cet équilibre doit aussi être trouvé entre l’expression de deux interventions architecturales distinctes. Souvent, il s’agit soit de se référer au support, soit d’entrer en contraste avec lui. Pour une transformation, Christian Dupraz entend plutôt adopter la même approche conceptuelle que pour une construction neuve, le bâtiment existant se substituant au contexte parcellaire. Pour lui, opérer dans un site, bâti ou non, c’est convoquer plusieurs éléments, objets ou données, comme autant d’«acteurs» à mettre en relation. Par exemple, à quelques mètres de là, pour son projet «caroline context» où se trouvent ses bureaux, ce sont les servitudes de passage qui ont constitué le contexte fort, étant donné leur histoire et le nécessaire dialogue à mettre en place, plutôt que l’environnement bâti direct ou la situation physique de dent creuse. Dans le cas de Acacias II, le contexte du bâtiment existant est absorbé et c’est, de fait, le remplacement de la façade qui donne au bâtiment son identité, réinterprétée dans sa globalité. Les logements ajoutés et les bureaux rénovés sont assimilés derrière un objet uniforme aux proportions rééquilibrées.

Voile intégral

Initialement conçue en béton, dans la continuité de l’existante, l’enveloppe est devenue métallique en cours de projet pour s’alléger et soulager la structure de l’édifice. À première vue, on pourrait pourtant croire que cette façade rideau a toujours existé, tant dans la conception du projet, où elle occupe une place essentielle, que sur le bâtiment initial. Car avec ses lignes géométriques, elle évoque l’architecture du modernisme tardif, dont plusieurs réalisations marquent le paysage genevois et que l’architecte connaît bien. Interrogé sur son expérience avec la construction métallique, Dupraz se réfère au travail de rénovation qu’a mené son bureau sur la bibliothèque des Conservatoire et jardin botaniques de Jean-Marc Lamunière. L’approche des enjeux techniques, inhérents au matériau, résonne entre les deux projets: préfabrication, assemblage et traitement de surface viennent servir l’expression architecturale. Ici, la trame structurelle en acier est composée de bandeaux horizontaux fins, qui fonctionnent en traverses portant les fenêtres, et d’éléments verticaux toute hauteur, qui retiennent l’ensemble depuis la toiture. Un remplissage en aluminium complète cette trame primaire et intègre notamment les stores. À l’acrotère, les bandes de suspension se retournent selon un détail d’angle saillant miessien pour former une grille de poutres d’acier. L’intervention est donc conçue littéralement comme une cape suspendue depuis la tête et qui fonctionne indépendamment de la structure porteuse du bâtiment (voir coupe schématique).

La couleur comme matière

Les trois façades visibles du bâtiment sont recouvertes d’une couleur unique, appliquée aussi bien aux éléments structurels qu’aux menuiseries. Le ton sobre oscille entre un marron glacé et un bois de santal, des couleurs intuitivement plus minérales que métalliques, quasi terreuses, et qui s’accordent aux crépis des bâtiments environnants. Par ce geste, l’architecte écarte toute confusion d’époque et dissimule toute hiérarchie de langage. Par ce simple traitement de surface, l’enveloppe, monochrome, devient monolithique et sculpturale. Les ouvertures se lisent comme des percements et la superposition des couches construites forme une modénature. Seuls quelques assemblages sont visibles et même valorisés par l’utilisation de fixations apparentes, non peintes, plus proches de l’ornementation que de la vérité constructive. L’utilisation d’un capotage de la même couleur à l’intérieur confirme l’autonomie de la façade. Cette distinction visuelle et conceptuelle renforce la séparation entre la structure porteuse du bâtiment et cette surface verticale, indépendante, qui s’épaissit jusqu’à devenir une couche à part entière.

Au sein des logements aménagés dans les étages ajoutés, la couleur est à nouveau déclinée, cette fois de manière intuitive. Elle accompagne le noyau de service dans la circulation des appartements mais également certains murs, se détachant ainsi de la logique du plan. Appliquée indistinctement sur des menuiseries ou des murs en béton, elle maquille à nouveau la matérialité des éléments et leur hiérarchie. De même, dans la circulation verticale prolongée du bâtiment, les murs en béton brut de la surélévation et ceux de la partie existante, dont le crépis a été gratté, ont reçu le même traitement de surface. La couleur leur assure une continuité presque parfaite, gommant les époques, tout en soulignant leurs textures distinctes. Comme dans toute cosmétique, le maquillage dissimule pour mieux appuyer certains aspects, comme la rugosité des surfaces ou l’accroche de la lumière. L’utilisation de la couleur à l’intérieur du bâtiment est plus sensible et diverse qu’en façade, mais elle n’en sert pas moins les intentions de l’architecte.

Pour Dupraz, l’utilisation de la couleur est un enjeu conceptuel. Dans un entretien1, il reconnaît «son appétence à maquiller le béton». Pour lui, «le processus de peinture est une prise de position architecturale sur la plastification de la matière». Appliquée au métal, cette démarche prend une autre dimension puisque l’usage du matériau implique une finition. Par sa mise en œuvre, il est rarement exprimé dans sa masse mais bien en éléments finis et assemblés. Alors, en figeant les parties dans un tout monochrome, CDAO réussit, via le processus de peinture, l’exercice architectural subtil de donner de l’épaisseur à une surface.

Note

 

1. Christian Dupraz, l’architecture mise en œuvre, espazium (collection Bâtisseurs suisses), 2019

Transformation et surélévation d’un immeuble de bureau et logements à Genève

 

Maître de l’ouvrage: Caisse de prévoyance de l’État de Genève (CPEG)

 

Architecture: Christian Dupraz Architecture Office (CDAO)

 

Ingénieur civil: Ingeni

 

Énergie: Energestion

 

Procédure: Mandat direct

 

Réalisation: 2014-2021

 

Surface de plancher brute: 3672 m2

 

Coût HT CFC 1, 2, 4 et 5: 12 mio CHF