Van Eyck, le Plat Pays, Alain Ro­ger et Google Earth

Bas Smets s'expose à Bordeaux

Après Anvers et Charleroi, c’est à Bordeaux que le jeune «architecte de pay-sage » Bas Smets présente son exposition intitulée simplement «Paysages». Au prolifique centre d’architecture Arc en rêve, les visiteurs peuvent découvrir jusqu’au 9 novembre l’approche précise, articulée et efficace du Flamand. 

Date de publication
26-09-2017
Revision
26-09-2017

Profitant de la biennale d’architecture bordelaise Agora, dont le thème portait cette année sur l’espace public, le centre d’architecture Arc en rêve présente une très belle exposition sur le travail du Bureau Bas Smets. Conçue par l’architecte paysagiste pour le Campus des arts international deSingel à Anvers, l’exposi- tion Paysages est à l’image de son auteur: précise, sobre et élégante. Quarante-trois plaques en aluminium brossé suspendues retracent les sept différentes étapes de cinq projets menés

par l’agence bruxelloise depuis 20071, année où Bas Smets quitte Michel Desvigne et Paris pour lancer son propre bureau à Bruxelles. De courts textes décrivent l’essence même de ces étapes qui mènent la commande d’un Paysage imaginé à un Paysage réalisé. Ce dernier – loin d’être le centre ostentatoire de l’exposition – s’affiche au fond de la salle par de petites séquences photographiques d’ambiance des projets au fil des saisons. Seule la dernière pièce fait écho à la grande échelle, celle de prédilection du paysagiste: les projets réalisés sont projetés sur trois parois et «acquièrent enfin des couleurs, des odeurs, une texture et une bande son»2.

L’exposition Paysages ne montre pas des réalisations, mais elle plonge le visiteur au cœur de la structure mentale et de la démarche paysagère du bureau. Et c’était bien la volonté de Bas Smets: «Lorsque deSingel m’a invité à réaliser une exposition, j’ai voulu faire deux choses: un retour sur nos projets et prendre du recul; montrer et réaliser une sorte de recherche sur nos travaux, nommer la manière dont nous les menions.»3 Cette introspec- tion, ce retour réflexif commence pour Bas Smets par redonner un sens au mot paysage, trop souvent galvaudé: «Cette exposition est aussi l’occasion de se poser la question fonda- mentale de ce qu’est un paysage. Aujourd’hui, chaque architecte décrit son bâtiment comme un paysage, tout devient paysage.» 

Pour Bas Smets comme pour Alain Roger4 – l’une des références majeures du paysagiste belge –, le pays devient paysage par le regard culturel voire esthétique que l’on porte sur la nature. En cela, il remonte aux origines de l’idée moderne du paysage, à l’apparition de la fenêtre dans l’art pictural, en particulier dans les Flandres où le mot «Landschap» apparaît au 15e siècle. A l’image des tableaux de Jan van Eyck, c’est la fenêtre qui permet au second plan de s’émanciper de la scène religieuse, de se «laïciser», de s’organiser pour devenir paysage. On revient à Alain Roger et au processus «d’artialisation» du paysage qui permet au «pays» de devenir «paysage». «Nous avons voulu cette expo- sition comme une référence au paysage peint», insiste Bas Smets.

Démarche


Ce retour à la généalogie du terme s’inscrit également dans la conception des projets de l’agence. Le Cadrage (voir encadré ci-dessous et fig. A), première étape, consiste en une prise de vue aérienne effectuée le plus souvent par l’intermédiaire de Google Earth. Loin d’être anodine pour Bas Smets, l’utilisation de cet outil est même primordiale: «Je suis fasciné par la texture des photos satellites. Cet outil a changé la façon de voir le monde. Ma génération a appris le monde avec la carte et ses déformations; celle de nos enfants le voit comme un zoom presque infini.»

Ce Cadrage intuitif ne s’attache pas au périmètre de la commande, il permet de prendre le recul nécessaire à la compréhension du territoire. En détachant ce dernier de la commande, il révèle les différents éléments qui constituent le paysage, objectif de la deuxième étape de la démarche. Chaque composant – cours d’eau, infrastructure, construction, végétation, etc. – est noté, sou- ligné, autonomisé. Véritable fiche technique du périmètre cadré, la Lecture (fig. B) relève également des éléments comme la topographie, la géologie ou encore la climatologie. Le projet entre ensuite dans une phase plus interprétative. Toujours sur le périmètre du cadrage, le Paysage Exemplaire (fig. C) effectue une sélection des différents éléments – certaines couches paysagères sont aban- données et d’autres renforcées – et souhaite révéler l’«identité intrinsèque» du paysage en tissant des liens et des combinaisons. Sur ce Paysage Exemplaire vient se greffer les intentions du programme qui transforme ce dernier en Figure Paysagère et qui aboutit à l’image générale du projet. La phase d’Ecriture, qui sort le projet de l’imaginaire, fournit la base d’une «nouvelle réalité». Chaque élément est dessiné de manière précise, prêt à être construit. C’est l’étape de la coupe qui «définit de quelle manière les éléments sont liés». Avant-dernière étape de ce processus, la Perception consiste en une série de visuali- sation, non sur l’ensemble du projet, mais sur des parties précises afin de tester l’évolution de la végétation à travers les saisons, mais aussi les années.

La dernière étape, le Sigil, est emblématique de la maîtrise graphique du Bureau Bas Smets. Les sigils sont des signes qui représentent une intention magique. Pour Bas Smets, ils sont «l’expression graphique minimale» de l’essence même de chaque projet. Ce qui pourrait être considéré comme du maniérisme n’est que l’étape ultime d’une démarche basée sur la précision et sur une volonté presque obsessionnelle de toucher à l’essentiel tant au niveau projectuel que graphique. «Je peux passer des heures et des heures à trouver la bonne ligne pour ces Sigils. Lorsque je l’ai atteinte – et cela peut prendre plusieurs années –, je le sens dans mon corps», confesse Bas Smets.

Cette pureté de la ligne graphique, cette économie textuelle et scénographique nous donnent l’impression d’une approche trop formelle du territoire et du projet. Si Bas Smets n’est pas de ces paysagistes qui arpentent le territoire pour le comprendre, il ne vit pas pour autant dans un monde en noir et blanc. «A l’agence, on s’interdit d’aller sur le terrain avant d’avoir réalisé une première étude. L’expérience physique du périmètre se fait sur la base du paysage imaginé. Nous intervenons aussi lors de la réalisation. Par exemple, lorsqu’on plante des arbres, j’essaie d’être à chaque fois présent et de participer. Je demande contractuellement aux entreprises de planter des piquets que je valide. Ca me permet de changer le projet in situ et de renforcer le passage entre le paysage imaginé et celui réalisé», se justifie Bas Smets.

Si la nomenclature de certaine étapes peuvent être questionnées – la figure paysagère n’est-elle pas déjà une interprétation et une ré-écriture du territoire? – cette approche très urbanistique, top down, qui nous fait passer d’une vue horizontale et plate à la verticalité et à l’épaisseur du projet a l’honnêteté de proposer «une formulation pratique», pour reprendre les termes de Sébastien Marot. Et, malgré les quelques artifices graphiques et rhétoriques de l’exposition, Bas Smets se met à nu.

Il montre que le plat pays dont la topographie n’offre que «très peu de résistance à l’étalement urbain» et qui semble évoluer selon le concept de la Broadcare city de Frank Lloyd Wright, n’a pas seulement donné des concepteurs de jardin de renom, à l’image d’Erik Dhont, Jacques Wirtz ou encore René Pechère, mais aussi de grands architectes du paysage. 

 

Notes

1. Le réaménagement du centre d’Ingelmuster en Belgique, le Parc des Ateliers à Arles, l’Autoroute A11 entre Bruges et Knokke, le projet «55 000 HA pour la nature» à Bordeaux et le Parc de Tour & Taxi à Bruxelles.

2. Sébastien Marot, «Un discours de la méthode» in Paysages. 3 Expositions, Bruxelles: Bureau Bas Smets, 2014, p. 5.

3. Les citations de Bas Smets sont issues d’une visite guidée et d’un entretien effectués à Bordeaux lors de l’inauguration de l’exposition. 

4. Alain Roger, Court traité du paysage, Editions Gallimard, Paris, 1997. 

 

Parc de Tour & Taxis, Bruxelles

Ce projet réaffecte un terrain industriel de 45 hectares en nouveau quartier central de la capitale. Le Bureau Bas Smets a été mandaté pour la réalisation d’un grand parc de 12 hectares.
La lecture du territoire a révélé une hydrographie spécifique autour de Bruxelles. Le territoire n’est pas caractérisé par une topographie prononcée, d’où résulte une hydrographie ramifiée drainant les eaux pluviales vers le fleuve de la Senne. La ville a perdu son fleuve central lors de sa canalisation sous le centre-ville, mais les affluents sont encore apparents. Huit d’entre eux récupèrent aujourd’hui les eaux pluviales et relient un grand nombre d’espaces verts en un système de parcs traversant le territoire. Les grands parcs de Bruxelles créés au cours du 19e siècle renforcent la topographie de ces vallons secondaires. L’ensemble des parcs et des espaces verts, reliés par leurs affluents, offre une nouvelle image et révèle le Paysage Exemplaire du territoire bruxellois.
Le site de Tour & Taxis se trouve sur le versant ouest de la vallée de la Senne et s’inscrit dans ce système d’affluents. Il récupère les eaux pluviales entre la place Bocksteal et le canal. Le terrain actuel avait été aplani et imperméabilisé par l’apport de graviers pour l’organisation d’événements sur le site.
Dans un premier temps, la couche supérieure du terrain est décapée et filtrée en différents composants: terre végétale, sable et graviers. Sans apport de nouveaux matérieux, ces déblais sont utilisés pour remodeler le site à l’image d’un paysage vallonné. Les eaux pluviales sont ainsi récupérées au niveau le plus bas, en-dessous de deux grandes pelouses, dans deux bassins de rétention créés avec les graviers réutilisés. Une fois la topographie modifiée, des arbres sont plantés sur le coteau du vallon.
Par la suite, la plantation de trois mille arbres pionniers garantit une présence végétale dès l’ouverture du parc. Pendant la construction des bâtiments sur le site, ces arbres créent un écran vert tout en améliorant la qualité du sol. Ils préparent ainsi le terrain pour les arbres plus exigeants et à croissance plus lente, plantés sur une trame plus large. Après le chantier des bâtiments, ces arbres pionniers seront éclaircis afin de créer des vues et des passages.
Par la récupération des matériaux sur place et l’usage des espèces pionnières, le projet devient un véritable parc évolutif. 

Le texte de ce projet et les légendes de cette page sont tirés du catalogue de l’exposition Paysages 3 expositions, réalisé par le Bureau Bas Smets. Les images ont été fournies par le Bureau Bas Smets. 

 

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