Osez la fo­lie

Eugène se promène à Bienne

Date de publication
04-12-2016
Revision
04-12-2016

Qu’est-ce qu’on a adoré le détester ! Voilà cinquante ans que le Palais des Congrès de Bienne défie le centre-ville. Et tout à coup, on l’aime tellement qu’on lui offre une esplanade de plus de 5000 m2. On a intelligemment rangé les voitures dans un parking souterrain de 500 places pour créer un bel espace ouvert, agrémenté de cinq cavités qui, en se remplissant d’eau de pluie, forment cinq flaques à la surface desquelles le monstre cinquantenaire se mire chaque matin. Un lieu pacifié.
Et pourtant. Quelle rage, quels déchaînements outranciers a suscité la construction du Palais des Congrès de Bienne! La population s’est opposée à sa construction ; une fois terminé, on militait déjà pour le raser ; quand il a fallu le rénover après quarante ans de bons services, on a prétendu que le coût était trop élevé : rasons-le une fois pour toute. 
Osez la folie, une belle exposition à voir au Nouveau Musée de Bienne, retrace les cinquante ans de ce symbole de la modernité. En 1956, l’architecte biennois Max Schlupf remporte le concours pour réaliser un bâtiment administratif et une piscine couverte. Peu après, une initiative populaire est déposée pour demander à la Ville de construire dans les quatre ans une nouvelle salle de sociétés ainsi qu’une salle de théâtre et de concert. Finalement, en 1966, sort de terre une salle de concert pour 1200 personnes, une autre salle pour les activités des sociétés d’une capacité de 240 sièges, un foyer de 530 m2, une galerie de près de 400 m2, un avant-toit impressionnant de 600 m2 pour des événements ponctuels, un restaurant, une piscine et une tour! 
Le langage architectural est moderne, mais l’atmosphère générale baroque. Jugez plutôt : on peut participer à un tournoi d’échecs sur la galerie, puis emprunter l’escalier et admirer les baigneurs barboter dans la piscine à travers la baie vitrée, puis monter dans la grande salle pour assister tranquillement à un concert de Mozart. Lausanne a eu l’Expo 64; Bienne le Palais des Congrès. 

A une heure de Bienne: Bâle.

Roche a dépensé un demi milliard de francs pour se payer Herzog & de Meuron et la plus haute tour de Suisse. Le Bau 1 a été inauguré l’année passée. L’entreprise pharmaceutique n’avait pas le choix. Sa parcelle au bord du Rhin n’étant pas extensible, il a fallu gagner de la place en hauteur. Le plus fascinant est qu’on entend exactement les mêmes critiques que pour le Palais des Congrès, il y a cinquante ans: «Ca défigure la ville! C’est trop haut! On la voit de trop loin ! Et puis, c’est moche!» D’ailleurs, la très grande majorité des Parisiens disait la même chose à propos de la tour métallique de l’ingénieur Eiffel… 
Je m’installe au bord du Rhin et je regarde le Bau 1. Les autres bâtiments du quartier Roche sont écrasés, comme s’ils appartenaient à une maquette d’une autre échelle. Quant au Musée Tinguely, construit par Mario Botta il y a quinze ans, il semble désormais se traîner sur la rive. Quelque chose monte en moi. C’est difficile à admettre. Suis-je devenu passéiste ? Je regarde encore. Non, décidément, ça ne va pas. Je dois admettre que je partage la mauvaise humeur des Bâlois.
Le premier projet de tour était vraiment saisissant : une construction en forme de double hélice, comme une séquence d’ADN s’élevant vers le ciel. Finalement, les Bâlois ont droit à un empilement d’étages. Ni vraiment tour, ni complètement pyramide. On dirait des containers maritimes qu’un grutier maladroit aurait empilés au bord du fleuve. Pourtant la folie est là: le Grand Conseil de Bâle-Ville a donné son accord pour la construction d’une deuxième tour. Celle-là s’élèvera à plus de 200 mètres. Prends ça dans ta face, Prime Tower zurichoise!
J’ai quarante-sept ans. Peut-être qu’à cent ans, je trouverai ces deux tours bien proportionnées, adéquates, étonnantes et réjouissantes. «Une chose est absolument certaine: dans cinquante ans, nos descendants nous féliciteront d’avoir osé cette folie», a prédit René Fell à propos du Palais des Congrès.
Certains bâtiments se placent d’emblée dans une autre temporalité: le futur antérieur.

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