Un ka­léi­do­scope sous le so­leil al­gé­rien

Collages, références, fragmentations: le concours pour la ­Résidence de l’ambassadeur suisse à Alger a couronné la créativité d’architectes qui préfèrent aux emprunts contextuels les ressources tirées de l’histoire de l’art et de l’architecture, mais aussi de leurs expériences quotidiennes. Le jury soutient ainsi une méthode qui privilégie l’autonomie et livre des variations audacieuses à la typologie pavillonnaire traditionnelle de l’ambassade.

Date de publication
26-11-2020

Il faudra moins chercher les ferments du surprenant projet de la future Résidence en Algérie que dans les arrière-cours du quartier du Binz à Zurich. C’est là que l’on saisira l’idée de la « fragmentation des éléments architectoniques » chère à Oliver Lütjens et Thomas Padmanabhan, les auteurs du projet. En se rendant à l’atelier des architectes, on traverse une cour entre les dépôts et les ateliers d’artisans, amalgame de tôles, de bois, de tuiles et de verre, voitures et camionnettes garées ici et là. On longe un bâtiment, dont les ouvertures répétées sont de simples rectangles coupés dans le crépi fin, se glisse dans les enchevêtrements de volumes, grimpe quelques marches posées sur la terre, côtoie les passerelles métalliques et l’on vient trouver l’entrée, à couvert des grands arbres qui couvrent l’étroit chemin aux dallettes recouvertes de feuilles. Une large porte vitrée par laquelle un regard suffit pour capter l’empreinte de l’atelier, un espace unique, ­généreux et lumineux. Il faudra de là descendre encore quelques marches de bois posées sur deux limons d’acier pour se retrouver au niveau des longs panneaux posés sur trépieds, et d’imposantes maquettes de carton blanc au 1:20, dont celle de leur projet « Papillon » proposé pour la nouvelle Résidence de l’ambassadeur suisse à Alger. 

Depuis ce lieu de travail zurichois, les architectes de Lütjens Padmanabhan produisent une architecture vive et osée. C’est depuis ce collage urbain si diversifié qu’est le quartier du Binz, qu’ils ont offert une réponse originale à la question de la représentativité d’une résidence d’ambassadeur suisse, ou, comme le soulève le rapport du jury, «comment véhiculer les valeurs d’ouverture, d’intégration et d’innovation tout en affichant une sobriété ostensible»1 à travers le monde? Pour la ­Résidence de l’ambassadeur à Alger, Lütjens Padmanabhan rejettent résolument toute forme d’orientalisme et favorisent plutôt une ­expressivité décontractée. Une attitude «non contextualisante» habituelle dans leur pratique et leurs décla­rations:2 lorsqu’ils travaillent dans l’agglomération suisse, ils perçoivent les architectures comme des constituants autonomes et isolés disposés à travers le tissu urbain. En Algérie pourtant, leur projet réagit aussi partiellement à l’ambassade conçue par Bakker et Blanc, achevée en 2013 et qui, avec son pourtour en moucharabieh et sa volumétrie franche, répondait déjà aux besoins de monumentalité du site, et faisait suffisamment référence à l’art méditerranéen et arabe. 

Collage pavillonnaire

«Papillon» développe la quasi-totalité du programme sur un niveau. Le projet est un ample pavillon posé dans un jardin, c’est également l’un des projets les plus économiques parmi les propositions. Son type se confronte inévitablement au ­pavillon conçu par Ludwig Mies van der Rohe pour l’Exposition internationale de 1929 à Barcelone : une magnifique surface de toiture sous laquelle tous les éléments constructifs et programmatiques sont rassemblés. Afin de bousculer le prototype de Mies et de faire disparaître la toiture, Lütjens Padmanabhan haussent les murs périphériques au point de faire quasiment disparaître cette toiture en élévation. Pour produire des ombres, les murs extérieurs habillés de plaques en fibrociment se replient et forment des avant-toits. Tout effet monolithique et monumental est ainsi annulé.

Pour pallier la simplicité du plan miesien du pavillon barcelonais, les architectes s’en remettent à une autre figure sensationnelle : Picasso et son Aficionado cubiste de 1912. Le peintre y expérimentait l’utilisation des collages et des assemblages avec des papiers découpés : des banderilles, une guitare, des cornes surgissant et disparaissant dans le tableau. De façon similaire s’opère à Alger une complexe et merveilleuse fragmentation de l’image globale du plan par la juxtaposition de séquences de principes hétérogènes, expressifs ou rationnels. Une ­mosaïque de systèmes de laquelle découlent des figures spatiales dont l’ambivalence est recherchée. À l’observation du plan, ces dernières apparaissent ou restent insaisissables. Une fois construit, accompagnés des motifs géométriques appliqués sur les murs, on peut imaginer les cheminements riches et les découvertes nombreuses ; un « plan kaléidoscopique » invitant au déplacement «comme dans un jardin»3, une fluidité qui permettra aussi au parcours de se prolonger, à partir des pièces représentatives et de leur loggia, vers la magnifique palmeraie. À Barcelone, les espaces modernistes étaient ouverts et reliés. Pour Alger, dans une sorte de distanciation de l’abstraction puriste moderniste, les séquences sont à la fois compartimentées et réunies.

En matière de construction, la stratégie des architectes osant un pavillon postmoderne – composé de façades et d’avant-toits habillés de plaques de fibrociment et de grandes fenêtres en bois peintes – se démontre justifiée. Dans l’Algérie d’après-guerre, les revenus des gisements de pétrole ont favorisé d’abondantes importations, affaiblissant par là l’artisanat et le savoir-faire local. Plaques de revêtement et fenêtres seront importées de Suisse et montées par un constructeur local. Les bétons plastiques seront quant à eux coulés sur place, et les marbres viendront d’Algérie.

La procédure

Si l’on se plaît ici autant à parler du projet lauréat, c’est que le déroulement du concours d’architecture a permis de porter les meilleurs fruits. L’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) a su sélectionner un jury capable d’apprécier à leur juste valeur les répertoires hétéroclites des architectes sélectionnés. Le projet de Made in par exemple (troisième rang, première mention), malmène le règlement du concours, mais de ce fait favorise aussi l’élargissement du champ des questions à poser. C’est grâce à la production de nouvelles perspectives que jury et maître d’ouvrage parviennent à viser les réponses les plus appropriées au problème. En somme, pour la Résidence d’Alger, les mécanismes du concours ont permis de supporter une proposition aussi « convaincante que surprenante », comme le mentionne le rapport du jury. On ose dès lors rêver aux scènes des séduisants repas sous la loggia, ou des délicieux apéros dans la palmeraie, sur le belvédère de la toiture terrasse, avec vue sur la mer.

Afin d’être encore davantage exemplaire, on ne peut que souhaiter que ­l’­OFCL élargisse à l’avenir la sélection à quelques bureaux de la génération suivante, sans référence comparable. C’est une tendance qui, par chance, se maintient parmi certains organisateurs de procédures sélectives en Suisse et qui permet de relever encore la diversité et la richesse des propositions, tout en soutenant la relève.

 

Notes

 

1.  Rapport du jury, Résidence de l’ambassadeur suisse à Alger, Concours de projets d’architecture, OFCL, 2018.

 

2.  «Beyond context», conférence du 7 novembre 2016 à l’École polytechnique fédérale de Lausanne.

 

.  luetjens-padmanabhan.ch/projects/algier

Participants au projet

 

Maître de l’ouvrage: Confédération suisse, Office fédéral des constructions et de la logistique  
Chef de projet: Josiane Imhof

 

Architecture:  Lütjens Padmanabhan Architekten, Zürich

 

Gestion du chantier:  Vollenweider Baurealisation, Schlieren et MLM Mohamed Larbi Merhoum, Algier (Algerien)

 

Ingénieur civil: SJB Kempter Fitze AG, Frauenfeld; Djamel Tebaili (MLM), Algier (Algerien)

 

Énergie: Waldhauser + Hermann AG, Münchenstein; Mounir Bouguettaya, Algier (Algerien)

 

Installations techniques du bâtiment: Waldhauser + Hermann    AG, Münchenstein; Mounir Bouguettaya, Algier (Algerien)

 

Physique du bâtiment: Zimmermann & Leuthe GmbH, Aetigkofen

 

Acoustique: MEP Akustik & Bauphysik AG, Luzern

 

Planification électriquei: fux & sarbach Engineering AG, Gümligen; Amira Bachar, Algier (Algerien)

 

Conception sanitaire: Mounir Bouguettaya, Algier (Algerien)

 

Sécurité: SBS Ingenieure, Bern

Facts & Figures

 

Utilisation: Résidence

 

Concours en procédure sélective, 2017

 

Projet : 2018-2019 | Réalisation : 2020-2021

 

Surface du terrain: 5342 m2

 

Volume bâtiments SIA 416: 2342 m3

 

Surface de plancher SIA 416: 677 m2

 

Surface utile principale SIA 416: 519 m2

 

Coût de la construction (CFC 1-9): 2.89 Mio CHF

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