Cons­truire en terre en Côte d’Ivoire

La résidence du premier collaborateur de l’ambassade suisse à Abidjan

À Abidjan, l’OFCL dévoile une nouvelle résidence hors du commun. Entre contraintes techniques, climatiques, culturelles, Localarchitecture conçoit un projet inspirant qui met la construction terre en valeur.

Date de publication
13-01-2026

« C’est la voie difficile, mais un mur vivant ne peut pas naître dans une tour d’ivoire. »
Henri Chomette

L’architecture diplomatique est une équation complexe. Elle relève toujours d’une double contrainte: entre le contexte du pays hôte et celui du pays bâtisseur, comment choisir? Comment traduire non pas «l’identité helvétique» mais la «manière helvétique» de percevoir, recevoir et comprendre l’esprit d’un lieu, d’une culture constructive?

Or, dans un pays où la modernisation du bâti est historiquement liée au projet colonial, cela devient terriblement compliqué1. Et d’autant plus dans une métropole constamment en chantier, un territoire qui ne cesse de s’urbaniser et d’effacer, inexorablement, les traces de son passé. La réponse donnée par Localarchitecture tient dans la collaboration, avec les lieux, les matériaux, les savoir-faire.

Régionalisme critique

Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, s’est hissée au rang de métropole moderne dès les premières années suivant l’indépendance (1960). Construite sur un archipel, ourlée par une baie, elle devient le terrain d’expression privilégié de quelques architectes modernistes qui ont su adapter leurs édifices à la culture locale. C’est le cas de Henri Chomette, dont le bureau d’études d’Abidjan réalise quelques-uns des édifices administratifs et bancaires du Plateau, le quartier d’affaires dont les tours formeront peu à peu la skyline emblématique de la ville.

En Afrique de l’Ouest, les bureaux d’études d’Henri Chomette inventent un modernisme subsaharien qualifié de «régionalisme critique» avant la lettre2: adapter les principes modernes à un territoire au lieu de les imposer. Ses réalisations sont très tôt reconnues comme un patrimoine significatif, voire un «symbole de l’unité» pour certains dirigeants, comme Senghor au Sénégal ou Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire: il dote ses édifices de porches monumentaux, d’arcades elliptiques ou diagonales, de murs texturés et de claustras de briques qui multiplient les ombres portées (rafraîchissantes) sur les façades.

Il n’est pas interdit de penser que Localarchitecture s’est inspiré de certains motifs qui caractérisent ce patrimoine, et plus encore de la manière qu’avait Chomette d’aborder le projet. En effet, pour atteindre ces résultats, son bureau collaborait étroitement avec des entreprises locales3. «C’est seulement dans la lente et véridique intégration des ouvriers, des artisans, des matériaux locaux aux équipes de production qu’on peut redonner aux régions et aux pays l’espoir d’une architecture où la population reconnaît ses valeurs propres et se sent chez elle, écrit l’architecte après vingt années de projets. Hormis cette voie, tous les efforts d’identification resteront des pastiches.»4

Des Suisses à Abidjan

Notre histoire diplomatique débute dans les années 2010, lorsque l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) confie à Localarchitecture la réalisation d’une extension de la chancellerie suisse à Abidjan, un édifice d’après-guerre sans grande qualité. L’extension est doublée d’un porche généreux qui prodigue une ombre bienvenue aux visiteurs qui patientent. Avec ses imposants piliers en diagonales dansantes, les architectes posent les bases d’un langage.

En 2017, forte de cette première expérience, l’agence lausannoise remporte un nouvel appel d’offres, pour la résidence du premier collaborateur de l’ambassade. L’OFCL soutient l’érection d’un édifice innovant et durable, qu’il s’agit aussi d’inscrire de manière vertueuse dans l’économie locale de la construction.

Ils collaboreront cette fois avec le cabinet d’architecture ACA, établi à Abidjan. Son directeur, Francis Sossah, a réalisé plusieurs œuvres d’importance, comme le palais de la culture, et se distingue par son engagement dans la fondation de l’École d’architecture d’Abidjan, l’EAA. Leurs discussions tournent rapidement autour de la sauvegarde du patrimoine moderne d’Abidjan, toujours plus menacé par la croissance inéluctable de la métropole.

Les deux faces de la diplomatie

La résidence du premier collaborateur n’est pas une maison comme les autres. Elle abrite certes une vie familiale, mais elle est aussi un lieu de réception, où se joue la scène discrète de la diplomatie quotidienne, avec les hommes et femmes d’affaires ou de culture qui animent le pays. Localarchitecture répond à cette double exigence (l’intimité et la représentation) en organisant autour d’un patio vitré deux zones – publique et privée – et en dégageant deux entrées bien distinctes, celle du quotidien, ainsi que celle des hôtes de marque. La forme s’inspire toutefois d’une typologie compacte, un concept qui devrait favoriser l’évacuation de l’air chaud par la courette5.

Le séjour s’ouvre sur une terrasse abritée par un large porche périphérique, qui reprend la thématique développée à la chancellerie: pilastres dansants, asymétrie assumée. Chaque pièce s’ouvre sur le jardin: pièces familiales d’un côté, pièces de réception de l’autre.

Dès l’obtention du mandat, Localarchitecture propose d’exploiter la terre crue, extraite à proximité

La dualité du parti se retrouve jusque dans la construction, robuste et lisible, qui repose sur deux gestes : une ossature en béton armé portant un grand toit plissé, et des remplissages en brique de terre. Dès l’obtention du mandat, Localarchitecture propose d’exploiter la terre crue, extraite à proximité. 

Une bioclimatique raisonnée

Dans cette région tropicale, où l’humidité atteint fréquemment 80 à 90 %, les ambitions bioclimatiques se heurtent à certaines réalités : l’air extérieur, trop chargé en vapeur d’eau et porteur de moustiques vecteurs de paludisme, est rarement bienvenu, et certainement pas dans des édifices de standing. Dès lors, les maisons restent fermées durant la journée et la ventilation est le plus souvent mécanisée et filtrée. Localarchitecture comprend rapidement que le patio ne peut assurer seul une régulation passive de l’air. «C’était une fausse bonne idée», explique Antoine Robert-Grandpierre, associé en charge du projet. L’amélioration des coefficients thermiques doit reposer en priorité sur les performances de l’enveloppe. Quant au niveau de confort, il sera relevé par le mouvement d’air régulier provoqué par de grands ventilateurs en bois disposés aux plafonds.

La stratégie climatique s’appuie donc sur un autre levier : les propriétés thermiques de la brique de terre comprimée (BTC). Ce matériau, capable d’absorber l’humidité et de maintenir une atmosphère intérieure plus sèche, est utilisé pour former des murs doubles séparés par une lame d’air. Par convection, l’air chaud est évacué, et les performances du matériau stabilisent le climat intérieur.

Terre identitaire

Mais le bloc de terre comprimé est bien plus que cela. Inventée dans l’après-guerre, développée notamment au Centre international de la construction en terre de Grenoble (CRAterre), la technique est considérée comme un vecteur d’émancipation économique, en particulier par les nations subsahariennes naissantes. Au Burkina Faso, Thomas Sankara la brandit comme symbole d’autonomie dans les années 1980; dans les années 2000, l’architecte Diébédo Francis Kéré lui confère un rayonnement international. Aujourd’hui, la construction terre connaît un certain engouement au point de susciter l’espoir d’un développement alternatif au tout-béton qui caractérise la côte ouest-africaine6.

Or la brique de terre peine encore à se déployer dans la baie d’Abidjan, un territoire façonné par les échanges de marchandises. Trente années durant, un diplômé du CRAterre a œuvré à introduire ses bienfaits dans la région. La terre, explique Philippe Romagnolo, reste associée dans l’imaginaire à la ruralité, à la pauvreté. Les habitants n’en veulent pas. Pourtant son efficacité thermique, en particulier en saison des pluies, séduit peu à peu la clientèle aisée et l’architecte observe enfin un certain ruissellement: depuis quelques années, ses anciens collaborateurs montent leurs propres entreprises de construction BTC et se lancent.

Un chantier démonstratif

Dans le contexte diplomatique qui nous occupe, le choix de la terre crue semble particulièrement adapté, également parce qu’il permet de mettre en place une transmission d’un savoir-faire. Localarchitecture confie la fabrication des milliers de briques à l’entreprise genevoise Terrabloc. L’un des associés, Rodrigo Fernandez, s’est rendu sur place en 2023 pour former une équipe de maçons, qui découvre la technique du BTC. En dix jours, les recettes et les gestes sont étudiés puis travaillés de manière intensive jusqu’à obtenir quelques mock-up de qualité.

Pendants dix journées intenses de workshop, les recettes et les gestes sont étudiés, puis des mock-ups en brique sont érigés.

Pendant le chantier, la latérite est extraite à proximité d’une route en chantier qui a ouvert un filon. Elle est tamisée, mélangée à du ciment (8%) et de l’eau, puis comprimée par une presse hydraulique (jusqu’à 6 MPa). Les précieuses briques sont ensuite délicatement entreposées sur des palettes et mises en attente à l’abri de l’humidité – et des termites. L’entreposage et surtout la manutention sont un enjeu central: les briques de latérite sont friables et doivent être manipulées avec soin afin d’éviter les malfaçons, même si Localarchitecture admet dans son projet une esthétique de blocs «bruts de mise en œuvre», qui permettra d’en apprécier les traces.

Le montage des murs repose sur un appareillage délicat: les murs doubles sont maintenus non par des tiges métalliques mais par des briques tournées à 90° et posées en retrait (boutisses en retrait), formant des ornements sur la face extérieure. Dès l’entrée, les murs en terre crue donnent à voir tout le potentiel esthétique du matériau: tressages dans les embrasures, claustras ouvragés autour des pièces de service, motifs géométriques en façade. Les motifs ont été développés directement avec les nouveaux artisans, et font la démonstration de leur savoir-faire. 

Import/export

Le premier enjeu de ce chantier hors du commun concerne la mise en œuvre du béton: pour réaliser la grande toiture triangulée, l’entreprise suisse mandatée envoie une poignée d’ouvriers qui résident près d’une année à Abidjan. Leur principal outil de travail, les panneaux de coffrage, sont livrés par container. Quelques-uns seront réduits à l’état de sciure par les termites. On s’adapte.

En raison des embouteillages, le mélange est gardé très liquide et la livraison est effectuée durant les heures creuses, c’est-à-dire de nuit. 

L’opération de coulage est rendue particulièrement délicate en raison des embouteillages, une des caractéristiques d’Abidjan. Comme le béton provient de la périphérie, le mélange est gardé volontairement très liquide et la livraison est effectuée durant les heures creuses, c’est-à-dire de nuit. Le coulage est effectué aux premières lueurs de l’aube. 

Le second œuvre mobilise uniquement des ressources locales: bois tropical ivoirien pour les finitions et le mobilier, terrazzo clair au sol, dont les granulats changeants rappellent la couleur de la brique. Le toit, ni plat ni pentu, présente des hauteurs variables afin de gérer les eaux de pluie, particulièrement abondantes au mois de juin. En saison humide, les gargouilles en forme de crocodiles déglutissent des cascades d’eau.

Inspirer

Sans folklore, sans pastiche, la maison du premier collaborateur s’inscrit dans la continuité d’une architecture qui, au lieu d’imposer, adapte ses solutions, qu’elles soient techniques ou formelles. Avec ses motifs en losanges et les diagonales dansantes de son porche, on l’inscrirait volontiers dans la quête du «parallélisme asymétrique» formulé avec ironie par Senghor dans sa loi sur l’architecture sénégalaise. Ce thème se popularise dans les grandes villes ouest-africaines à partir des indépendances: pour exprimer l’africanité des constructions, il propose de rechercher un ordre déraisonné, un rationalisme irrationnel – une réponse poétique, ironique, à une impossible équation. Pour les piliers de la résidence, il y a pourtant des règles précises, explique Pedro Vieira, chef du projet: bien que les piliers soient tous différents, ils ont été patiemment composés en élévation à partir des mêmes diagonales inversées, en tenant compte des motifs en brique de l’arrière-plan.

Entre temps, l’un des maçons, passionné par la technique du BTC, a lancé sa propre entreprise.

«Un mur vivant ne peut pas naître dans une tour d’ivoire», écrivait Henri Chomette après des décennies de construction en Afrique. Les murs vivants de la maison du premier collaborateur, c’est certain, inspireront des discussions, voire des vocations. Quand Rodrigo Fernandez découvre le résultat, deux ans après le stage d’initiation donné aux artisans locaux, il est impressionné par la précision inouïe de la mise en œuvre. Entre temps, l’un des maçons, passionné par cette technique, a lancé sa propre entreprise. Ainsi, de manière très concrète, cette résidence diplomatique joue son rôle d’interface entre cultures, techniques, climats et usages.

 

Notes

1  Et plus encore quand on sait que «l’identité locale» résulte en réalité d’un long brassage et métissage des populations qui se sont massées sur la côte (groupes Akan, Krou, Mandé, Gour… et les soixante sous-groupes ethniques qui les composent) puis les colons et enfin les immigrés économiques qui se sont installés sur cette baie. Dans un tel contexte, la poursuite d’une tradition constructive prétendument vernaculaire échappe difficilement aux clichés.

 

2  Léo Noyer Duplaix, « Henri Chomette et l’architecture des lieux de pouvoir en Afrique subsaharienne », In Situ [En ligne], 34 | 2018, mis en ligne le 27 avril 2018, consulté le 10 mai 2023. 
Les citations de Chomette reproduites ici proviennent également de cet article.
 
Voir également la version réduite en anglais « Henri Chomette: Africa as a Terrain of Architectural Freedom », in Manuel Herz, African Modernism, pp. 270-281. 

Pour l’auteur, les réalisations d’Henri Chomette, faites de transferts, d’assimilations et de réinterprétations, peuvent alors être apparentées au régionalisme critique tel qu’identifié par Frampton. Kenneth Frampton, «Towards a Critical Regionalism: Six Points for an Architecture of Resistance», in: Hal Foster (éd.), The Anti-Aesthetic. Essays on Postmodern Culture, Port Townsend, WA, Bay Press, 1983

 

3  Selon sa première biographe, Diala Touré, le bureau d’études travaillait en « chaîne harmonique » et développait ses solutions avec des entreprises locales, dans l’intention de se défaire de la dépendance au continent, d’où étaient importés les matériaux de construction. Diala Touré, Créations architecturales et artistiques en Afrique sub-saharienne, 1948-1995, bureaux d’études Henri Chomette, Paris, L’Harmattan, 2002

 

4  Henri Chomette, « Digressions à propos de l’intégration des arts et des traditions ». Architecture intérieure, octobre-novembre 1977, n° 162

 

5  Parmi les références mobilisées par Localarchitecture figurent les maisons à patio réalisées par l’agence abidjanaise Koffi Diabaté à Assini. Ces maisons fonctionnent certes sans climatisation mais peuvent exploiter les vents océaniques de par leur situation à proximité immédiate de la côte.

 

6  Armelle Choplin, Matière grise de l’urbain: la vie du ciment en Afrique, Genève, MētisPresses, 2020

 

Résidence du premier collaborateur de l’ambassade de Suisse à Abidjan, Côte d’Ivoire

 

Maître d’ouvrage : Office fédéral de la construction et de la logistique, OFCL

 

Architecture : LOCALARCHITECTURE, Lausanne

 

Architecte local: Architectes Consultants et Associés (ACA), Abidjan

 

Ingénieur structure : Thomas Jundt Ingénieurs Civils, Genève 

 

Conception: 2017 (appel d'offre)

 

Réalisation: 2020 – 2025

La chronique Ambassades suisses est réalisée en partenariat avec l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) – Domaine Construction.

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