Sou­te­nir la ma­tière grise

Éditorial de Marc Frochaux du numéro d'octobre de la revue TRACÉS.

Date de publication
11-10-2022

La décision des deux chambres est tombée: nous allons couvrir la Suisse de panneaux solaires, bien visibles. On ne se soucie guère de l’énergie grise de ces objets construits à l’autre bout du monde, encore moins de leur recyclage. Si seulement on soutenait l’intelligence constructive comme on soutient les panneaux solaires ! Mais voilà, l’intelligence n’est pas visible.

Une nouvelle fabrique vient de naître en région parisienne: Cycle Terre produira des briques à partir des déchets d’excavation engendrés par les pharaoniques projets du Grand Paris. Le projet a bénéficié d’une subvention européenne, de quelque 5 millions d’euros. En Belgique, l’entreprise BC Materials, elle, a touché une somme importante pour lancer une recherche sur le réemploi des terres du Grand Bruxelles. Et pour le Grand Genève, que fait-on?

Le canton est peut-être à la pointe sur cette question, mais dans un pays à la traîne, nous répond Laurent de Wurstemberger (Terrabloc). Dans notre économie si libérale, difficile en effet d’imaginer de tels soutiens. Aussi continue-t-on de se débarrasser à grand frais des terres d’excavations en France voisine, en multipliant le va-et-vient des poids lourds, au lieu d’exploiter cette matière première directement accessible. Pour favoriser l’emploi de ce qu’on considère comme un déchet, on pourrait prescrire les matériaux locaux dans les appels d’offre, comme on le fait en Île-de-France, ou comme on le fait en Suisse avec le bois communal – quitte à interpréter un peu la loi sur les marchés publics.

Alors pourquoi ne parvient-on pas à soutenir la filière terre? N’est-elle pas assez «innovante»? Faudra-t-il sortir quelques robots pour corriger l’image archaïque attachée à la terre? Pourtant la brique de terre compressée (BTC) date seulement des années 1950. Elle est le matériau de construction le plus récent de l’histoire, après l’acier (19e siècle) et le béton (20e). Dans notre siècle où l’énergie abondante et bon marché ne va plus de soi, la BTC devrait logiquement s’imposer – et on l’observe déjà: avec la crise actuelle, des producteurs d’éléments en terre cuite se voient contraints d’éteindre leurs fours (température de cuisson: 1000° C) et certains (notamment en partenariat avec Terrabloc) sont tentés de produire des éléments en argile extrudée, simplement séchés à l’air.

Dans une économie contrainte à la descente énergétique, l’innovation ne devrait plus être synonyme de complexité, mais de simplicité. On s’imagine que la filière devrait donc s’imposer «naturellement»; et pourtant : les rares entreprises qui se sont lancées luttent pour survivre et, sans appuis, sans commandes importantes, risquent de disparaître. Un peu comme les producteurs de panneaux photovoltaïques européens, il y a vingt ans. Pour Laurent de Wurstemberger, il n’est pas forcément nécessaire de construire une nouvelle usine pour développer la filière, il faut multiplier les partenariats industriels, les partages de savoir-faire, les coopérations, le réemploi d’infrastructures existantes – de quoi emmener les grands industriels vers un changement, au lieu d’aller contre eux avec un produit de niche.

La véritable innovation est invisible: elle est dans la mise en réseau, dans l’intelligence collective. Pour la voir émerger, il faut un État et des maîtres de l’ouvrage visionnaires.

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