L'Uto­pie au quo­ti­dien

La vie ordinaire en URSS: une exposition et un catalogue

Date de publication
29-03-2017
Revision
29-03-2017

Dans la société du spectacle, les musées se sont taillé une place de choix. Ils l’ont obtenue bien souvent par le biais d’un double mouvement. Le premier consiste à s’appuyer sur de grands groupes industriels et commerciaux via leurs fondations d’entreprises. Il procure moyens et visibilité. Le second se caractérise par le brouillage systématique entre objets exposés et marchandises, images artistiques et images publicitaires. La marchandisation de toute chose a envahi le musée, et le musée en a tiré des leçons utiles pour se profiler dans le monde de la marchandise. Le chef-d’œuvre absolu du genre pourrait bien avoir été le pas de deux effectué par ce producteur inspiré de meubles qui a su s’appuyer sur un design museum pour affirmer un show room qui se lit comme un musée, réalisant au final une véritable œuvre d’art totale et de nature fondamentalement publicitaire.

Ces circonstances commandent à l’observateur de développer des talents critiques dignes de ceux des lecteurs de la mal nommée Pravda1. Ces derniers avaient en effet sécrété une méthode de lecture consistant à analyser, non pas ce dont l’article parlait, mais au contraire les sujets qu’il esquivait ou ignorait. En matière de musées, on pourrait par analogie questionner le champ suisse romand.

A Neuchâtel, on ne construit pas de musée. Par conséquent, on n’a pas d’oppositions, pas de propagande, pas d’espoirs, déçus le plus souvent. Les musées neuchâtelois travaillent et travaillent bien, c’est remarquable. Les contenus sont au rendez-vous et pas seulement au Musée d’ethnographie, qui un temps captait toutes les attentions. 

La Chaux-de-Fonds se situe dans le canton de Neuchâtel et son musée des Beaux-Arts mérite le détour et pas qu’une seule fois. On y a vu en 2014-15 une excellente exposition Blaise Cendrars. Il s’est lancé en 2017, en collaboration avec une équipe de l’Université de Genève, emmenée par Jean-Philippe Jaccard, directeur de l’Unité de russe, et en se fondant sur une recherche financée par le FNS, sur le terrain délicat de la sémantique des objets, des images et de leur usage dans l’URSS d’après la Seconde Guerre mondiale.

Les objets de l’exposition, disposés par thèmes selon une scénographie sobre, belle et efficace, reflètent et diffractent bien entendu les questions évoquées en premier lieu ci-dessus. Ils offrent une vision à la fois déformée et différée de l’évolution du design dans le monde capitaliste, celui du règne généralisé de la marchandise. L’ouvrage Cold War Confrontations2 avait, il y a dix ans, posé les termes et les étapes de ces mécanismes. Les pavillons américains des expositions universelles, la conquête de l’espace – espace précisément de l’avance soviétique sur sa grande rivale –, façonnent les formes et déterminent les choix. Mais derrière ces images, somme toute banales ou innocentes, se cache une tragédie. Elle est faite d’incompréhension insurmontable, de dépit et de souffrances. Il faut lire pour s’en faire une idée La fin de l’homme rouge3. Cette chronique intimiste rapporte comment les hommes et les femmes qui ont porté la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre froide au nom de valeurs qu’ils avaient le plus souvent profondément intégrées et valorisées au moyen d’une vie sociale, littéraire et poétique d’une intensité et d’une richesse inouïe, se sont retrouvés désarmés et désarçonnés face au tsunami des marchandises occidentales. Le déferlement massif et payant de ces objets qui avaient été désirés comme l’eau vive était en fait l’avant-garde de la finance internationale accaparant le pays avec l’aide des voyous convertis du jour au lendemain à l’univers de la libre entreprise et des coups de mains.

Le catalogue d’exposition, très richement illustré, a été édité avec grand soin par les éditions Noir sur Blanc.

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