Les fa­briques de Chil­lon

Sur les deux pavillons proposés lors du concours remporté par Dreier Frenzel en 2013 un seul fut réalisé. Le concours portait sur la requalification du site du château de Chillon et de ses aménagements extérieurs, ainsi que sur la conception d’un bâtiment de service à l’extérieur de l’enceinte. Il demandait aussi une lecture paysagère pour améliorer l’accessibilité et l’accueil sur le site. Comment s’articule le projet, après remaniement?

Date de publication
14-01-2021

Les abords extérieurs du château de Chillon se sont fortement transformés avec l’évolution de la mobilité régionale enclavant le site touristique alors que sa fréquentation n’a cessé d’augmenter. Ce double mandat du concours soulignait l’importance de tisser un fil rouge avec l’esprit du lieu afin de concevoir une stratégie cohérente pour l’aménagement de ses abords immédiats.

Une polyphonie de la rive

Parmi les concurrents, l’équipe Dreier Frenzel avait la spécificité d’inclure l’expertise d’un historien de l’art, Clément Crevoisier, qui a enrichi le projet de références historiques. La réflexion s’appuyait sur une analyse des époques et des événements pour circonscrire la relation constructive portée par l’intervention projetée. Cette analyse procède d’un parcours dans le palimpseste du site pour trouver le juste discours. 

Place forte du 12e à la fin du 18e siècle, l’architecture du château de Chillon évolue avec les manœuvres stratégiques affirmant l’occupation du territoire jusqu’à la fin de la période bernoise, en 1798. Une autre strate historique fait du site un marqueur politique et territorial en cette fin de 18e siècle: l’émergence du tourisme au sein d’une élite culturelle européenne. Porté par le roman de Rousseau la Nouvelle Héloïse (1761), le château de Chillon est une étape pittoresque et mélancolique du Grand Tour, un repère culturel du Romantisme1. Ce moment de convergence à la fin du 18e siècle donne l’arc temporel des références mobilisées par le projet lauréat. Celui-ci se concentre sur la mode du jardin à l’anglaise, en fait le vecteur d’un assemblage fédérateur, capable de traverser les strates historiques du site. La référence dessine le projet dans l’espace du jardin selon une dispersion des usages, entre la voie ferrée et le Léman. La relation au paysage pittoresque équilibre les objets architecturaux proposés2 en fabriques, ces édifices de petite dimension ponctuant les jardins à l’anglaise et ménageant des vues, des haltes.

La proposition des architectes incluait donc l’ensemble du parcours et répartissait dans deux pavillons le programme du concours (un restaurant et une boutique), respectant ainsi l’échelle des autres bâtiments existants autour du château. Situés de part et d’autre de la promenade du jardin anglais, l’un à proximité de l’accès par le lac (restaurant) et l’autre à côté de l’accès par la route (boutique), ils proposaient deux seuils à l’antichambre du château. Voilà qui explique la forme de l’unique bâtiment finalement réalisé, une enveloppe pliée réunissant deux programmes bien distincts.

De deux à un pavillon

En 2015, la Fondation Chillon s’engage à ne construire qu’un seul des deux pavillons, celui du café-restaurant, puisqu’elle a restauré le bâtiment d’accueil régionaliste réalisé en 1906 pour abriter la boutique. De même, le maître d’ouvrage poursuit ses propres interventions sur site, comme la construction du mur de béton surplombant le jardin savoyard, qui implique des modifications aux aménagements extérieurs prévus. Malgré ces changements, la stratégie adoptée dans le projet de concours supporte cette mutation. Le choix de l’emplacement du pavillon réside dans la synthèse des contraintes imposées, parmi lesquelles la volonté de maintenir la vue panoramique de la façade sur rive du château. Initialement prévue pour la boutique de souvenirs, qui demande moins de surface bâtie que l’espace dévolu à la restauration, l’implantation au nord a été maintenue afin d’aménager une coulisse, un cadre pour cette entrée. L’augmentation de surface est atténuée par un profil bas et une importante surface vitrée ménageant des vues croisées. Ainsi, la perspective sur le château depuis la route cantonale n’est pas occultée. L’édicule conserve un volume qui l’identifie au registre des autres fabriques présentes sur le site. Le traitement de la toiture, selon une surface pliée, permet de fractionner le volume depuis l’extérieur et d’encadrer les vues de la pente de Veytaux et du château depuis l’intérieur.

La géométrie du pavillon négocie les limites de parcelle imposées entre la sortie du fort militaire souterrain, la voie ferrée et la voie historique. Sur son flanc ouest, il s’adapte à la topographie inclinée par une dalle en béton servant d’esplanade au bâtiment et de sas d’accueil. Vers la voie ferrée et la route cantonale, le pavillon est légèrement enterré et diminue ainsi son impact visuel. Dans l’organisation des espaces du programme, la concentration des services dans les deux extrémités fermées du bâtiment permet de créer un espace de réception central d’une hauteur de cinq mètres.

Entre les deux variantes bois et béton proposées, le choix du maître d’ouvrage s’est porté vers un rappel de la minéralité de l’architecture castrale, importante dans la relation constructive avec le château, et s’est poursuivi jusqu’à la sélection de la teinte chaude du béton. Le motif de treillage en bois ou en métal utilisé pour le coffrage rappelle, par un effet de texture, le cabinet de treillage, une typologie de fabrique française de la fin du 18e siècle.

Dispersion des fabriques dans le paysage

Les architectes ont mandaté, au moment de l’avant-projet, l’Atelier du Paysage pour les aménagements extérieurs. Différents scénarios ont été élaborés autour de la voie historique, alors chaussée pavée de galets. La fréquentation du site et la question de l’accessibilité universelle ont remis en cause sa conservation en l’état en faveur d’une interprétation contemporaine, en béton granulé de teinte beige, la différenciant du revêtement bitumineux choisi pour les autres cheminements. Le jardin savoyard a aussi été restauré : désormais les quatre parterres enherbés restituent la force du plan en croix. 

L’univers du jardin à l’anglaise s’arrime aux séquences paysagères déterminées afin de créer des fenêtres sur le grand paysage. Dans ses méandres, le parcours est ponctué de respirations obtenues dans le dégagement des strates arbustives et par un cheminement secondaire en bord de rive. Le projet capte aussi ce grand paysage, notamment la pente arborée de Veytaux, dans un rappel des essences indigènes en cohérence avec la palette végétale de la promenade : charmes, tilleuls et érables, entre autres. Une scénographie complétée par un travail chromatique qui inclut un plan de fleurissement dans les strates arbustives et herbacées.

La parcelle à proximité du débarcadère, dont les droits à bâtir sont légalisés par le plan d’affectation cantonal, reste promise à la concrétisation du deuxième pavillon envisagé par les architectes. Ils pourront ainsi poursuivre leur intervention qui concrétise l’étape architecturale du 21e siècle sur le site du château de Chillon.

Notes

 

1. On peut citer, entre autres, le poème du britannique Lord Byron, The Prisoner of Chillon (1816) et le tableau de Courbet, Le Château de Chillon (1877).

 

2. Les différents bâtiments existants sont, du nord au sud, le pont couvert ­réalisé par l’architecte Otto Schmid en 1937; la voie historique, classée d’importance nationale dans l’Inventaire des Voies de communication historiques de la Suisse (VD 5.2); le pont couvert enjambant le bras du lac vers le château et le jardin savoyard restaurés, avec emprunt d’historicisme, par Albert Naef, archéologue en chef du château à partir de 1897 ; le bazar réalisé par Otto Schmid en 1906 et le débarcadère Belle époque. Voir Martenet R., «Chillon. Le masque, le visage, la fin d’une légende», Bulletin Technique de la Suisse romande, n° 13, 1938 et « Un nouveau pont au Château Chillon», Bulletin Technique de la Suisse romande, n° 65, 1939

Intervenants

Type d’intervention
Nouvelle construction et aménagement paysager : Café Byron et jardin anglais, Château de Chillon, Veytaux (VD)

 

Réalisation 2018-2020

 

Commission du projet : COPRO (FCC, DGIP, G&R)
Marta dos Santos, présidente Fondation du Château de Chillon
Sophie Menghini, Fondation du Château de Chillon
Bernard Verdon, chef de projet, Architecte DAI
Laurent Chenu, conservateur cantonal, DGIP
Antoine Graf, BAMO, Graf & Rouault

 

Architectes
Dreier Frenzel Sàrl, Lausanne et Clément Crévoisier, historien de l’art

 

Ingénieur civil
Miscere Sàrl, Fribourg

 

Ingénieur CVSE
Amstein+Walthert SA, Lausanne

 

Géomètre
Geo Solutions SA, Vevey

 

Geotechnicien
Aba-Geol SA, Fribourg 

 

Architecte-Paysagiste
L’atelier du Paysage SA, Lausanne

 

Coûts du pavillon
CHF 3.1 mio

 

Coûts des Aménagements extérieurs
CHF 1.7 mio

 

Surface de plancher
315 m2

 

Surface nette
289 m2

 

Surface utile principale
240 m2

 

Nombre de places
80 intérieur, 60 terrasse

 

Volume bâti SIA 416
2410 m3

 

Surface totale des aménagements extérieurs
7100 m2

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