Le ta­vil­lon, pas­seur de culture

Le tavillonneur pratique une technique ancestrale qui impose de respecter l’arbre et la matière qui en est issue. Longtemps relégué aux chalets d’alpage, le tavillon est réinvesti par une génération d’architectes qui n’hésitent pas à amener cet artisanat jusqu’au cœur des villes. L’auditoire de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), sculpture de bois installée au centre de la Genève internationale, dans un univers de verre et de métal, est un exemple parmi d’autres qui témoigne d’un engouement nouveau.

Date de publication
17-12-2021

L’arbre et la forêt pourraient jouer un rôle important pour limiter le réchauffement climatique. Chaque arbre soustrait du dioxyde de carbone à l’atmosphère à travers de petites fentes, les stomates, situées à la surface des feuilles, durant la photosynthèse. Celle-ci façonne la sève élaborée, qui nourrit l’arbre et produit ses tissus. La feuille pulse par ailleurs dans l’air une vapeur d’eau qui engendre un effet de dépression en chaîne au sein de l’arbre, actionnant la capillarité. L’eau absorbée par les racines, chargée de sels minéraux et de composés organiques, s’élève alors jusqu’aux branches les plus hautes sous forme de sève brute. Un chêne adulte peut ainsi remonter jusqu’à 200 litres d’eau par jour à plus de trente mètres du sol. Sachant qu’un bois mis en œuvre reste sensible à son environnement, continue de gonfler ou de se contracter selon l’humidité ambiante, le savoir d’un tavillonneur englobe une connaissance fine de l’arbre qu’il façonne.

Une matière vivante

Le tavillonneur choisit minutieusement la matière, car la qualité d’un bois fortement exposé aux intempéries, comme c’est le cas sur une toiture, doit être irréprochable. La qualité d’un tavillon dépend donc du milieu, de la configuration du sol, des traitements forestiers ou du climat dans lequel l’arbre a grandi. Une structure ligneuse présentant des fissures, une croissance excentrique, des irrégularités de cernes ou des poches de résine ne conviennent pas à un tel usage. Le tavillonneur identifie les forêts aux fûts droits et ausculte leur croissance. Lorsque l’arbre atteint un diamètre suffisant, environ 50 cm, il est coupé durant la période de repos végétatif, en hiver, selon un calendrier lunaire.

La fabrication de toitures en tavillons ou en bardeaux découle de connaissances ancestrales transmises aujourd’hui encore, du maître à l’élève, à travers un vocabulaire repris du patois. Pratiqué autrefois par des paysans qui cherchaient un gagne-pain complémentaire, le savoir-faire est actuellement aux mains des charpentiers et des artisans du bois. Et même si ce travail artisanal, qui exige de la patience et de l’humilité, rencontre un regain d’intérêt, le nombre d’aspirants ne suffit pas à l’ouverture de classes d’apprentis. Ainsi, les gestes qu’il faut répéter incessamment avant de les maîtriser s’apprennent sur les chantiers. Pour Colin Karlen, président de l’Association romande des tavillonneurs, il faut pratiquer pendant au moins cinq ans avant d’acquérir un bon bagage et maîtriser les particularités d’une couverture en bois, comme le passage des noues et des arêtiers. Il apparaît ainsi que maintenir une régularité dans la pose et traduire l’angle rentrant ou sortant en arrondi harmonieux requiert une habileté réelle.

Tavillons, bardeaux, clavins ou anseilles

Le bois, aujourd’hui comme autrefois, est une matière renouvelable, disponible localement, et en suffisance. Employé comme couverture depuis la nuit des temps, du Néolithique jusqu’au Moyen Âge et au-delà, il a permis de se protéger des rudes climats avec des techniques relativement simples. Léger, le bois protège et isole tout à la fois. À la suite de grands incendies, il a été remplacé sur le Plateau suisse au cours du 18e siècle par les tuiles en terre cuite. Toutefois, les régions de montagne comme le Jura, les Préalpes et les Alpes ont conservé la tradition des couvertures en bois. Ainsi, lorsque les toitures sont pentues et que l’eau s’écoule rapidement, ce sont les tavillons qui sont privilégiés. Moins épais et plus souples que les bardeaux, ils sont superposés jusqu’à douze couches, en vertical comme en horizontal. Et lorsque la pente est faible, ce sont des bardeaux (également appelés clavins ou anseilles selon les dialectes locaux) plus grands et plus épais qui sont posés, avec trois à quatre recouvrements verticaux selon les essences. Dans le Val d’Anniviers par exemple, ces couvertures à faible pente étaient maintenues par des perches lestées de lourdes pierres, les clous forgés étant hors de portée des bourses.

Essences forestières

Dans les Préalpes, le Jura et sur le Plateau, on utilise de préférence l’épicéa, une essence forestière locale. Le mélèze est employé dans le Valais, le châtaignier et le chêne en France et au Tessin. Le Red Cedar est une ressource utilisée au Canada, le tremble en Russie, le bouleau en Finlande et le pin au Japon. Au-delà des essences employées et de leurs particularités, l’altitude à laquelle pousse un arbre est également importante, ceci pour assurer une meilleure résistance naturelle à la matière. Il est donc préférable de choisir un arbre qui a subi des hivers rigoureux, à plus de 1000 m, et qui s’est développé lentement.

Charte des tavillonneurs

Il y a un peu moins de 20 ans, le procédé manuel hérité des ancêtres était remis en question face à des machines apportant une certaine facilité dans le travail. Pour y répondre, la rédaction d’une charte édictée par l’Association romande des tavillonneurs1 permit de préciser un certain nombre de points. Les tavillons et les bardeaux doivent être fendus à la main, dans le sens des veines, car toute autre technique casse les fibres et laisse pénétrer l’eau dans le bois, ce qui met en péril sa longévité. D’autre part, le pistolet à agrafe ne peut remplacer la martelle et le clou, ces derniers permettant de moduler la pression exercée et de respecter la matière. Enfin, le lattage et le contre-lattage doivent assurer une bonne ventilation en sous-face et offrir un assèchement suffisant, après une averse.
Le tavillon qui unit depuis si longtemps nature et culture serait bien plus qu’une simple texture. D’ailleurs, de plus en plus d’architectes l’apprécient et l’emploient pour des ouvrages contemporains. L’OMPI, qui s’est dotée d’une salle de conférence de 900 places habillée de mélèze est un ouvrage pionnier qui colonise avec succès l’espace minéral de la ville.

Note

 

1 Association romande des tavillonneurs, Tavillons, bardeaux, anseilles, charte de bienfacture des couvertures en bois, mars 2003, Bulle