Le poids de l'his­toire

En juin de l’année dernière, l’Etat de Vaud a lancé, en procédure ouverte, un concours de projets d’architecture et d’ingénierie pour l’extension du bâtiment emblématique de l’Université de Lausanne, l’Unithèque, plus communément appelé  la Banane». Le palmarès fait émerger trois partis différents en réponse à l’évolution d’une œuvre patrimoniale. Présentation.

Date de publication
30-03-2016
Revision
31-03-2016

Mis en service en 1983, l’Unithèque est l’un des quatre bâtiments construits par le père du campus universitaire lausannois, l’architecte Guido Cocchi. Véritable chef-d’œuvre d’architecture paysagère, «la Banane» s’est imposée au fil du temps comme le landmark de l’Université. Sa forme si singulière en arc de cercle s’inscrit tout en douceur, avec évidence même, dans un site aux paysages variés: lac au sud, cordon boisé au nord, grand chêne de Napoléon à l’ouest et prairie à ses pieds. L’atmosphère intérieure, le panorama offert aux usagers, la fluidité des circulations, la qualité des menuiseries font de l’Unithèque un ouvrage d’une rare exception.

Pour répondre à la forte augmentation des étudiants, l’Université a osé le pari d’une extension visant l’accueil de 2000 étudiants (contre 900 aujourd’hui) et le doublement des surfaces de stockage. L’institution «assume ainsi sans crainte que son édifice le plus reconnaissable puisse être amené à évoluer dans le temps», selon les propos de Patrick Heiz, architecte membre du jury1

C’est bien la difficile question de l’évolution d’un ouvrage emblématique, ancré dans le patrimoine bâti d’une région, qui a été posée aux 52 bureaux qui ont participé au concours. L’analyse des huit projets primés montre trois attitudes distinctes. 

S’inscrire dans l’histoire

La première famille de réponses (ABAKA, ARCA NOE, EPIDAURE et ARC EN TERRE) s’inscrit dans la logique de Guido Cocchi. L’architecte avait déjà imaginé un agrandissement possible de son bâtiment  par l’expansion en profondeur et en largeur de l’arc de cercle. En choisissant de faire corps avec le bâtiment existant, les architectes lausannois Fruehauf Henry et Viladoms – lauréats du concours avec le projet ABAKA – ont poussé cette attitude à son paroxysme. Le nouveau volume proposé s’implante au nord-ouest et dépasse de quelques mètres le gabarit existant et reprend le système en terrasse de Guido Cocchi. Presque imperceptible depuis le sud, le projet laisse ainsi «pour la bibliothèque de Cocchi le rôle de façade principale en direction du lac». Cette architecture évanescente est pourtant rompue par un geste architectural jugé «élégant» par le jury. Une tourelle identifie la nouvelle entrée principale, déplacée et redimensionnée pour connecter le rez-de-chaussée au niveau principal par un couloir monumental qui organise les espaces et la circulation intérieure. Le jeu extérieur des terrasses est prolongé à l’intérieur pour offrir aux usagers un espace unique, continu et généreux, grâce à une grande toiture qui franchit d’une seule portée l’entier de la salle de lecture ainsi baignée d’une lumière zénithale propice à la lecture. La modeste intervention extérieure vient contraster avec la mise en œuvre d’un espace de référence intérieur fort, qui transforme de fond en comble l’organisation actuelle. 

Se détacher pour s’affranchir

Une autre famille de projets (LAC LEMAN VU DE DORIGNY, ARIS, DISCO VOLENTE) aborde la question de la réécriture d’une architecture par le détachement. Ce choix de Bureau A, qui propose un nouvel ouvrage élancé situé au nord-est du site, à la lisière du cordon boisé, a obtenu le deuxième prix pour son projet LAC LEMAN VU DE DORIGNY. Respectant la topographie en amphithéâtre, le nouveau bâtiment haut et fin – référence explicite au projet Quitandinha imaginé par Oscar Niemeyer en 1950 pour la ville de Petrópolis – magnifie l’expérience visuelle des usagers tout en minimisant l’emprise au sol. La réorganisation fonctionnelle poursuit le concept de séparation : le plan horizontal de la bibliothèque actuelle est réservé aux espaces administratifs, de services, d’accueil, de stockage, de rencontre et de consultation, alors que le plan vertical du nouveau bâtiment est entièrement réservé aux salles de lecture, faisant ainsi de l’usager «l’élément déterminant l’ensemble de l’architecture»2. Si la radicalité séduisante de cette proposition a, à juste titre, séduit le jury, elle porte en elle ce qui l’a fait échouer au pied de la première place: la liaison entre les deux bâtiments, un couloir sous-dimensionné, semble peu adaptée à une circulation intensive et réduit la liaison entre deux constructions à une simple relation de voisinage.

Multiplier pour esquiver

Si les deux premières familles de propositions tranchent de manière claire entre l’expansion volumétrique de l’ancien bâtiment et son extension «hors-sol», une série de projet offre une solution hybride. C’est le cas du troisième prix silence… on tourne du bureau Graeme Mann & Patricia Capua Mann. Un nouveau bâtiment au nord reprenant la géométrie de l’existant vient s’arrimer à l’édifice de Cocchi en deux endroits, alors qu’une extension à l’est héberge la nouvelle entrée principale agrémentée d’un large espace public.

L’ensemble des 52 propositions révèle la difficulté de l’exercice et affirme le poids de l’histoire. Qu’ils proposent une amplification presque organique du bâtiment d’origine ou une extension distincte, les projets les plus convaincants sont ceux qui ont opté pour une attitude respectueuse de l’histoire. L’intention du projet lauréat de réécrire le patrimoine bâti sans le dénaturer a été appréciée. Exercice de style ou réelle potentialité? La réalisation prévue pour 2020 nous donnera la réponse.   

Le rapport du jury et toutes les planches des projets primés peuvent être consultés ici


Palmarès

1er rang ( 90 000.-) « Abaka »
FRUEHAUF HENRY & VILADOMS, Lausanne ; SCHNETZER PUSKAS, Bâle

2e rang (70 000.-) « Lac Léman vu de Dorigny »
BUREAU A, Genève ; INGENI, Carouge

3e rang (60 000.-) « Silence… On tourne »
GRAEME MANN & PATRICIA CAPUA MANN, ARCHITECTES EPFL FAS SIA, Lausanne ; CSD INGÉNIEURS, Lausanne

4e rang (50 000.-) « Arca Noé »
LACROIX CHESSEX, Genève ; INGENI, Carouge

5e rang (35 000.-) « épidaure »
GROUP8, Carouge ; INGENI, Carouge

6e rang (30 000.-) « Aris »
JAN KINSBERGEN ARCHITEKT, Zurich ; HOBLER ENGINEERING, Zurich

7e rang (25 000.-) « Disco volante »
LYRA / LARA YVES REINACHER ARCHITEKTEN ETH SIA, Zurich ; WALT + GALMARINI, Zurich

8e rang (20 000.-) « Arc en Terre »
BERREL BERREL KRÄUTLER, Zurich ; SOLLERTIA GROUPE D’INGÉNIEURS CIVILS EPFL, St-Sulpice


Membres du jury

Emmanuel Ventura (architecte cantonal, Etat de Vaud, président)
Philippe Pont (chef du service SIPAL, Etat de Vaud, suppléant du président)
Geneviève Bonnard (architecte, BW architectes, Monthey)
Andreas Bründler (architecte, Buchner & Bründler, Bâle)
Patrick Heiz (architecte, MADE IN, Genève)
Edith Dehant (cheffe de section, SIPAL, Etat de Vaud, suppléante)
Kimio Fukami (architecte, chef de projet, Unil-Unibat, suppléant)
Olivier Andreotti (adjoint division stratégique, SIPAL, Etat de Vaud, suppléant)
Marie-Françoise Bisbrouck (experte bibliothèques, suppléante)
Franz Graf (architecte, professeur au laboratoire TSAM, suppléant) 


Caractéristiques de l’extension

+ 1200 places de travail pour un total futur de 2000
+ 47 500 mètres linéaires de stockage pour un total futur de 95 000 mètres
+ 11 000 m2 pour un total futur de 22 000 m2
350 000 ouvrages en libre accès
Enveloppe budgétaire de 73.3 millions de francs

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