La Ra­sude: pour la con­ti­nuité

Éditorial

Date de publication
17-07-2023

Pour ce dossier consacré aux contre-projets, nous n’avons pas retenu le cas de la Rasude à Lausanne pour la simple raison que, ici, il n’y en a pas. Les opposant·es à cette petite Europallee lausannoise exploitent les thèmes usuels: densité, manque de logements, de pleine terre, ombres portées, etc., mais sans proposer d’alternative. Aussi la SV Rasude (Mobimo management SA et CFF Immo) balaie ces arguments d’un revers de la main: leur projet sera toujours mieux que si l’on ne faisait rien. Il s’agit de transformer l’ancien centre de tri postal et d’ériger trois nouveaux immeubles (activités, logements et surtout bureaux) à proximité de la gare CFF. S’il y a encore un lieu où il faudrait densifier, c’est bien là, à côté du plus important nœud ferroviaire de Suisse romande! Après un premier redimensionnement, la Ville soutient le projet. L’examen préalable du plan d’affectation (PA) est en cours et sera suivi de l’enquête publique.

Nous l’avons vu dans cette édition, le débat citoyen est vital (pour le projet, s’entend). Un point nous semble crucial: le sort de l’immeuble sis à l’avenue de la gare 45, dernier ouvrage réalisé (à 78 ans) par Alphonse Laverrière, l’architecte d’ouvrages emblématiques comme la gare CFF et la tour Bel-Air. Les gabarits du PA semblent le condamner pour laisser place à un immeuble de 12 étages. L’historien Bruno Corthésy estime qu’il ne faut pas toucher une seule pierre d’un édifice conçu par Laverrière, d’autant plus qu’il forme un ensemble avec les autres immeubles et la gare. L’historien Bruno Marchand (qui a présidé les MEP) estime, lui, que l’édifice est une œuvre mineure de l’architecte et que la situation urbaine justifie pleinement l’érection d’un immeuble élevé.

Ce n’est pas en discutant l’œuvre d’un «grand homme» qu’il faudrait statuer, mais bien en considérant la valeur intrinsèque de l’immeuble. Que l’on apprécie ou non le style classicisant de l’architecte en fin de carrière, l’édifice est très bien proportionné, réalisé avec beaucoup de soin et, surtout, concentre une somme d’énergie grise incalculable, qu’il semble indécent de sacrifier. Son sort soulève un débat de fond sur le patrimoine. Ici, c’est la continuité qu’il faudrait viser: réanimer, transformer, voire surélever l’immeuble de quelques étages, en conservant son esprit, et le plus de matière possible.

Olivier Rambert, le président de la SV Rasude, n’y serait pas opposé. D’autant plus que pour atteindre les objectifs de durabilité, il vaut mieux conserver le maximum (dans le projet actuel, 80 % de la substance existante serait conservés). Aussi, il estime que le sort de l’édifice devrait être traité lors du concours ­d’­architecture qui suivra le PA. «Si une équipe d’ingénieurs et d’architectes trouve la solution, nous devrions la réaliser.»

Pour cela, il faudra certainement faire des concessions: renoncer, d’un côté, à quelques droits à bâtir; renoncer, de l’autre, à la conservation intégrale de l’édifice. Dans un plaidoyer1, Françoise Choay regrettait en 2009 que l’on confonde les monuments (la mémoire) avec le patrimoine (l’héritage), une conscience qui se tourne vers l’avenir, et non le passé. Pour habiter le patrimoine, écrivait-elle, il y a plusieurs conditions: trouver un usage adapté à la demande sociétale; associer le respect du passé à la mise en œuvre contemporaine; et surtout, «renoncer au dogme de l’intangibilité et au formalisme de la restauration historique».

Note

 

1 Françoise Choay, Le patrimoine en questions. Anthologie pour un combat, Éditions du Seuil, octobre 2009, p. XLVI

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