La com­pu­ta­tion, la sen­sa­tion et l’es­poir col­lec­tif

Entretien avec l’architecte et historien Antoine Picon

Dans le cadre de son intervention à la Journée de l’architecture et de l’urbanisme de Neuchâtel, Antoine Picon nous a accordé un entretien dans lequel il aborde la numérisation, le retour de la sensualité en architecture et la nouvelle tâche des architectes : nous permettre de continuer d’espérer.

Date de publication
25-04-2019

Tracés: Vous allez participer à la Journée de l’architecture et de l’urbanisme de Neuchâtel le 10 mai prochain qui porte le titre New world et qui aura pour «mission» d’aborder le tournant auquel se trouve la discipline architecturale en ce début du 21e siècle. Vous vous êtes depuis longtemps intéressé aux transformations induites par le numériques, notamment au niveau des villes. En quoi cette (r)évolution, que l’on réduit souvent au terme smart cities, est-elle un tournant?
Antoine Picon : J’aimerais tout d’abord replacer le concept de smart cities dans une perspective historique pour souligner que le Data Mining, l’exploration et l’exploitation des données ne sont pas une nouveauté, mais qu’elles préoccupent depuis longtemps les urbanistes. Cette thématique était déjà abordée lors des con­grès internationaux d’architecture moderne (CIAM), par exemple. Par contre, notre époque comporte de nouvelles dimensions qui changent en profondeur notre « expérience urbaine ».

Lesquelles?
La plus fondamentale, à mon avis, est la relation intime entre le physique et l’électronique. On vit de manière presque constante entre un monde matériel et numérique. Le nombre de personnes qui, dans la rue, sont à la fois dans l’espace physique et dans celui numérique de leur téléphone en est la preuve la plus évidente. S’orienter avec Google Maps est également une expérience hybride entre ces deux mondes. La géolocalisation est d’ailleurs la transformation la plus importante de cette mutation numérique et je suis toujours étonné qu’elle ait été considérée aussi rapidement comme quelque chose de naturel. Avoir la possibilité de connaître en temps réel l’emplacement et suivre les déplacements de milliards d’objets, de véhicules et de personnes est certainement l’une des plus grandes innovations technologiques que l’homme ait connues. La ville intelligente va encore accentuer ces situations en nous confrontant quotidiennement à une articulation entre une information des choix numériques et le fait que nous sommes des êtres de chair et de sang évoluant dans l’espace public.

Une autre dimension nouvelle est la dimension individuelle de ce changement. On a connu un âge de l’information massive et peu différenciée. Aujourd’hui, les géants du net, les fameux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) vous proposent de plus en plus d’expériences individualisées. Cette forte dimension personnalisée porte les individus au cœur de la ville intelligente. Tout d’abord, en étant le plus gros producteur de données, l’individu participe au fonctionnement de la smart city. Ensuite, un grand nombre d’aspects clés de la vie urbaine contemporaine repose sur des choix individuels de consommation.

Ce dernier point est fortement politique...
C’est effectivement un enjeu politique majeur. Comment éviter que l’individu ne soit qu’une entité passive au service de grands groupes et de leurs intérêts capitalistes ? Très attentistes au début du phénomène, j’ai l’impression que les pouvoirs publics rattrapent leur retard. Il existe aujourd’hui toute une série de plateformes collaboratives qui permettent aux individus de s’exprimer, de participer à la vie civique et au développement de leur ville. C’est également un enjeu sociétal. Face aux défis environnementaux, il n’y aura pas de résilience sans mobilisation active des individus. Je crois au fait que les comportements collectifs sont la somme des comportements individuels.

Vous parlez souvent «d’expérience urbaine» en sou­li­gnant que l’innovation nu­mé­ri­que ne change pas la forme des villes, mais l’expé­ri­ence urbaine. Qu’entendez-vous par là?
Par expérience urbaine, je désigne quelque chose d’assez simple qui est le monde des sensations, des perceptions, des idées que fait surgir en nous le fait de vivre en ville. Cela comprend la perception physique des sons, des lumières, des odeurs, de la pollution, mais aussi les rythmes urbains, les temporalités de la vie en ville ou encore par exemple le fait que la nourriture soit actuellement une composante très importante de la vie urbaine. On remarque une prolifération des marchés bio et des restaurants thématiques. Comme je l’avais déjà souligné dans votre revue (lire « Smart cities : environnements et scénarios urbains », Tracés n° 08/2014), le début du numérique a séparé l’information et la matière. Aujourd’hui, il y a une volonté de les rapprocher. La réalité augmentée, la géolocalisation vont dans ce sens. L’incarné (embodied), l’ubiquitaire, le pervasif ou l’augmenté, tous ces adjectifs disent que si on veut aller plus loin et captiver ce qui est au cœur de la ville, il ne s’agit pas uniquement d’intelligence mais aussi de sensation, d’incarnation.

C’est une thématique qui traverse bon nombre de vos écrits.
C’est vrai. J’ai, en apparence, travaillé sur des sujets assez divers qui couvrent des périodes historiques différentes : de l’Ancien Régime à l’ère numérique, de la construction à la planification en passant par les utopies ou les questions d’ornement. Mais on y retrouve mes préoccupations principales que sont l’expérience, l’individu et ses sensations. Et plus qu’à n’importe quelle époque, ces thèmes jouent actuellement un rôle central dans la recomposition de l’architecture et des villes. Dans mon livre L’ornement architectural. Entre subjectivité et politique, j’avance l’idée que le retour de l’ornementation, condamnée par l’architecture moderne, est étroitement lié aux questions de subjectivités contemporaines et dont la question des sensations est une composante importante. Comme l’architecte français Jacques Ferrier, je pense que l’architecture renoue avec une volonté d’être sensuelle et tactile.

Dans l’entretien que vous nous aviez accordé en 2014 vous dressiez un constat sévère sur l’absence des architectes dans le développement des smart cities. Cinq ans plus tard, la situation a-t-elle évolué?
En effet, les architectes sont intervenus tardivement dans cette mutation. Encore maintenant, ils sont moins préoccupés par les incidences urbaines du numérique que par les objets et les formes que permettent de fabriquer le numérique.

L’architecture de ces dernières décennies, dominée par les productions d’architectes stars, a permis de redéfinir son rôle dans des scénarios urbains qui remplacent aujourd’hui les plans dans la gestion urbaine. Toutes les villes du monde se servent de l’architecture pour écrire et matérialiser la façon dont elles imaginent leur avenir. Lorsqu’une municipalité se dote d’un musée, ce n’est pas un choix anodin ; c’est une décision liée à une stratégie urbaine.

Mais, face aux changements climatiques, des évolutions vont être nécessaires et je crois que les architectes s’en rendent compte. Il faut maintenant réussir à croiser le numérique et les questions environnementales. Pour trouver des solutions, il va falloir mobiliser toutes les ressources à disposition. L’architecte ne doit pas se transformer en sauveur, mais il doit prendre conscience des enjeux de son action. Je pense qu’il y a une tension entre le cœur de la discipline, qui demeure la production de bâtiment avec des formes et des ambiances de qualité, et les grands enjeux sociétaux. Il ne faut pas se tromper, l’architecte ne doit pas devenir un super ingénieur du climat. Par contre, je pense qu’un des rôles majeurs qu’il va devoir endosser est d’imaginer des ambiances urbaines et architecturales dans lesquelles les changements climatiques ne seront pas synonymes de privation, de dégradation de la qualité de vie, mais dans lesquelles les nouveaux modes de vie – la résilience et la durabilité – vont pouvoir être vécus de manière positive. En une phrase, face aux évolutions plutôt effrayantes que notre monde connaît, l’architecte doit réussir à produire un cadre de vie qui puisse nous permettre de continuer d’espérer. C’est une énorme tâche.

Propos recueillis par Marc Frochaux et Cedric van der Poel.

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