Journal d’un édito qui rêvait de sobriété numérique
Éditorial espazium revue 01/2026
Neuf heures du matin: réunion de rédaction quotidienne en visioconférence. Après avoir fait le tour des articles en cours de production et des publicités vendues, on parle enfin de moi. Qui serai-je, cette fois-ci ? Dans le fil des discussions, je suis conçu comme une idée neuve, tissée sur la toile par les rédacteur·ices qui m’imaginent, me bousculent, me taquinent. Je ne pèse pas encore bien lourd : quelques grammes d’équivalents CO₂, à tout casser.
Dix heures: je n’ai pas encore de nom, mais j’ai déjà une jolie page toute blanche rien que pour bibi, largement rétroéclairée. Il paraît qu’à une époque, les gars comme moi naissaient sous les rafales des machines à écrire, dans une volute de cigarette. Chaque rature devenait une petite cicatrice de guerre, creusée dans le papier blanc.
Dix heures cinq: je suis enregistré une première fois; je suis encore une page blanche.
Dix heures dix: trois phrases font du moonwalk sur l’écran de l’ordinateur. Je n’existe pas encore que déjà un data center abrité dans un sous-sol genevois1 mémorise mon existence. Je prends encore quelques grammes.
Vingt heures: après la lecture de 56 courriels – cinq d’entre eux étant des e-mails automatiques de Linkedin –, le renvoi d’un fichier de 2 Go qui n’avait jamais été téléchargé par son destinataire, 120 recherches Google (dont «taille format A0» et «faut-il un tiret entre savoir et faire?»), trois traductions confiées à DeepL, une demande dispendieuse à une intelligence artificielle pour rédiger un édito convenable, une suppression d’historique et une bataille avec un logiciel sournois qui tentait subrepticement une mise à jour, on revient enfin à moi. Les trois lignes en moonwalk oscillent encore, un double point entêté a pourtant marqué son territoire. J’existe !
Lendemain matin, sept heures : une avalanche de petits caractères noirs vérifiés une première fois par Word, puis par Antidote, ont dormi à points fermés, bien au chaud dans un centre de données ventilé. Par incidence, la production de kilowattheure induite a permis à la douche de Martine, coopératrice genevoise de 51 ans, de gagner 0.003 °C.
Neuf heures. Tel un V1, je suis lancé sur Slack et les hostilités commencent – on me prend, on m’ouvre, on me taille, on me ponctue. Puis on me remet sur le ring, et ça recommence. À chaque étape, on m’enregistre, on me renomme, on me stocke. Je me noie dans des copies de copies. Qui suis-je? Où vais-je? Dans quelle étagère?
Onze heures. On m’a coupé la tête et les pieds, je suis rebaptisé V2 et propulsé chez le dessinateur pour l’inspirer. Chez lui aussi, pas de quartier: il griffonne trois variantes sur une tablette et les envoie à la rédactrice, là où ses prédécesseurs esquissaient une idée sur la nappe en papier d’un bistro lausannois, entre une tache de vin et un mégot.
Quinze heures. Ne me demandez pas combien je pèse, ce serait malvenu. Je ne vous dirai pas non plus combien de copies il existe de moi, et sur combien d’appareils différents. Vous me trouverez svelte et élancé dans ma colonne de texte, aux côtés d’un croquis au trait net. Si vous saviez.
Il commence bien ce dry january numérique.
Note
1. Les fichiers de travail de la rédaction sont enregistrés sur kDrive et stockés dans des data centers en Suisse, comme celui de la Bistoquette à Plan-les-Ouates. Celui-ci revalorise l’électricité qu’il consomme sous forme de chaleur, via le réseau de chauffage à distance (CAD) des SIG. Voir article du dossier.