Ha­bi­ter le monde

Exposition constellation.s à Bordeaux

Date de publication
08-06-2016
Revision
09-06-2016

L’ouverture de l’exposition constellation.s à Bordeaux coïncide, à quelques jours près, avec celle de la Biennale d’architecture de Venise. Cette synchronie traduit bien plus que des aléas de calendrier. L’équipe d’arc en rêve, Francine Fort, Michel Jacques et Michel Lussault, semble s’être donné pour mission de répondre à sa façon à la thématique lancée à Venise par Alejandro Aravena: prendre des nouvelles du front.

L’exposition est riche sans être écrasante par sa taille ou sa complexité. Elle se visite en deux heures ; quatre si l’on passe un peu plus de temps devant les nombreux films projetés dans les espaces spécialement conçus de la coursive périphérique, au 1er étage des Entrepôts de la rue Ferrère. 

Dans la grande salle du rez-de-chaussée, une quarantaine de projets s’exposent sur des bâches géantes accrochées à un système de cimaises tubulaires, qui descendent jusqu’à 1,60 mètres du sol. La possibilité offerte au visiteur de circuler dans tous les sens, voire de passer sous les projets exposés, n’est pas sans rapport avec les tentatives d’avant-garde, à l’image de celles de Lina Bo Bardi ou Frederick Kiesler, de penser l’espace d’exposition à partir du plan libre, comme un espace décloisonné évoquant une place publique. 

Quant aux projets retenus, outre un bon nombre d’équipes que l’on retrouve aussi à Venise, ils présentent des propositions qui croisent une architecture écologique radicale et parfois politique à une lecture sociologique de phénomènes urbains.

On y retrouve Eyal Weizman et ses enquêtes à base de séquences filmées anonymes sur les crimes de guerre commis par l’armée israélienne lors de ses fréquentes incursions dans la bande de Gaza. Las de voir son pays poursuivre impunément une politique meurtrière, Eyal Weizman mène l’enquête comme un procureur du TPI et démontre par des dispositifs de déchiffrage complexes, l’évidence : qu’Israël ne cherche aucunement à épargner les civils.

On y retrouve aussi Charlotte Malterre-Barthes et l’excellente recherche sur l’antagonisme entre terre arables et urbanisation dans la région du Nil, présente dans ce numéro de Tracés

Dans les projets à retenir, l’étude de Rahul Mehrotra et Felipe Vera sur le pèlerinage annuel de Kumbh Mela, en Inde, et la cité éphémère de plusieurs millions d’âmes qu’elle constitue, ou encore le travail remarquable du Bâlois Manuel Herz sur les camps de réfugiés du Sahara Occidental, qui sera présenté dans le prochain numéro de Tracés consacré à la Biennale. 

On notera, non sans une certaine satisfaction, qu’un grand nombre des projets présentés provienne de l’EPFZ : le projet sur le Caire, mais aussi des contributions du Future Cities Lab, l’étude sur la sociologie du déplacement ferroviaire en Inde par URBZ, le travail de Fabulous Urban à Lagos, ou encore celui d’Urban Think Tank sur une salle de sport au pied du téléphérique urbain de Caracas. 

Grâce à la pertinence de ses programmes de recherche, l’EPFZ est en train de devenir un haut lieu de la réflexion sur la ville. C’est un des éléments qui apparaît clairement à Bordeaux, comme à Venise. 

Le paradigme tiers-mondiste

A ceux qui se demandent encore quelle peut être l’utilité de la chose lointaine et exemplaire, la réponse est tout d’abord pédagogique. En constituant des cas extrêmes (de mobilité, de densité) les villes comme le Caire, Lagos ou Mumbai permettent de saisir des mécanismes qui existent à une moindre échelle dans nos propres villes. Le paradigme extrême et lointain serait un peu comme un effet de loupe sur des phénomènes affleurants, qui n’apparaissent pas encore clairement dans nos paisibles cités bien réglées. Anticiper l’évolution de la migration pendulaire lémanique en étudiant celle de Mumbai, est une des façons de se servir de ce savoir.

La deuxième raison qui justifie ce regard porté sur des situations urbaines lointaines serait que le monde est en train d’entrer dans une nouvelle phase de mobilité et de migrations. Prétendre vivre dans une Europe repliée sur elle-même était encore envisageable il y a peu. L’impossibilité de freiner les récents flux migratoires a montré à quel point cette attitude devenait illusoire. A défaut de tirer sur les migrants qui embarquent en Turquie ou en Libye, l’actuel mouvement migratoire n’est pas jugulable pour la simple raison qu’il est le pendant des flux que notre économie mondialisée a soigneusement mis en place. La mondialisation, c’est tout à la fois la multinationale qui fabrique nos ordinateurs à l’autre bout du monde et le désir des gens au-delà de nos frontières de nous rejoindre.

A Bordeaux, comme à Venise, il n’aura pas été question d’autre chose. A cette différence près, qu’à Venise le sujet est noyé dans la quantité et la confusion d’une Biennale toujours plus grande et polyphonique. Constellation.s présente l’avantage d’un projet maîtrisé, d’un argumentaire circonscrit et cohérent.


constellation.s – habiter le monde

    Jusqu’au 25.09.2016, Arc en rêve, Bordeaux
www.arcenreve.com

 

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