Ex­ten­sion du Mu­sée du Lé­man

Le Musée du Léman de la petite ville de Nyon a réuni autour du concours pour son extension des grands noms de l’architecture. Le projet NOVIODUNUM du jeune bureau lausannois FHV – Fruehauf, Henry & Viladoms a remporté les faveurs du jury

Date de publication
03-09-2014
Revision
25-10-2015

Couvent construit en 1298, hôpital jusqu’à la fin du 19e siècle, école et enfin musée depuis 1954, le Musée du Léman est aujourd’hui formé de cinq bâtiments. Séparé du lac par la route cantonale, il est situé à l’entrée ouest de la ville de Nyon. Le corps principal, classé en catégorie 2 au recensement architectural du canton de Vaud, ne peut être détruit. Les autres constructions – le prolongement à l’est du corps principal, le pavillon d’isolement, le local de désinfection et le bâtiment tout au nord – sont classés 3 ou 4, et peuvent être totalement réaménagés, transformés ou détruits. 
Bénéficiant d’un don important, la Fondation du Léman, créée pour l’extension (lire l’entretien avec Daniel Rossellat ci-dessous), a choisi la formule d’un concours sur invitation pour l’agrandissement et la réorganisation de son musée. Prenant pour exemple le musée du lac Baïkal ou celui du lac Biwa au Japon, la fondation s’est montrée ambitieuse et a invité des grands noms de l’architecture mondiale et suisse à participer au concours: Bernard Tschumi Architects, Kengo Kuma & Associates, Agence Rudi Ricciotti, Studio Mumbai et PioveneFabi pour les internationaux et Christ & Gantenbein, FHV – Fruehauf, Henry & Viladoms, Graber Pulver Architekten et Morger + Dettli Architekten pour les nationaux. 

Le programme du concours s’organise autour de trois ensembles distincts : Les espaces d’exposition, qui comprennent la cour historique du musée, le hall d’entrée, une salle d’expositions temporaires, une salle d’expositions permanentes, les aquariums et une halle à bateaux ; le centre d’animation et de profit, qui doit intégrer un café-restaurant panoramique sur le lac, des salles de conférences, une salle de projection, un foyer, des salles d’animation culturelle et une boutique ; le centre de compétences et de documentation, regroupant les bureaux administratifs et scientifiques des trois musées nyonnais (Musée du Léman, Musée historique et des porcelaines et Musée romain) et les trois fonds documentaires. 

Cette extension doit affirmer la mission du Musée du Léman, en améliorer la visibilité par un bâtiment emblématique, regrouper l’administration et renforcer la synergie entre les trois musées de la ville. Elle doit aussi permettre au musée d’accueillir un centre d’animation culturelle ouvert sur la cité. Le jury s’est réuni en juillet dernier en jugeant notamment l’interprétation urbanistique, l’insertion dans le contexte, la qualité du concept architectural, la performance fonctionnelle, les qualités techniques et l’économie générale du projet. Au vu de ces critères et des objectifs du concours, le jury a couronné le projet NOVIODUNUM du bureau lausannois FHV – Fruehauf, Henry & Viladoms. En forme de L, le projet lauréat comprend une grande halle en béton asymétrique posée sur l’esplanade à côté de la bâtisse classée. Le reste du programme se « glisse » sous la surface du sol entre les parcs du Bourg-de-Rive et de Bois-Fleuri, créant un jardin en promontoire. Les espaces d’exposition et les espaces ouverts au public sont distribués dans l’extension, sur deux étages. L’espace muséographique est organisé en trois parties : une salle destinée aux expositions temporaires, une pour les expositions permanentes et une grande, orientée vers le lac, surplombée par une galerie. 
Le choix du jury, les réactions de la population et de certains professionnels du domaine, qui peuvent être lues dans le livre d’or de l’exposition, soulignent la complexité de ce type de concours, notamment le conflit entre les aspirations du commanditaire et les réserves des riverains. Le besoin de plus en plus fréquent de recourir à des fonds privés pour des programmes culturels n’est pas sans conséquence sur les projets architecturaux. Comme le note Daniel Rossellat (lire l’entretien ci-dessous), les potentiels mécènes veulent pouvoir associer leur nom à un projet emblématique, à un geste architectural fort. Or, ce dernier, particulièrement lorsqu’il est associé au patrimoine construit ou naturel, entraîne la plupart du temps une levée de boucliers d’une partie des citoyens et/ou de certaines associations qui s’empressent, souvent avec succès, de lancer un référendum pour bloquer le projet. La Fondation pour le Musée du Léman en est consciente, puisqu’elle se réserve le droit, après une phase d’optimisation du projet, de revoir son choix...

Des extraits du rapport du jury peuvent-être lus sur notre page concours

 

Entretien avec Daniel Rossellat, syndic de la ville de Nyon, président de la Fondation du Léman et vice-président du jury du concours

TRACÉS : L’histoire du Musée du Léman est relativement récente, pouvez-vous nous en dresser les grandes lignes? Daniel Rossellat : Né d’une initiative privée en 1954, le Musée du Léman a pour objectif de sauvegarder le patrimoine du Léman. Jusqu’à la fin des années 1960, il a été soutenu timidement par les autorités municipales et a même failli mourir faute de moyens. Grâce à la persévérance de Bernard Glasson, ancien conseiller municipal, et de l’association Pro Novodiuno1, la municipalité et le conseil communal ont décidé, après un premier refus, de soutenir officiellement et institutionnellement le musée. Avec l’ouverture en 1985 de l’aquarium, il s’est mordernisé et la surface d’exposition s’est agrandie. Sa fréquentation a augmenté au fil des années et de son développement pour accueillir aujourd’hui 22 000 visiteurs par année.  Pourquoi vouloir aujourd’hui l’agrandir ? 
Le musée fête cette année ses 60 ans. L’idée d’un agrandissement n’est pas récente, la question revient sur le tapis régulièrement. Il y a eu plusieurs tentatives en ce sens, mais les besoins en investissement de la Ville de Nyon sont énormes. Par exemple, la planification scolaire jusqu’en 2020 – elle comprend de nouveaux complexes scolaires et la rénovation d’anciens – s’élève à 120 millions de francs. Evidemment qu’un projet culturel de l’ampleur du Musée du Léman n’est pas prioritaire face aux besoins quotidiens des Nyonnais. En 2013, un don de CHF 500 000.- pour le musée a permis de relancer l’idée. Nous avons alors constitué une fondation, dont le but était d’organiser le concours d’architecture, puis de collecter des fonds pour la construction. 
Et puis, l’agrandissement est nécessaire. Le musée possède une collection bien plus importante que celle montrée actuellement, et des promesses de dons d’objets et de bateaux ne peuvent pour l’instant être honorées faute de place. L’autre souhait est de répondre à l’évolution muséographique et du management culturel. En effet, l’approche des musées change, les moyens technologiques, la nouvelle offre générale et les concurrences entre les villes nous obligent à repenser constamment l’offre culturelle de la ville.  La fondation Guggenheim a lancé un concours ouvert pour son musée à Helsinki. Pourquoi avoir choisi la forme d’un concours sur invitation et avoir sélectionné autant de stars de l’architecture pour l’agrandissement d’un musée d’une importance régionale ? Le concours ne peut-il pas être également vu comme une opération de marketing urbain ? 
L’idée était d’avoir un concours international de bureaux qui ont déjà participé à la conception d’un musée. Il fallait donc faire un choix en amont. De plus, l’invitation permet également de limiter les coûts du concours ; on évite les 300 propositions et on s’assure la participation de grands bureaux. Concernant le marketing urbain, c’est certain que cela joue un rôle. Nyon est une petite ville de 20 000 habitants, mais qui a la chance d’avoir une belle notoriété. En tant que syndic de Nyon, j’ai aussi l’ambition que l’image de cette ville soit associée aussi bien à son histoire romaine et à ses ruines qu’à celle de réalisations modernes et contemporaines.
Le programme du concours, divisé en trois parties, répond-t-il à cette nouvelle manière de percevoir et de concevoir un musée ? 
Oui très certainement. Nous voulons réunir la partie administrative des trois musées nyonnais. Le concept de pôle muséal est certes à la mode, mais il permet la mutualisation notamment des parties administratives et donc une diminution des frais. Les moyens dégagés peuvent ainsi être utilisés pour d’autres tâches primordiales comme la promotion. Il s’agit également d’augmenter les synergies entre les musées. La salle d’exposition temporaire pourra être utilisée par les autres musées et des manifestations seront organisées conjointement. 
Le centre de profit apporte une dimension sociale au projet. Les statistiques montrent que les musées ne sont généralement pas visités par les habitants des villes où ils se trouvent. Nous avons donc programmé un restaurant, des salles de réunion et un amphithéâtre afin de faire de cette extension un vrai lieu de rencontre qui dépasse largement le public cible du seul musée. En dehors du regroupement administratif, il y a donc trois dimensions : le centre de documentation – la dimension scientifique du musée – qui concerne peu de monde mais qui lui donne de la crédibilité, l’aspect muséographique qui va permettre d’élargir la collection et de moderniser la manière de l’exposer et la dimension sociale dont nous venons de parler. 
Le choix du jury s’est porté sur le projet du bureau lausannois FHV. Quelles sont ses qualités principales ?
La mise en valeur du bâtiment historique est sans doute la grande réussite du projet lauréat. Il est marquant et original. Le traitement depuis le haut de la ville avec le prolongement du jardin est également très réussi. Les vues depuis Lausanne et Genève lui donne une belle présence et l’espace muséographique répond parfaitement au programme demandé. Les seuls défauts soulignés par le jury sont liés à l’exploitation du musée et à la mise en valeur de la vue sur le lac et sur les Alpes. 
Un geste architectural fort à côté d’un bâtiment classé et sur les rives du lac… Les réactions ne se sont pas faites attendre. Une grande partie des avis du livre d’or que vous avez mis à la disposition du public de l’exposition des projets sont très négatifs, parfois même virulents. L’association Pro Novodiuno semble également peu favorable au projet lauréat. La réception du public et des associations, qui aujourd’hui détermine de plus en plus la construction ou non d’un projet, a-t-elle été prise en compte dans le choix du jury ?
En effet, le projet lauréat provoque un débat que nous favorisons. En allongeant la durée de l’exposition, en sollicitant un certain nombre d’avis, en permettant aux visiteurs et citoyens de se prononcer, nous avons voulu mettre en place une sorte de démarche participative indirecte. Nous voulions un projet très identitaire, une carte postale, un projet avec du caractère et, comme vous le dites, un geste architectural fort. A mon avis c’est toute la difficulté d’un jury pour ce type de concours. Comment concilier un projet ambitieux et audacieux sur le plan architectural – ce qui, soit dit en passant, aide à la recherche de fonds privés – mais qui ne soit pas trop téméraire pour que les pouvoirs publics, les autorités et in fine la population le considèrent comme choquant et inacceptable ? C’est une situation très intéressante mais intensément délicate. 
Comment allez-vous prendre en compte l’avis du public ?
Nous rentrons maintenant dans la phase d’optimisation du projet. Il s’agit de dialoguer avec franchise avec le bureau FHV et de lui faire part des principales critiques du projet. Sa tâche sera maintenant de tenir compte de certaines de ces critiques, d’améliorer le projet sans toutefois renier son essence même et ce qui fait sa force. Nous voulons assumer notre choix, mais pensons que certaines choses peuvent être améliorées tant au niveau de l’image que du fonctionnement du projet. 
Et à la fin de cette phase d’optimisation ? 
Le projet optimisé sera présenté au Conseil de fondation qui devra se prononcer officiellement s’il souhaite poursuivre avec le bureau FHV ou se tourner vers un autre projet pour la réalisation. 
Une fois le projet définitif choisi, nous allons lancer des études pour définir la faisabilité du projet et son coût. Cette étape nous permettra ensuite d’aller chercher des fonds pour son financement et d’effectuer les démarches de planification pour le plan de quartier, sur lequel les citoyens pourront se prononcer.
Propos recueillis par Cedric van der Poel

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