En­quête sur l’or gris en Afrique

Le ciment est si banal et présent dans notre quotidien qu’on ne pense plus à le questionner. Pourtant, il permet de ­saisir la ­complexité de la production de la ville, des acteurs qui la façonnent aux processus et éléments de matérialité urbaine qui la composent. Initialement denrée coloniale, il s’est peu à peu globalisé pour devenir également un produit « made in Africa ». Dans son dernier ouvrage, la géographe Armelle Choplin nous emmène dans les coulisses de l’ère du béton en Afrique de l’Ouest.

Date de publication
16-11-2020
Julia Jeanloz
Rédactrice en charge des pages SIA de la revue Tracés

Le ciment, symptomatique de notre époque tout en étant d’une banalité confondante, « […] dit l’urbain, notre futur et nos espoirs ». Pourtant, les réseaux mondiaux de production et de consommation dans lesquels ce matériau est imbriqué demeurent peu étudiés. En sciences humaines, lorsque le ciment devient objet de recherche, c’est principalement à travers une perspective économique, mais rarement d’un point de vue social ou dans les études urbaines. À l’heure de l’«anthropocène urbain»1, alors que la production de ciment émet des quantité immenses de CO2, que celle du béton nécessite une extraction massive du sable de mer, la modernité doit-elle nécessairement être « béton » ? L’émergence de l’Afrique de l’Ouest transite-t-elle indiscutablement par des modèles urbains caractérisés par des tours de verre et des enclaves résidentielles réservées aux élites ? Autant de questions qu’aborde dans son ouvrage Armelle Choplin, professeure associée au Département de géographie et environnement de l’Université de Genève. Résultat d’une recherche réalisée entre juillet 2016 et décembre 2019 sur le corridor urbain de l’axe Abidjan-Lagos, ce travail est également issu de rencontres avec les acteurs de la filière, du producteur, des grands groupes de cimentiers ouest-africains et européens, jusqu’au consommateur – l’individu qui construit sur sa propre parcelle.

Au moyen d’un corpus combinant différentes approches – des théories marxistes aux courants subalternes et postcoloniaux, ainsi qu’aux études urbaines – la chercheuse vise à mettre en lumière des processus globalisés méconnus. À cette fin, elle rend compte du caractère multidimensionnel du ciment en structurant son ouvrage en quatre parties : une économie politique urbaine du ciment, soit les acteurs à qui bénéficie la gouvernance par le béton ; les rouages de la ville-béton qui préfigurerait l’émergence de l’Afrique ; le ciment comme objet de convoitise ou d’émancipation ; enfin elle aboutit à un questionnement sur l’usage intensif du béton et l’avenir de nos sociétés urbaines, en Afrique comme ailleurs.

Alors que les scandales impliquant des entreprises d’extraction de matières premières se sont récemment multipliés, que les mouvements citoyens pro-climat ont gagné en ampleur et en crédibilité dans le monde entier, l’industrie du ciment n’a été que peu inquiétée jusque-là, relève la géographe. Autant d’éléments qui témoignent de l’actualité de l’ouvrage d’Armelle Choplin.

Note

  1. L’expression est empruntée à Adriana Allen (2015), professeure en planification du développement et durabilité urbaine à la Faculté d’environnement bâti de University College London.

Livre

 

La vie du ciment en Afrique. Matière grise de l’urbain. Choplin, Armelle, Genève, MētisPresses, 2020

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