Ecrans Urbains 2026: des chantiers, des architectes, des débats
Et surtout, plein de bons films
Le festival de cinéma lausannois continue à jeter un regard critique et sensible sur l’environnement construit, tout en soulevant des questions d’actualités. Rendez-vous le 25 février, au Capitole.
Mardi soir dernier au cinématographe de Lausanne, Hervé Bougon présentait devant une salle comble le programme de la prochaine manifestation organisée par la Fondation CUB. Le co-commissaire invitait le public à découvrir dans une fiction saisissante un premier portrait d'architecte, celui consacré à Johann Otto von Spreckelsen, le tristement célèbre Inconnu de la grande Arche (2025). L’architecte danois, visionnaire, radical, finit écrasé entre le marteau technocratique et l’enclume néolibérale de la France des années 1980.
Portraits d’architectes
Ce film sensible figure parmi les six films-portraits d'architectes proposés par Écrans Urbains 2026. Les quatre autres permettront de comparer et de discuter une figure professionnelle qui a énormément évolué ces dernières décennies: celui consacré par Sydney Pollack à Frank Gehry (Esquisses de Frank Gehry, 2006), disparu récemment, dépeint une figure associée à jamais au tournant iconique des années 2000, au marketing urbain et la montée en puissance des grandes fondations privées. Celui consacré à Siza (2025) présente au contraire un architecte humaniste, relié aux communautés qu’il a accompagnées par son travail. Celui, enfin, consacré à Barbara Buser, nous permettra d’en savoir un peu plus sur le parcours de notre charismatique Pionnière de la durabilité (2026). Dans le film achevé en janvier, on apprend que la Bâloise se forme au réemploi au Soudan et en Tanzanie avant de rentrer dans sa ville natale, où elle redécouvre, scandalisée, la surconsommation matérielle de ses concitoyen·nes, avant de développer avec ses nombreux amis et associés un patient travail fondé sur la participation, le réemploi, la transformation des friches industrielles – pourvu que les projets servent les habitants de la ville qu'elle affectionne tant et non la spéculation.
Les portraits qui font débat
Quant au documentaire de Christian Baran Mittaz (auteur du film prodigieux dédié à Pierre Jeanneret à Chandigarh, projeté à Écrans Urbains 2025), il dresse le portrait d'une génération entière, désabusée et engagée à la fois. Penser l'incertitude (2025) recueille les témoignages et les expériences des lauréats des Albums des Jeunes architectes et paysagistes (AJAP), une sélection importante qui, en France, permet de prendre le pouls des métiers de la conception. À l'extrême opposé de l'architecte démiurge et solitaire de la Grande Arche ou de la starchitecture californienne, voilà une génération qui cherche à changer les pratiques au quotidien. En son sein, nombreuses sont les jeunes femmes qui témoignent également de la nécessité de changer le récit. Voilà pourquoi Out of the Picture (2025), dernier film de cette série de portraits, offrira un recadrage bienvenu sur quelques grandes architectes et paysagistes qui ont été trop rapidement oubliées ou invisibilisées – à l’image d’Eileen Grey, dont il était question l’année dernière. La projection sera suivie d'une rencontre avec le Lares et le réseau Femme et SIA, le 01.03, à 14:00 au MCBA.
Il faudrait ajouter à cette section un dernier film-portrait à cette série, le cruel The Competition (2013). Le documentaire espagnol met en scène quatre équipes en lice dans un concours pour réaliser un musée à Andorre, sous la gouverne de quatre architectes star: Zaha Hadid, Jean Nouvel, Frank Gehry (encore lui), et Dominique Perrault. Peu projeté dans nos régions, il a fortement contribué à dépeindre une image très négative de la profession et de son système compétitif. À l’issue de la projection, un petit débat mené par l’association Le Concours suisse sera aussi l’occasion de discuter certains clichés véhiculés par le film et qui ne s’appliquent pas forcément quand les concours sont organisés dans les règles de l'art.
Les chantiers: construire/démolir
Le festival s’ouvre avec Le Chantier, le dernier documentaire de Jean-Stéphane Bron, qui sera présent le 25.02 au Capitole. Film de commande, le film dévoile la société miniature formée par le chantier d’un cinéma légendaire parisien, sous l’autorité de Renzo Piano. Le film dévoilera également l’autre grande thématique qui parcourt Écrans urbains 2026. Le chantier est un espace tellement présent dans l’histoire du cinéma, qu’il en est presque devenu un genre à part entière. Parce qu’il documente une mutation forcée, mécanique, dangereuse et souvent violente, le chantier symbolise au cinéma celle de villes ou de sociétés entières. C’est le cas de Liti Liti (2025), où le chantier démolit plus qu’il ne construit, en l’occurrence des quartiers entiers d’une banlieue de Dakar, pour faire place à la modernisation de la capitale sénégalaise. L’histoire de cette disparition sera l’occasion d’une rencontre avec Matthieu Jaccard, le 27.02. C'est aussi le cas de Ciudad sin suenõ (2025) raconte une histoire similaire, mais en Europe cette fois, dans la périphérie de Madrid. C'est le cas encore de The Great Together (2025), que Écrans Urbains présentait lors du Baukultur Festival: le documentaire compare quatre types de chantiers sur des grands ensembles européens: démolition, transformation, privatisation et entretien.
Pour finir, Asphalte public (2025) présente aussi une forme chantier permanent assez typique des villes suisse, en l'occurence, celui de Bienne. En son centre, un grand vide entre le palais des Congrès et la Coupole fait débat: à qui appartient l’espace public? Grâce à la SIA Bienne-Jura et la section romande de la Fédération suisse des urbanistes (FSU-r), cette question sera débattue à l’issue de la projection avec le réalisateur, Jan Buchholz, et Mélanie Meier, du Département de l’urbanisme de la Ville de Bienne.
Enfin, un dernier chantier dévoile une mutation joyeuse, mais sans architectes cette fois: celui de l’Ouvidor (2024), l’un des nombreux gratte-ciels abandonnés de São Paulo, investi par une communauté qui le transforme et réalise ainsi le plus grand squat artistique d’Amérique latine (et peut-être du monde). Le documentaire résonne avec Skin of Glass (2023), présenté l’année dernière à Écrans Urbains, dans lequel l’un de ces immeubles occupés s’effondrait brutalement.
Du manga et des pissenlits
Deux perles cinématographiques viennent ponctuer ce programme alléchant qui résume si bien l’état actuel du monde: le Metropolis de Rintarō (2001), film culte de l’animation japonaise dont le futur dystopique apparaîtra en version nouvellement restaurée; Planètes (2025), un film d’animation dédié au jeune public (mais pas seulement) qui nous entraîne dans le sillage de quatre akènes de pissenlits – vous savez, les graines que l’on souffle – rescapées d’une succession d’explosions nucléaires et en quête d’une nouvelle planète.
Des bijoux du cinéma brésilien, des portraits critiques d'architectes, des périphéries en proie à l'urbanisation sauvage… chaque année Écrans Urbains compose un programme spectaculaire, qui réunit problématiques contemporaines et cinéma d’auteur de haut vol. Cela grâce à une sélection très précise, mais aussi par les débats et les conversations qui feront intervenir de nombreux intervenant·es, notamment au Forum d'Architectures (F'AR), qui accueille les ciné-forums.
25.02 – 01.03
Rencontres cinématographique
ÉCRANS URBAINS
Cinémathèque, Cinématographe, MCBA, F’AR
– ecrans-urbains.ch