De l’architecture sans architectes à la Ferme des Tilleuls
À la Ferme des Tilleuls à Renens, l’exposition «Maisons mères», conçue par Philippe Lespinasse, réunit près de 60 architectures «brutes» créées hors des circuits officiels. Photos et maquettes présentent ces habitats comme des actes de résistance artistique face à la spéculation et à l’architecture standardisée, tout en invitant le public à imaginer ses propres utopies.
L’exposition de printemps de la Ferme des Tilleuls (Renens, VD) présente une formidable collection de Maisons mères: des demeures en œuvre d’art totale, une architecture «brute» – comprenez sans architectes. Conçue par le commissaire et réalisateur Philippe Lespinasse, l’exposition présente près de 60 maisons, en Europe, aux États-Unis, sur le continent africain et en Russie. Une grande partie, notamment en Suisse, a été photographiée par Mario Del Curto, qui documente depuis quarante ans ces demeures hors du commun, et leurs artisan·es – en général des personnalités marginales. Mais il n’y a pas que des zinzins édentés et des charismatiques sorcières qui produisent des environnements insolites. Une architecte, Louise Digard, ajoute à cette collection un ensemble de maquettes de constructions impressionnantes, détruites, ignorées, ou en attente de classement au patrimoine. Patrick Moya documente les îles de Second Life, évoquant au passage celles de Chris Marker ou de Yona Friedmann; Éric Tabuchi (coauteur de l’Atlas des régions naturelles) des constructions vernaculaires récentes, comme les cabanes construites par les gilets jaunes; Nora Rupp, enfin, ajoute celles réalisées par les zadistes lors de l’occupation de la colline du Mormont.
«Les maisons mères préfèrent s’autodétruire plutôt que de participer à la surenchère spéculative de l’immobilier ou du marché de l’art.» – Philippe Lespinasse
Malgré cette disparité géographique, l’exposition forme un ensemble cohérent en raison des stratégies communes qu’elle mobilise (bricolage, détournement, profusion, agglomération, zoomorphisme, …) participant à alimenter ce qui est devenu un genre à part entière, dont les codes (un peu convenus) s’inscrivent toujours dans le sillage du facteur Cheval ou de Niki de Saint Phalle. Les maisons mères résistent, explique le commissaire, Philippe Lespinasse, parce qu’elles ne sont pas à vendre. «Elles préfèrent s’autodétruire, engloutir leur auteur·ice ou se laisser envahir par la végétation plutôt que de participer à la surenchère spéculative de l’immobilier ou du marché de l’art.» Elles représentent donc peut-être une forme de révolte contre la banalité du quotidien mais aussi contre la spéculation urbaine – en gros le décor dans lequel la Ferme des Tilleuls se tient: celui de chantiers incessants, celui d’une densification à marche forcée, celui d’opérations parfois mornes, souvent génériques.
L’ancienne ferme réanimée par la Ville de Renens s’affiche volontiers comme une oasis colorée et festive au milieu des chantiers de l’Ouest. Elle nous a habitués au fil de ses expositions à traiter de l’Utopie ou de la fuite dans l’imaginaire. Quel message délivre-t-elle à la population renanaise? Un appel à la révolte contre l’architecture générique qui l’entoure? Ou une invitation à prendre son destin en main, en se faisant artiste du quotidien? Auquel cas il faudrait en conséquence que des espaces et des murs de la Ferme (dont l’ambition est de «gommer les hiérarchies entre les différentes formes d’art, entre les différents publics, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre les légitimés et les moins légitimés») offrent concrètement un espace d’expérimentation à la population locale, afin qu’elle puisse y développer ses propres utopies artistiques – comme jadis le facteur Cheval. Fort heureusement, dans le sillage de l’exposition, des ateliers lui sont offerts: mosaïque, parkour (dès 7 ans), cabanes, et céramique.
Jusqu’au 12.06.2026
Maisons mères – architectures utopiques et concrètes
Ferme des Tilleuls, Renens
— fermedestilleuls.ch