Échanges construc­tifs: l’am­bas­sade suisse à Séoul

Pour accueillir l’ambassade de Suisse, Burckhardt + Partner revisite une typologie de maison traditionnelle coréenne. Dans un contexte d’urbanisation exacerbée, et dans un pays qui a perdu une grande partie de sa culture constructive traditionnelle, le geste n’est pas anodin. Entretien avec Nicolas Vaucher, partenaire associé du bureau bâlois. 

Date de publication
25-11-2020

Marc Frochaux: En 2012, vous remportez un concours sia 142 portant sur la nouvelle ambassade de Séoul. Quels étaient ses enjeux?
Nicolas Vaucher: Le programme du concours, bien documenté, faisait part de l’histoire du site, mais également de son développement à venir: le quartier devait être entièrement remodelé pour accueillir une trentaine de tours d’habitation de 40 à 60 m de hauteur. Le site
de l’ambassade ressemblerait au début du projet à un no man’s land puis à New Town, un agglomérat ultra dense de tours et il fallait se positionner face à cette transformation brutale. Au lieu de chercher à concurrencer cette verticalité, nous avons proposé un bâtiment modeste, de deux-trois étages. L’ambassade, enroulée sur sa cour, s’inspirait du hanok, la maison traditionnelle coréenne.

Le saut d’échelle, dans ce contexte, est assez provoquant. Comment s’inscrire dans un tel site, au centre d’une telle mégalopole?
C’est sa topographie vallonnée qui fait le paysage urbain de Séoul. La ville ressemble à une immense nappe de bâtiments lovée entre des monticules verdoyants, qui émergent ça et là. Le site de l’ambassade se situe à proximité du centre, au pied d’une colline aménagée en parc. En plan, le projet que nous avons proposé – une maison modeste au milieu des tours – pourrait effectivement être perçu comme un acte de résistance, un petit îlot paisible au cœur de la densité urbaine, une petite Suisse. Mais sur place, en raison de la topographie de la parcelle et de son arborisation importante, on comprend qu’elle s’inscrit dans la continuité de la colline voisine et de son parc. L’ambassade se tourne vers cette colline, elle se lit comme l’entrée du parc. 

Soit, mais une maison traditionnelle ­coréenne peut-elle vraiment abriter une ambassade suisse? Ce transfert typologique peut sembler assez artificiel.
Pas si on l’observe du point de vue de l’usager. Nous avons vu au contraire une adéquation. Dans le quartier voisin subsistent quelques maisons traditionnelles, que nous avons pris le temps d’observer. Toutes les pièces de vies sont disposées autour d’une cour qui sert de distribution extérieure, il n’y a pas de couloir. Les maisons étant pratiquement contiguës, toutes les pièces sont tournées vers cette cour. Or, cette organisation correspond assez bien à la contrainte double d’une ambassade, protéger/rassembler : elle permet de réunir différents usages en un seul bâtiment, d’occuper le bord de la parcelle par un mur, tout en protégeant une cour représentative.

Pour poursuivre l’analogie avec la maison coréenne, nous avons proposé une structure porteuse en bois et une façade périmétrale qui reprend la modénature de celle de la cour. Dans le développement du projet, celle-ci a été matérialisée en béton, opérant une sorte de «pétrification» des façades traditionnelles.

«Pétrifier» ainsi un bâtiment est un geste que l’on connaît bien en Suisse; on l’exploite pour évoquer le passage de l’histoire. Mais dans ce contexte, le parti est assez critique: le projet semble interrogerla destruction du quartier préexistant. Quelles ont été les réactions?
Notre intention était surtout de tisser des liens entre deux cultures constructives, en faisant appel à la mémoire collective ; trouver par ce biais un facteur d’intégration pour l’ambassade. Les Coréens sont essentiellement tournés vers l’avenir. Leur pays a été envahi, déchiré par les guerres et Séoul a du se réinventer entre ses blessures et le développement économique effréné. Il ne reste pratiquement pas de bâtiments anciens, à l’exception de temples impériaux et de quelques maisons préservées grâce à l’action citoyenne. Aussi, quand un quartier se transforme, les Coréens voient d’abord le positif : les nouveaux habitants, les parcs, les infrastructures.

Dans ce contexte, suggérer l’architecture traditionnelle, même avec une autre matérialité, a beaucoup intrigué les architectes, mais également les riverains. Nous parlions d’une analogie typologique, ils la décrivaient comme une réinterprétation du hanok. Ils ont admiré le mode de construction en bois, un savoir-faire que les Coréens, contrairement aux Japonais, ont complètement perdu. Plutôt que proposer une architecture hors du commun, l’ambassade se confronte à une tradition constructive, délivrant donc un message de modestie, mais divulguant en même temps une idée de la qualité suisse.

Initialement, le projet de concours n’avait pas de façades en béton. Comment êtes-vous parvenu à cette matérialisation?
En phase concours, il s’agissait d’une façade légère, recouverte de tôles, qui ne rassurait pas le maître d’ouvrage: la sécurité reste un thème prépondérant pour une ambassade. C’est l’observation du terrain et le travail avec les entreprises locales qui a mené à cette solution en dur.

En regardant les constructions locales, nous nous sommes aperçus que les ouvriers coréens coffrent le béton avec des petites banches de 60 × 100 cm et maîtrisent le coffrage en planches équarries. Ils sauraient donc faire une façade en béton, malgré la complexité du projet que nous avons proposé: il fallait exécuter avec du béton coulé sur place, reprendre les joints de dilatation et de coulage. Afin d’obtenir un veinage de la surface, le fond de coffrage devait être fabriqué avec des planches clouées ensemble (elles seront en Sugi, un ­conifère japonais). Cette méthode, que nous ne pratiquons plus en Suisse (en raison de la cherté de la main d’œuvre), les ouvriers coréens la pratiquent couramment. Ils coffrent d’immenses sections, vibrent au marteau, se passent pratiquement de l’aiguille. Nous avons mené quelques études pour comprendre leurs méthodes et leur recette, sans adjuvant. Malgré nos hésitations, le rendu s’est révélé parfait. Au final, la façade en béton avec son expression de «pétrification» s’avère plus cohérente que le concept initial du projet de concours.

Que rapportez-vous des échanges avec les architectes et les entreprises?
En ce qui concerne l’exigence de qualité de la mise en œuvre, on peut dire que la Corée ressemble un peu à la Suisse. Aussi, les échanges ont été passionnants. Quand il s’est agit de faire coïncider notre projet avec le savoir-faire local, l’entreprise chargée de la réalisation en
a fait une question d’honneur. Les constructeurs cherchaient des variantes d’entreprise, non pas pour baisser les coûts, mais pour atteindre une meilleure qualité ! Cette exigence était alliée à un savoir-faire des technologies actuelles : le constructeur a dessiné toute la charpente en 3D, résolu parfaitement toutes les jonctions et assemblages avant de procéder à la découpe à la CNC. 

Alors qu’y a-t-il de Suisse dans cette construction?
C’est sa réinterprétation qui est helvétique. Certains motifs traditionnels ont trouvé une traduction contemporaine, comme l’étagement complexe de la toiture ou sa bordure, exprimée par la gouttière. Les claustras, traditionnellement en bois ou en pierre, ont été réalisés en céramique. Les détails de portes et de fenêtres en bois, avec une charnière invisible, semblaient être totalement inconnus en Corée, mais ils étaient nécessaires pour traduire la légèreté, la perméabilité de cette architecture.

Ce qui est très suisse, c’est également la technique : panneaux solaires pour l’eau chaude sanitaire, sondes géotechniques pour le chauffage, etc. – ces dispositifs qui favorisent l’énergie renouvelable ne doivent pas être négligés, car ils sont très discutés dans les échanges diplomatiques.

Enfin, la question des normes était souvent débattue entre les deux pays et de manière générale le principe ­appliqué était de répondre à la législation ­coréenne, puisque le permis de construire était local. Mais quelques reprises des exigences fédérales nous ont dicté certains choix.

C’est ainsi que le sous-sol de l’ambassade a dû être aménagé en abri atomique. Là, par contre, les Coréens n’ont pas immédiatement compris son rôle.

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