Fo­rum Éner­gie + Pa­tri­moi­ne: l’ur­gence cli­ma­tique com­me im­pé­ra­tif com­mun

Comment concilier transition énergétique et protection du patrimoine? Telle était la question au cœur d’un premier forum consacré à l’énergie et au patrimoine, organisé par la section vaudoise de Patrimoine suisse, les 25 et 26 mars derniers.

Publikationsdatum
16-05-2022

Le Forum Énergie + Patrimoine, que beaucoup ont qualifié d’«historique», s’est déroulé à Lausanne dans l’Aula des Cèdres – réalisation des années 1960 de l’architecte Jean Tschumi. Exceptionnelle, cette rencontre l’était à bien des égards, puisque le service de l’administration cantonale dédié à la protection du patrimoine (Monuments et Sites) et celui consacré aux mises aux normes énergétiques sont depuis longtemps considérés comme antithétiques: l’un s’occuperait principalement du passé, l’autre de l’avenir; l’un serait basé sur notre histoire, l’autre sur nos techniques; l’un est réputé source de culture, l’autre d’économies. Mais c’est dans la perspective de s’affranchir de ces divergences que la section vaudoise de Patrimoine suisse a mis en place cette manifestation1, qui devrait être poursuivie dans d’autres cantons.

Quelques chiffres

Aujourd’hui, en Suisse, un tiers de nos émissions de gaz à effet de serre provient du secteur de la construction. 67 % de la consommation d’énergie des ménages sont liés au chauffage. En 2020, 72 % de notre approvisionnement global en énergie provenaient de l’étranger2. Pour espérer atteindre la neutralité carbone décidée par la Confédération d’ici 2050, il est nécessaire de penser d’abord à la sobriété, soit le refus volontaire des consommations inutiles, comme socle à l’efficacité énergétique, en plus d’autres leviers de mutations économiques et sociales. Dans ce contexte, l’assainissement de l’enveloppe des bâtiments apparaît comme un outil important.

Le rapport à l’énergie au sein du logement a beaucoup évolué au cours des cent dernières années. Dans les bâtiments neufs, l’énergie d’exploitation a certes été réduite – en améliorant la passivité des enveloppes3, en optimisant les manières de chauffer ou de refroidir. Mais nous sommes en revanche toujours voraces en énergie grise – en construisant du neuf, en démolissant, en reconstruisant, et en allant chercher toujours plus loin les matériaux de construction et d’assainissement. Une étude sur le bilan énergétique des constructions menée sur trente habitations construites à des époques diverses a montré que la performance énergétique d’exploitation s’est nettement améliorée au fil des années, mais que leur impact en termes d’énergie grise est resté inchangé.

Comment intéresser les architectes aux enjeux énergétiques

L’une des qualités de ce forum a été de se focaliser sur une recherche-action. Universitaires, architectes, ingénieur·es et représentant·es du Canton et des Communes étaient ainsi invité·es à présenter les défis rencontrés et les solutions élaborées, dans une perspective de conciliation entre patrimoine et énergie. Trois axes majeurs ont été abordés: l’enveloppe thermique, l’assainissement des fenêtres et les techniques photovoltaïques. Quelques cas d’étude exemplaires ont été présentés par les architectes glatz & delachaux, atelier d’architecture espaces & environnement, 0815 et Halle 58 Architekten, dans le but de démontrer combien des approches au cas par cas étaient indispensables. La rénovation-transformation de la Maison Farel de Bienne (0815), par exemple, proposait une approche incrémentale des problèmes qui, sans viser à répondre à l’ensemble des mises aux normes, permettait toutefois de réduire considérablement la consommation énergétique de cet immeuble des années 1950.

Tirer du patrimoine bâti l’inspiration pour le projet de rénovation énergétique a constitué le fil rouge des présentations. Comme l’a rappelé Stefano Zerbi, «le patrimoine est un laboratoire pour les futur·es architectes, mais c’est un laboratoire qui nécessite de descendre en profondeur, de le connaître. Le patrimoine est une résistance à une certaine forme de superficialité.» L’architecte, spécialiste de la pierre, et notamment connu pour son approche frugale, a rappelé que le réemploi de fragments de bâtiments démolis a été une évidence au cours de l’histoire. Il a par ailleurs souligné que cette conception cyclique de la matière avait eu tendance à tomber en déliquescence avec la deuxième révolution industrielle avant de revenir dans la pratique actuelle, sous une forme encore trop marginale.

Le physicien du bâtiment Frédéric Haldi a brisé certains clichés et identifié quelques problèmes récurrents: le premier étant que les politiques publiques semblent se contredire, menant à des blocages de plusieurs mois lors de mises à l’enquête. Il préconise d’abord de clarifier les pratiques administratives et même de les publier, mais aussi de clarifier la législation, d’opérer des traitements conjoints entre services concernés et de diffuser des guides de bonnes pratiques (la littérature spécialisée étant généralement en allemand). Haldi a également insisté sur l’importance de multiplier les événements interdisciplinaires. Il a montré, enfin, que certains bâtiments anciens n’étaient pas aussi mauvais que les normes le laissent à penser. Une approche au cas par cas, comme pour la Ferme du Pommier (Nazario Branca Architectes) ou l’ensemble du Lignon (Jaccaud Spicher, intervention reposant sur l’étude menée par le laboratoire TSAM – EPFL), représentait un très bon investissement. Pour la rénovation de l’église orthodoxe de Genève, une température moyenne de 17° C a été jugée suffisante, étant donné l’usage du lieu et au regard de la substance ancienne, qu’il faut protéger en priorité d’une élévation du taux d’humidité de l’air.

Énergie grise et réemploi, le champ des possibles

Pour limiter l’énergie grise, les initiatives reposant sur le réemploi d’éléments ou de matériaux de construction semblent encore timides. Jakob Schemel a présenté pour la Ville de Meyrin le travail de réemploi effectué pour le parvis du hangar des jardiniers du Jardin botanique alpin de Meyrin: ici, le bureau FAZ architectes a revalorisé des restes de béton structurel, en collectant des fragments provenant de chantiers de démolition à Genève (le théâtre de Carouge, la gare CEVA de Chêne-Bourg, entre autres). Un calepinage a ensuite été composé à partir de ces éléments découpés. Une étude réalisée à cette occasion4 montre que les bénéfices ne portent pas seulement sur l’impact de la construction nouvelle, mais surtout sur l’élimination des déchets. Comme le dira par la suite Stefan Kunz, secrétaire général de Patrimoine suisse, 50 % des déchets en Suisse proviennent de la démolition. «Reuse, Recycle, c’est très bien, mais le vrai problème c’est le déchet», a-t-il rappelé à l’assistance.

Dépasser les solutions standardisées, c’est aussi ce que Stefanie Schwab, professeure associée de construction à la HEIA-FR au sein de l’institut Transform, explore avec ses étudiant·es. En prenant comme cas d’études des bâtiments classés en note 3 ou 45, ordinaires certes, mais caractéristiques de nos quartiers, ils et elles s’intéressent aux détails qui permettent à la fois de remplir les exigences énergétiques et de respecter la substance bâtie. Cette recherche établit des typologies constructives puis des scénarios adaptés à chacune. Elle a permis de montrer qu’il était souvent difficile de concilier caractère architectural, risques physiques, gains énergétiques, co-­bénéfices et co-pertes et, enfin, des coûts/m2 de surfaces de référence énergétiques raisonnables (voir ci-contre). Pourtant, les différents scénarios démontrent qu’il est souvent préférable de ne pas descendre sous la limite de la norme SIA 380/1, qui a pour but une utilisation rationnelle et économique de l’énergie de chauffage dans le bâtiment. En effet, pour parvenir aux exigences de la norme sans impacter la qualité architecturale, les interventions préconisées (changement de fenêtres, isolation depuis l’intérieur) ne peuvent pas toujours être assumées financièrement par les propriétaires, même les plus impliqué·es. La démarche de Schwab est donc pionnière car elle privilégie une approche plus modeste, mais plus attentive à l’existant, inscrite «dans une perspective de durabilité à long terme – en tenant compte de l’énergie grise des éléments constitutifs, de la durée de vie des interventions, de l’entretien nécessaire, des synergies possibles et du gain d’utilisation.»6

Le photovoltaïque, thématique patrimoniale ?

Le thème phare du forum, car il rassemblait bon nombre d’acteur·rices de cette édition et qu’il prêtait à la polémique, était l’installation de panneaux photovoltaïque. Contrairement à ce qui a été fait pendant de trop longues années, l’intégration du solaire a été envisagée pendant le forum comme une thématique architecturale, et non comme un dispositif technique appondu. Cristina Munari-Probst (EPFL) a rappelé que la nouvelle législation nécessitera de décupler les surfaces de captation et que, pour ce faire, il fallait nécessairement adapter nos conceptions en matière d’architecture, intégrer ces surfaces comme jadis les tuiles et les cheminées. Sa méthode LESO QSV (pour «qualité, sensibilité, visibilité») permet d’évaluer les opérations selon différents critères.

Un propos appuyé plus tard par Laure-Emmanuelle Perret-Aebi (CEO LMNT Consultancy), experte scientifique photovoltaïque et durabilité: «Le panneau solaire standard n’a pas été conçu, à l’origine, comme un élément de construction. Alors que les nouveaux panneaux, si: comme les tuiles, ils possèdent une fonction constructive.» À titre d’exemple de ce changement de paradigme, on peut citer la transformation d’un bâtiment agricole en neuf logements en coopérative, réalisée par Halle 58 Architekten à Berne. Le concept énergétique de ce projet repose sur le photovoltaïque – des panneaux couleur terra cotta intégrés en toiture – et la géothermie – huit sondes enfoncées à 120 mètres de profondeur dans le terrain. Les modules photovoltaïques adoptent des dimensions similaires à celles de tuiles en terre cuite et produisent 37 000 kWh/an, ce qui, couplé à une enveloppe thermique adaptée, rend le bâtiment autonome.

Il reste à mesurer l’impact à long terme de cet équipement. Si Beat Kämpfen, architecte spécialiste de l’intégration du solaire, rappelait que l’énergie grise d’un panneau est compensée après deux à trois années d’utilisation, la question du réemploi ou du recyclage de ces objets n’a pas été soulevée.

Ce sont les politiques menées par les Communes qui ont provoqué les débats les plus vifs. Sur cette question, la Commune de Moudon (VD) prend la question à bras le corps, en commandant l’analyse méticuleuse de chaque maison de son centre historique (site ISOS), provoquant une pluie de réactions: ne faudrait-il pas en priorité s’attaquer à tout ce qui entoure les centres historiques? Bien qu’il se soit déclaré «effrayé des bouleversements paysagers, de la disparition du Dorfsbild comme à Moudon», Philippe Biéler, ancien président de Patrimoine suisse, a déclaré que «devant une telle urgence, il y a une nécessité de faire face à la crise climatique et qu’on doit accepter des révisions déchirantes.» Pour atteindre les nouvelles normes, 50 % des toitures devraient recevoir du photovoltaïque, rappelait Pierre-André Ottoz (OFC). «Si le terme ‹mini-centrale› fait peur, la population peut être menée à contribuer à ce projet, à condition de l’inscrire dans une démarche participative.»

Matière patrimoine

Qu’avons-nous retenu de ce premier rendez-vous? D’abord cette phrase lancée par Frédéric Haldi, à laquelle l’assistance semblait souscrire dans son ensemble: en définitive, «le meilleur ­kilowattheure, c’est celui qu’on ne consomme pas.» Et pourtant on détruit encore, alors que la matière première la plus adéquate que nous avons pour limiter le réchauffement climatique est là, juste sous nos yeux: le patrimoine. Avant d’utiliser de l’énergie grise, utiliser notre matière grise. Avant de faire venir de Chine des kilomètres linéaires de panneaux photovoltaïques, des objets dont la durée de vie est limitée à quelques décennies, nous devons en priorité réfléchir à la manière dont ceux-ci s’intègrent dans notre culture constructive. Avant de jeter, réparer. Avant de détruire, transformer. Avant de chauffer, isoler. Avant d’importer, observer. Voilà ce qu’on peut retenir des discussions qui ont rythmé ces deux journées.

Ce forum est une première victoire, car il a permis de rassembler autour d’une même table des professionnel·les de la construction qui ne se rencontrent d’ordinaire qu’en cas de conflit.

Côté formation, Béatrice Lovis, présidente de la section vaudoise de Patrimoine suisse, et Maurice Lovissa, conservateur cantonal des monuments et sites de l’État de Vaud, lancent un appel: il faut des spécialistes de la question patrimoniale et énergétique.7 «À l’EPFL, c’est Waterloo morne plaine», dénonce Lovissa. Un point de vue à temporiser étant donné qu’un master orientation Sauvegarde a été mis en place par Luca Ortelli (LCC, récemment parti à la retraite) et Franz Graf (TSAM). Reste à espérer que celui-ci soit maintenu après le départ de ce dernier.

Côté politique, Nicolas Meier, chercheur à l’UNIL et ancien conservateur à l’État de Vaud, a fait observer qu’une nouvelle version de la loi fédérale sur la politique régionale (LPR) sera émise en juin et que la loi fédérale sur la protection de l’environnement (LPE) est actuellement en refonte. «Devrions-nous plancher sur une loi commune, plutôt que de les subir ensemble?» propose-t-il, argumentant en faveur d’une union dès la discussion en législatif. L’intervention d’une entité tierce, en l’occurrence l’économie circulaire, pourrait être un moyen de laisser de côté les querelles de chapelle.

Côté Patrimoine suisse, enfin, on observe un changement de cap: il ne veut plus être un regard en arrière mais un legs pour l’avenir. Construire est avant tout un acte culturel; pourtant, Stefan Kunz, secrétaire général de la faîtière de Patrimoine Suisse, livre un constat ame: «C’est triste à dire mais, à Berne, personne ne s’intéresse à la culture du bâti. C’est pourquoi la question de l’énergie grise est une grande opportunité pour Patrimoine suisse, c’est un thème qui ouvre un champ d’action commun en abordant la question des ressources.» La section bernoise organisera le prochain forum sur la question de l’énergie grise, dans le but d’atteindre ceux qui ont le plus de leviers d’action à leur disposition: les propriétaires et les entreprises de construction.

Notes

 

1 Un évènement qui fait d’ailleurs écho au projet de loi sur la protection du patrimoine culturel et immobilier (LPrPCI), accepté en novembre 2021 par le Grand Conseil vaudois, et qui intègre ces deux composantes.

 

2 Voir le site de l’Office fédéral de la statistique bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/energie/approvisionnement

 

3 Le mur standard de construction est passé en cent ans d’une valeur U de 1.4 W/m2K à 0.14 W/m2K, comme l’a présenté François Jolliet, associé chez Pont12 architectes.

 

4 Célia Küfper, Analyse de l’impact environnemental de la construction d’un dallage en blocs de béton de réemploi au JBA, Structural Lab EPFL, 2022

 

5 Les bâtiments notés en note 3 sont des objets d’intérêt local, ceux classés en note 4 sont considérés comme bien intégrés dans le tissu bâti.

 

6 Citation tirée de l’appel à contribution de l’Institut Transform, HEIA-FR

 

7 Voir Pierre Tourvieille de Labrouhe, «Intervenir dans l’existant: où et comment se former?»

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