Pour des li­siè­res ur­bai­nes fo­res­tiè­res!

Rendre visible les interfaces entre la nature et le (péri)urbain et analyser une ressource peu reconnue du territoire du Grand Genève, telle est l’intention relevée par un projet de recherche Interreg sur les lisières urbaines de part et d’autre de la frontière franco-suisse. Ces lieux en entre-deux soulignent notamment les qualités des forêts étroites à l’échelle urbaine.

Publikationsdatum
25-04-2022

La lisière urbaine est «un lieu à part entière, composé de milieux divers influencés par les espaces urbanisés, agricoles et naturels qui s’y rencontrent. Ce réseau de lieux, de milieux et de liens urbains et écologiques dessine une matrice territoriale qui participe de la qualité des territoires, des écosystèmes et des paysages métropolitains»1. Le Grand Genève possède plusieurs de ces espaces qui ne sont pas tout à fait milieu naturel, ni complètement intégrés à la ville mais qui pourtant participent à la trame verte du territoire. Ils ont pour particularités de faire le lien avec le grand paysage des massifs forestiers. À travers quelques exemples, le projet Interreg Lisières et paysages urbains2, mené par la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA), le Centre scientifique et technique du bâtiment de Paris, Grenoble et Asters (Conservatoire des espaces naturels de Haute-Savoie), caractérise ces espaces de transition dans le territoire du Grand Genève et donne aux acteurs des pistes stratégiques pour reconnaître, conserver et renforcer leurs qualités.

Des multiples intérêts des lisières urbaines

La métropole genevoise n’est pas qu’urbaine; elle est aussi rurale, composée de milieux construits et non construits, qui sont eux-mêmes dotés d’une naturalité variable. La nature des sols et de la végétation des lisières urbaines résulte de leur lien avec le territoire et sa géographie, ainsi que de l’histoire de leurs usages. À l’interface entre l’histoire naturelle et culturelle du territoire, les lisières urbaines, parce qu’elles en révèlent les traces, possèdent une forte dimension patrimoniale. Elles enregistrent l’empreinte des aménagements urbains successifs et de leurs marges, se composent au contact de l’eau, de la forêt et des divers milieux naturels, suivent souvent les reliefs ou les voies de communication.

Les lisières urbaines prennent ainsi différentes formes dans le paysage quotidien. Parfois en friche, ou accueillant une régénération végétale spontanée, elles sont façonnées par les expériences sociales et écologiques – les potagers urbains, la renaturation active de cours d’eau, les jeux libres pour les enfants, la promenade, les loisirs pour le ressourcement et la santé, les animations scolaires. C’est au creux des lisières urbaines que l’habitant·e se ressource, fait l’expérience d’ambiances ainsi que de natures diverses, mais aussi observe et pense les transformations de son paysage.

Ces milieux concentrent ainsi de multiples qualités, à la fois culturelles, sociales et environnementales. Parmi les différents types de lisières, il est important de distinguer les lisières forestières, qui jouent le rôle particulier d’écotones – c’est-à-dire de zones de transition entre deux écosystèmes voisins, constitués par des gradients abiotiques (dont changement de lumière, de température, d’humidité, de structure minérale, aquatique) – accueillant une biodiversité relativement riche. On y retrouve les espèces des milieux adjacents et celles qui profitent des habitats particuliers de la zone de transition, d’autant plus si cet espace est d’une certaine profondeur (estimée à 20 m au minimum). Ces lisières forestières et les qualités qu’elles déploient sur un territoire pourraient constituer une forme de modèle vers lequel tendre pour protéger et enrichir les lisières urbaines.

Des milieux vulnérables

Les lisières urbaines sont les lieux de conflits d’usages multiples qui les fragilisent: forestiers, agricoles, résidentiels, de loisirs, commerciaux, et liés aux diverses infrastructures de transport, de communication, d’énergie, de gestion de l’eau et des déchets. Les enjeux de conservation ou d’augmentation de la qualité de vie (humaine et non humaine) du territoire se manifestent en particulier dans ces lieux frontières, limites en transition plus ou moins douce entre les espaces construits et non construits. Dans le Grand Genève, ces effets sont lisibles, par exemple, au niveau de la frontière suivant le cours d’eau du Foron, qui marque une transition relativement franche entre l’espace urbain et l’espace rural.

Les lisières urbaines à travers les échelles du territoire: une analyse géographique déclinée pour le Grand Genève

 

L’analyse par système d’information géographique (SIG) des lisières urbaines a joué un rôle clé dans le projet de recherche pour identifier et situer à distance les lisières urbaines potentielles, interfaces entre milieux construits (front bâti) et divers milieux non construits. À l’échelle du canton, l’analyse montre que le linéaire d’interface entre le front bâti et les surfaces de forêt cadastrée représente près de 63 km. C’est aux interfaces avec les espaces agricoles et forestiers, mais aussi avec les zones aquatiques que se jouent des interactions particulièrement importantes d’un point de vue écologique.

 

La couche d’information géographique permet au canton de Genève d’observer l’évolution du paysage en analysant des orthophotos de 2009, 2013 et 2017. Un modèle numérique de hauteurs et surfaces (MNS) permet de visualiser les surfaces de forêt qui ont soit gagné, soit diminué de hauteur. Ceci définit – selon le tracé contournant les surfaces – les éléments du paysage formant de la végétation (contours irréguliers), qui se distinguent des bâtiments (surfaces aux contours rectilignes). Cette analyse de l’évolution du paysage permet de localiser les lisières urbaines connaissant le plus de changements dans le temps.

Il faut donc s’interroger sur la manière dont se manifestent les «effets de bord» qui fragilisent les lisières urbaines exposées aux milieux environnants, urbains et agricoles: pollutions (air, eau, sol, lumière), stress hydrique, chaleur accrue, et d’autres contraintes imposées par des éléments construits en sous-sol (conduites de divers types, garages, etc.) et constructions en hauteur (dont réverbération des bâtiments). Face à ces phénomènes qui menacent leurs équilibres, les lisières urbaines ne sont pas assez reconnues dans les processus de planification et les politiques publiques. Leurs mosaïques de milieux et lieux nécessitent en effet des outils de planification transversaux capables de les rendre intelligibles dans le processus d’aménagement du territoire.

Valeurs écologiques comparées des lisières urbaines

Trois lisières urbaines de type forestières ont été soumises à une évaluation écologique (indices de biodiversité, de naturalité, de connectivité) lors de la recherche Interreg: la première borde le bois des Côtes (plateau de Ville-la-Grand, agglomération d’Annemasse), la seconde borde le Foron et sa ripisylve (entre les communes de Puplinge et de Ville la Grand) et la troisième traverse la plaine de la Seymaz (entre les communes de Thônex et Puplinge).

L’évaluation écologique fait ainsi ressortir la ripisylve, formation végétale qui borde un cours d’eau, comme ayant les meilleurs résultats3. La végétation des lisières urbaines peut offrir un effet «écran» qui filtre et atténue les influences des milieux construits et non construits de proximité (dont la lumière, le bruit, la chaleur) – diminuant leurs impacts négatifs sur la biodiversité et l’humain, en particulier si les éléments végétaux sont structurés en strates de végétation herbacées, arbustives et arborées.

Les lisières urbaines de type forestières, qui ont donc la meilleure évaluation en termes de biodiversité et de connectivité, offrent aussi davantage de services écosystémiques aux habitants de la ville et de la campagne environnante (fraîcheur mitigeant les îlots de chaleur urbaine, sols perméables réduisant les risques de crues, surface foliaire réduisant la pollution de l’air). Si les lisières urbaines sont accessibles, elles procurent des services socioculturels, dont l’importance a été évaluée par la mesure des flux de fréquentation et par des enquêtes d’usagers.

Pour une reconnaissance et un enrichissement des lisières urbaines

La dynamique partiellement anthropique des lisières urbaines peut être accompagnée pour en augmenter la naturalité (par l’utilisation de végétaux indigènes ou par un effet de régénération naturelle), la biodiversité (en enrichissant les structures et les compositions), et la connectivité en renforçant les connexions biologiques avec le reste de l’infrastructure écologique.

Face à la pression des constructions nouvelles, les lisières urbaines de type forestières, aux abords de petites surfaces boisées, haies et forêts étroites proches de la ville, demandent une attention particulière. De nouvelles politiques publiques intersectorielles – tels le Plan d’action pour la biodiversité 2020-2030, la stratégie d’arborisation cantonale et la conception paysage du canton de Genève, ainsi que la continuation des contrats de corridors transfrontaliers élaborés depuis 2012 et le développement de la trame noire, et enfin le Plan climat genevois – sont autant de documents qui pourraient intégrer les diverses qualités des lisières urbaines. Les considérer comme une typologie à part entière permettrait d’augmenter leur contribution à l’infrastructure écologique, à sa biodiversité et ses services écosystémiques. La concrétisation des mesures proposées, notamment en protégeant et en augmentant la place faite aux ligneux, demande un engagement à diverses échelles du territoire, en particulier celle des communes et des divers usagers des lieux.

En effet, les lisières urbaines existent dans la mesure où elles offrent des lieux et milieux de transition qualitatifs et les acteurs du territoire participent à leur dynamique tant par leurs politiques que par leurs pratiques et représentations, de manière consciente ou non.  Les qualités des lisières urbaines et du paysage avec lequel elles sont en relation relèvent d’un intérêt commun à protéger face à la spéculation foncière, aux formes d’appropriation et d’usages exclusifs et dommageables. Elles sont révélatrices des qualités des relations sociales, écologiques et paysagères entre espace urbain et rural, entre ville et nature.

Regards croisés sur les qualités effectives ou potentielles des lisières urbaines

 

Paysagères
Valorisant les prises de vue avec le paysage extraordinaire et ordinaire, confortant les pénétrantes de verdure…

 

Écologiques
Milieux accueillant la biodiversité, renforçant les connexions biologiques avec l’infrastructure écologique…

 

Patrimoniales
Traces de l’histoire transfrontalière, dont vieux arbres, architecture, savoirs et savoir-faire porteurs d’identités rurales et urbaines…

 

Nourricières
Ressources nourricières de la nature (forêt, rivière, lac) de l’agriculture urbaine et péri-urbaine ; jardinage, haies et lisières fructifères.

 

Sociales
Lieux de vie partagés, cohabitation entre de multiples usages, cogestion résiliente, lieu de ressourcement et d’attachement à un paysage commun.

 

Urbaines
Maillage de liaisons douces, qualité de composition avec les espaces urbains, naturels et ruraux adjacents, ensemble de lieux communs, complémentaires des espaces publics

 

Ambiantales
Expériences multisensorielles, sonores, visuelles, lumineuses, thermiques en contrepoint du tissu urbain environnant et de ses nuisances…

 

Environnementales
Filtration des polluants, captation de carbone, îlots de fraîcheur, limitation des risques (inondation, érosion)…

 

Les qualités des lisières urbaines peuvent être caractérisées selon les apports de plusieurs disciplines et de l’ensemble des acteurs du territoire.

 

Des échanges autour des études de cas entre les Bois de Côtes, le Foron et la Seymaz, impliquant les chercheurs du projet Interreg Lisières, des repésentants des communes, du Grand Genève, des gestionnaires des cours d’eau et de leur bassin, ainsi que des représentants de groupes d’usagers et d’associations, ont émergé une série de huit critères de qualité.

Notes

 

1 S. Vanbutsele et B. Decleve, La lisière des espaces ouverts : Support de densification qualitative des métropoles, VertigO, 2015

 

2 Bailly E., Finger A., Fischer C., Laroche S. et.al., Lisières et Paysages Urbains. Rapport de synthèse Interreg VA France Suisse 2014-2020, CSTB, HEPIA, ASTERS, 2020. Voir lisieresurbaines.wixsite.com/lisieres-urbaines/publications

 

3 Les résultats sont corroborés par la méthode VESS (Visual Evaluation of Soil Structure) ou «test à la bêche», qui évalue la qualité de la structure du sol sur une profondeur de 30 cm sur le même secteur.

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