Mé­di­ter/Ech­an­ger: le mur du son de la bi­blio­thèque uni­ver­si­taire de Fri­bourg-en-Bris­gau

Afin de répondre à l’évolution des formes d’enseignement et d’apprentissage, la transformation de la bibliothèque universitaire de Fribourg-en-Brisgau, achevée en été 2015, a séparé radicalement les deux activités majeures de ses usagers: lecture studieuse et discussions bruyantes

Publikationsdatum
30-05-2017
Revision
31-05-2017

La bibliothèque située au cœur de la vieille ville de Fribourg-en-Brisgau, dans le Bade-Wurtemberg, abrite depuis les années 1970 les collections de différentes facultés des sciences humaines dans un édifice brutaliste aux intérieurs sombres et labyrinthiques. L’enjeu du concours d’architecture organisé en 2008 était la transformation du bâtiment en une bibliothèque flexible et lumineuse, adaptée aux besoins contemporains en matière d’enseignement. Il s’agissait surtout de densifier son exploitation et de doubler pratiquement sa capacité d’accueil – aussi bien en termes de lecteurs que d’ouvrages.
Le bureau bâlois Degelo Architekten a trouvé une solution économique consistant à conserver le maximum de sa structure existante : une fois la façade retirée, les dalles ont été rabotées, puis envelop-pées d’une nouvelle façade qui épouse le contour des plateaux, dont la géométrie diffère à chaque étage1. La disposition oblique des panneaux et des vitrages produit un sombre volume prismatique qui réfléchit à son abord l’environnement de la vieille ville de Fribourg. Pour Heinrich Degelo, ces reflets toujours fluctuants symbolisent le savoir en perpétuel renouvellement que renferme la bibliothèque.
Une même lumière diffuse, sans ombres, baigne tout l’intérieur. En retenant 40% du rayonnement solaire, les vitrages assurent une luminosité constante et homogène sur l’ensemble des plateaux, malgré les 30 m de profondeur de l’édifice. L’occupation se déploie librement sur les grands plateaux: au sud se concentrent les collections, au nord, des places de travail informelles.

La bibliothèque bipartite


La programmation d’une bibliothèque consiste en priorité à déterminer une juste adéquation entre la place donnée aux collections et celle dévolue au travail collectif, entre des salles de lecture et des salles où les lecteurs peuvent converser. Alors que les learning centers contemporains misent sur une modulation douce et intégrative des différentes ambiances de travail, la bibliothèque de Fribourg opère au contraire une séparation radicale entre espaces du silence et espaces de la parole, matérialisée par une grande paroi de verre qui traverse le plan à chaque étage. Côté sud, les salles de lecture classiques, dotées de grandes tables, au contact des livres en libre accès ; côté nord, un «parlatorium», plus bruyant, où les étudiants se retrouvent pour préparer leurs séminaires en groupes.
L’architecte a caractérisé les deux zones en travaillant essentiellement sur la circulation intérieure. Dans la partie lecture, elle est totalement introvertie. Depuis l’escalier en atrium, on aperçoit des étudiants concentrés que seul le tambourinement régulier des gouttes de pluies sur les vitres inclinées vient perturber. Certains sont perdus dans leurs lectures, d’autres regardent avec mélancolie la Forêt Noire à travers le vitrage sombre ou les étagères pleines d’ouvrages de référence. Dans un élan piranésien, l’escalier n’offre jamais une vue d’ensemble des plateaux chargés de livres. Aussi le visiteur émettra-t-il peut-être l’hypothèse vertigineuse que le savoir se déploie ici sans fin. Il n’y a en réalité «que» 230 000 volumes directement accessibles: usuels, ouvrages de référence et titres actuels classés par discipline.
Ce n’est qu’en plongeant au premier sous-sol que l’on évalue l’ampleur des ressources qui peuplent l’édifice: 700 000 ouvrages dans un magasin ouvert aux usagers. Dans ce vaste labyrinthe, on croise des étudiants qui font leur cueillette avec un panier en plastique, comme dans une grande surface commerciale, en suivant le parcours fléché au sol qui empêche de s’égarer complètement. Deux autres sous-sols abritent dans des conditions de conservation contrôlées 2,5 autres millions d’ouvrages à retirer au guichet.
Pour atteindre le «parlatorium», on emprunte depuis le rez-de-chaussée un escalier qui longe la façade, permettant d’apprécier le long du cheminement quelques vues cadrées sur la vieille ville. Les dalles en retrait découpent des zones en double hauteur où la lumière abonde et les discussions résonnent: les étudiants conversent à deux, à dix, autour de tables ou accoudés à un bar. Certains travaillent à même le sol, d’autres investissent des fauteuils disposés en niches et les tables munies d’écrans, pour préparer ensemble leur prochain séminaire.

Une ligne entre deux scénarii


La planification du bâtiment a commencé à une époque d’intenses bouleversements et de grandes interrogations quant à l’avenir des bibliothèques universitaires. Antje Kellersohn, la directrice de l’établissement, rappelle que 80 % des nouvelles acquisitions sont contenus sur des supports électroniques. Mais une autre évolution, tout aussi importante, concerne l’enseignement académique. Selon la directrice, les bibliothèques universitaires doivent désormais absolument intégrer dans leur conception ces nouvelles formes d’apprentissage qui favorisent toujours plus les travaux en groupe, l’échange oral et les présentations sur écran.
Or le groupe de planification de la bibliothèque a rapidement abouti au constat qu’il était impossible de déterminer une taille standard pour des groupes dont la taille varie quotidiennement de deux à quinze personnes, selon que les étudiants préparent des examens, des travaux pratiques ou une présentation en séminaire. Il a donc été décidé de réserver une zone entière à cette affectation à partir du concept de bipartition élaboré par l’architecte. Une étude menée avec les étudiants et le personnel a conduit au développement d’un système de mobilier adaptable dans des niches ouvertes et semi-ouvertes avec des sièges de différentes hauteurs, des tables modulables et même de grands écrans mis à disposition pour projeter des présentations. Les usagers s’approprient ces différents dispositifs pour construire leurs groupes de travail.
L’avantage décisif du concept développé par Degelo est sans conteste sa grande flexibilité, selon Kellersohn. Contrairement à de nombreuses bibliothèques, comme – pour prendre un exemple récent – la somptueuse bibliothèque de l’Université Humboldt à Berlin réalisée en 2009 par Max Dudler, l’aménagement intérieur ne touche pas à la structure du bâtiment. La bibliothèque de Fribourg, conçue comme une infrastructure adaptable, peut accueillir aussi bien des collections en libre accès que des espaces de travail.
La paroi de verre qui traverse le plan, explique Kellersohn, est la matérialisation d’une variable entre deux scénarii extrêmes du développement possible que connaîtront les bibliothèques universitaires: d’un côté, le tout numérique (qui offrira plus de place pour les usagers); de l’autre, la conservation et l’accès aux imprimés (qui implique des plateaux occupés par les collections en libre accès). Cette ligne sur le plan sert de mécanisme de modulation pour accompagner l’auto-régulation de la bibliothèque, gérer le flux médiatique des supports physiques et numériques.

 

Intervenants

Maître de l’ouvrage : Bade-Wurtemberg, Division patrimoine et constructions ; Service des constructions de l’Université de Fribourg-en-Brisgau
Architecte : Degelo Architekten, Bâle ; Itten Brechbühl, agence de Bâle
Structure : Leonhardt, Andrä und Partner, Stuttgart
Climat : Scholze Ingenieurgesellschaft, Stuttgart ; HET- Ingenieurbüro für VT, Bötzingen
Planification lumière : LunaLicht, Karlsruhe
Signalétique : KnowIdea, Freiburg im Breisgau ; Gourdin + Müller, Leipzig
Mobilier: Brunner, Vitra, Zambelli
Planchers et cloisons transparentes : Lindner
Luminaires : Hatec, Selux, Nimbus
Protections solaires : Warema
Aération : Imtech

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