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Biennale des photographes du monde arabe contemporain: retour sur images

Pour cette première édition, les organisateurs ont mis les bouchées doubles. Ils lui ont choisi deux places fortes de l’art et de la culture à Paris: la Maison européenne de la photographie et l’Institut du monde arabe. Retour sur une biennale (trop?) ambitieuse

Data di pubblicazione
25-01-2016
Revision
26-01-2016

En présentant l’événement, Jack Lang, président de l’institution parisienne dévolue à la culture et aux arts dans les pays arabes, affirmait qu’il n’y a «rien de mieux que faire appel à l’objectif photographique pour rendre plus objectif notre point de vue sur le monde arabe!». Les relais élogieux de la presse et la forte affluence démontrent un réel intérêt du public et un indéniable succès populaire pour cette première. Pourtant, un sentiment reste tenace: pour le monde arabe, la photographie demeure encore un cliché.

Photographie orientaliste

Les organisateurs de la biennale ont sélectionné des photographes en majorité très jeunes et issus des deux rives de la mer Méditerranée. Le pari du jeunisme et le choix de la duplicité du regard externe et interne ambitionnaient un renouvellement des représentations sur le monde arabe. C’est raté: une grande partie des images renvoient à un exotisme orientaliste qu’on pensait révolu.  Souvent, les images exposées dégagent des atmosphères qui rappellent les clichés en noir et blanc de l’atelier Boissonas ou encore ceux du duo Lehnert & Landrock en Afrique du Nord. Même l’utilisation de la pellicule couleur ne suffit pas à effacer dans l’œil du regardeur les souvenirs de la photographie orientaliste du début du siècle précèdent. Le regain d’intérêt pour la photographie dite «anthropologique» des anciennes colonies et le succès marchant qu’atteint cette dernière dans les grandes maisons de ventes aux enchères n’y sont peut-être pas pour rien. La biennale rappelle – malgré elle –  que, pour le monde arabe, le portrait photographique demeure encore enlisé dans des représentations orientalistes, parfois au lourd passé.

Photographier l’actualité

Une autre partie des images exposées à la biennale parisienne appartient à la photographie de reportage. Ainsi, les conditions de détention dramatiques des immigrés des pays subsahariens dans une prison libyenne, la problématique de l’accès à l’eau dans la bande de Gaza ou encore le cimetière de Nadjaf en Irak nous rappellent à l’actualité récente dans les pays arabes. De nombreux photographes présents dans cette biennale manifestent ouvertement le vœu difficile de saisir l’image symbole des profonds remous qui secouent le monde arabe contemporain: l’ambition du cliché cristallisant à lui seul les événements d’une période historique. Parmi les artistes exposants et les organisateurs, certains avaient sans doute en mémoire le portrait souriant de Daniel Cohn-Bendit en 1968 ou les images de la place Tian’anmen en 1989. Mais à Tunis et au Caire, il n’est pas évident qu’on retiendra la Madone de Tunis ou encore la série de Generation Tahrir exposées à Paris. La biennale parisienne démontre – encore malgré elle –  que, même si la photographie de l’actualité brûlante peut susciter des émotions immédiates chez le regardeur, elle n’est pas pour autant une œuvre politique. 

Exceptions

En fin de visite, une impression émerge: la biennale parisienne dessine un sombre tableau du monde arabe. Mais dans le flot des images, quelques photographes se démarquent. Maher Attar au Qatar avec sa photographie titrée Cotton Rocks ou encore la Sinaï Park réalisée par Andrea & Magda à Taba dénoncent des paysages urbains neutres et vides de significations, comme abandonnés par les usagers. Au fond, des paysages qui ne sont pas l’apanage exclusif du monde arabe. Ces photographies interrogent la pertinence de simplifier une aire géographique immense en la résumant par l’expression «monde arabe». Elles bousculent courageusement le confort de ceux qui essentialisent les identités et annoncent un travail sans doute plus hésitant mais qui préfigure un art peut-être plus complexe.

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