Mieux ex­ploi­ter les po­ten­tiels des espa­ces in­ter­mé­diai­res

Mandatées par la fondation Filogie avec six autres équipes pour réfléchir au logement abordable de demain, Daphné Bengoa et Naïri Arzoumanian ont travaillé sur les espaces intermédiaires, envisagés comme des facteurs de cohésion sociale, s’ils sont habilement pensés, produits et exploités.

Data di pubblicazione
13-08-2026

Après le LaSUR EPFL dans la précédente chronique, nous poursuivons notre exploration des travaux menés par les sept équipes participant à la démarche innovante de recherche-action initiée par la fondation Filogie. Par leurs regards documentés et critiques sur les différents aspects de la production du logement abordable – sociaux, esthétiques, historiques, économiques –, elles déconstruisent un certain nombre d’idées reçues et contribuent à enrichir la procédure de concours actuellement en cours1 qui se concrétisera par la construction d’un ensemble de logements à Carouge. Ce mois-ci, c’est au tour de Daphné Bengoa et Naïri Arzoumanian de partager leurs réflexions sur les espaces intermédiaires.

L’entre-deux, une richesse pour le logement abordable

Entre 2020 et 2022, en pleine période de Covid, Daphné Bengoa et Naïri Arzoumanian travaillaient déjà sur le sujet des espaces intermédiaires, dans le cadre du projet de recherche Entre-deux, l’habitat à l’épreuve du confinement, qui analysait les processus de production de plusieurs de ces espaces à travers la Suisse. «Nous oscillons en permanence entre l’envie de s’ouvrir et celle de se protéger, constataient-elles alors. Nous avons besoin d’une interface entre nous et le monde, d’une variable d’ajustement face aux contraintes spatiales (l’exiguïté d’un logement) ou sociales (l’isolement soudain de la structure familiale).»2

Par espaces intermédiaires, les deux autrices entendent les espaces de circulation, de distribution, les prolongements extérieurs du logement (balcons, loggias), les dispositifs de liaison du bâti avec l’espace public: cours, abords, halls. Tout un registre de lieux aux formes très diversifiées qu’on retrouve à différentes échelles dans l’habitat. «Habiter, c’est avant tout composer avec un milieu, le contexte bâti, infrastructurel, social, naturel, climatique et faire avec ce qui nous entoure, celles et ceux qui nous entourent», nous rappellent-elles aujourd’hui. «Ces entre-deux ne sont donc pas que des espaces de mise en relation mais surtout des espaces régulateurs qui vont pouvoir, selon la manière dont ils sont conçus, garantir un équilibre entre la sphère publique et la sphère privée, les besoins individuels et les besoins collectifs. ‹L’homme est l’être entr’ouvert› disait Bachelard. Pour nous, les espaces intermédiaires sont une manière de rendre concrète cette entr’ouverture.»

Les entre-deux sont des espaces régulateurs capables de garantir un équilibre entre la sphère publique et la sphère privée, les besoins individuels et les besoins collectifs.

Pour Naïri Arzoumanian et Daphné Bengoa, les espaces intermédiaires, «s’ils sont habilement pensés, produits et intelligemment exploités», sont une garantie d’une bonne cohésion sociale dans un ensemble de logements. Ils peuvent offrir des conditions favorables à la santé sociale, contribuer à l’intégration culturelle et sociale des habitants, les aider à cohabiter. Au-delà des qualités spatiales de ces espaces intermédiaires, leur réussite tiendra à l’écosystème, au maillage d’acteurs qui assurera leur bon fonctionnement, depuis leur conception jusqu’à leur gestion et leur appropriation par les habitants.

Produire du logement, un processus sur le temps long

Pour Filogie, Naïri Arzoumanian et Daphné Bengoa ont analysé trois ensembles de logements genevois situés dans des contextes règlementaires et économiques relativement comparables au projet que la Fondation Filogie souhaite développer. Chacun propose une variation sur le thème de l’espace intermédiaire: Beaux-Champs avec ses plateaux de distribution extérieurs, les Jardins de la Gradelle avec leurs balcons filants privatifs et les Voirons à Belle-Terre avec leurs coursives intérieures autour d’un atrium.

Elles ont ainsi procédé à un diagnostic d’usages des espaces intermédiaires dans chacun de ces ensembles, qui s’appuie sur une documentation de l’ensemble du projet: cahier des charges, conception architecturale, entretiens avec les différents acteurs, analyse des conditions d’exploitation, observation des usages et enfin enquête auprès des habitants. «Produire du logement n’est pas seulement un projet avec des phases SIA, c’est un processus, une relation au temps long et une diversité d’acteurs», rappellent les autrices. C’est sur la base de ce constat qu’elles ont déployé leur séquence d’analyse depuis la vision initiale du maître d’ouvrage jusqu’à la réalité des usages, pour saisir l’intégralité du processus de production de l’habitat. Car c’est dans cette compréhension globale de la chaîne d’acteurs et de décisions que se joue la vie d’un bâtiment et de ses habitants sur la durée. Dans cette chaîne, les architectes jouent un rôle essentiel, à la charnière entre les intentions du commanditaire et les besoins des habitants, qu’ils doivent mettre en forme. À ce stade, ils doivent avoir conscience que toute proposition spatiale doit s’accompagner des conditions d’exploitation ad hoc.

Anticiper et accompagner les usages

Les résultats de leur étude déconstruisent certains a priori sur les espaces intermédiaires dans le logement social et abordable. Les deux autrices pointent en particulier une tendance contemporaine des acteurs du logement, inspirés sans doute par les modes de vie des habitants des coopératives, à idéaliser la vie en collectivité et à projeter dans le logement social et abordable – beaucoup plus rarement dans les PPE! – des dispositifs communautaires pas toujours adaptés. Pour elles, ces projections révèlent des biais dans l’appréhension et la compréhension des besoins des habitants. Les entretiens menés avec les locataires font en effet ressortir que leurs priorités se portent davantage sur les espaces privatifs du logement – de qualité et à coût abordable – que sur les espaces de rencontre ou de mutualisation.

Avec comme conséquence que des espaces communs très qualitatifs sur le papier, mais dont les usages et les modes de gestion ont été insuffisamment anticipés, ne sont pas exploités comme ils pourraient l’être. Ils se retrouvent soit sous-investis par manque d’intérêt et/ou défaut d’accompagnement, soit au contraire trop ou mal investis – générant nuisances ou conflits – et finalement strictement régulés par les régies. Pour les habitants, estiment les autrices, c’est une forme d’injonction contradictoire: on leur offre des espaces qu’ils n’ont finalement pas le droit d’utiliser.

Elles invitent donc les acteurs du logement à se méfier des transpositions trop littérales: les espaces intermédiaires, s’ils fonctionnent dans les contextes très spécifiques des coopératives, avec des habitants qui ont choisi un mode de vie collectif et sont prêts à mutualiser des lieux et des pratiques, ne sont pas reproductibles dans n’importe quel contexte. Et d’autant moins dans le logement abordable, où les habitants n’ont pas toujours choisi de vivre: l’enjeu est alors de définir les typologies d’espaces intermédiaires adaptées et le cadre qui les accompagne pour offrir un champ d’appropriation à une population captive.

L’après-bâtir: anticiper les conditions d’exploitation, favoriser l’activation des espaces

Naïri Arzoumanian et Daphné Bengoa font le constat d’un point de bascule au moment de la livraison des bâtiments, une rupture entre le temps de la conception et de la construction, et celui de la mise en exploitation, à partir duquel ils prennent vie. Or cet «après-bâtir», qui fait partie intégrante du processus de production du logement, gagnerait à être pensé en amont, dans les phases de conception et dans le modèle économique global, selon un principe de continuité entre les temps de la programmation, de la production et de l’usage.

Cette appréhension globale du processus permettrait de mieux anticiper le coût des espaces intermédiaires, surtout quand ils sont conçus comme espaces de rencontre: le coût de l’entretien mais aussi celui de l’accompagnement à l’usage et de la gestion des conflits. Aujourd’hui, les plans financiers standardisés qui s’appliquent en zone de développement dans le canton de Genève ne prennent pas en compte ces coûts, même si, constatent les autrices, les maîtres d’ouvrage sont de plus en plus nombreux à prendre conscience de la nécessité de consacrer un budget à la gestion des espaces intermédiaires.

L’activation des espaces intermédiaires ne se décrète pas, elle émerge de pratiques culturelles quotidiennes.

Penser l’après-bâtir, c’est aussi repenser l’architecture elle-même: concevoir des espaces intermédiaires suffisamment flexibles et adaptables pour que les habitants puissent se les approprier, individuellement et collectivement, au fil du temps et de leurs usages. Car l’activation de ces espaces ne se décrète pas – elle émerge de pratiques culturelles quotidiennes, de la place laissée à l’expression des modes de vie en collectivité. Un couloir, une coursive, une cour ne deviennent espaces de vie que si les conditions de leur exploitation l’autorisent. C’est pourquoi les autrices insistent sur la capacité d’un espace intermédiaire à héberger des besoins sociétaux présents mais aussi à venir: cette résilience programmatique est la condition d’une transformation des usages dans le temps, sans recourir à des réhabilitations coûteuses. Au cœur de cette réflexion se trouve l’objectif de la santé sociale, certainement le plus complexe à atteindre, car il relève de multiples facteurs indépendants de la conception architecturale: ambiance du quartier, activités sociales et culturelles engageant une mixité d’acteurs et d’usagers, volonté et implication des habitants. Des espaces intermédiaires bien conçus peuvent répondre au sentiment de solitude et à l’isolement social et, si les conditions d’exploitation le permettent, devenir des espaces d’intégration et de coopération entre usagers, valorisant le rôle de chacun dans la construction d’un vivre-ensemble non plus subi, mais librement habité.

Les travaux de Naïri Arzoumanian et Daphné Bengoa mettent en exergue l’importance de renouveler la culture du projet, ainsi que l’ambitionne la fondation Filogie: pour produire un habitat de qualité et tirer profit du potentiel des espaces intermédiaires, elles militent pour penser le projet comme un processus sur le temps long, qui mobilise une diversité d’acteurs et de compétences, afin d’assurer une conception au plus près des besoins et des usages.

 

Notes 

 

1. Concours sur invitation dont nous aurons l’occasion de reparler d’ici la fin de l’année.

 

2. Naïri Arzoumanian, Daphné Bengoa, Habiter l’entre-deux, éditions Paren­thèses, Marseille, 2024

Filogie

 

Direction: Nadia Cao

Conseil de fondation:

Bruno Marchand, président

Luca Pattaroni, vice-président

Nicolas Dzierlatka, secrétaire

Ariane Widmer, membre

Valérie Défago-Gaudin, membre

Marc Maugué, membre

Jacques Roulet, conseiller


espazium revue rend compte de la démarche engagée par Filogie jusqu’aux résultats du concours en 2027. Des chroniques dans la revue papier et des vidéos en ligne explicitent la démarche et donnent la parole à ses intervenant·es.