L’architecture au défi de la plasticité du logement
Mandaté par la fondation Filogie avec six autres équipes pour réfléchir au logement abordable de demain, le Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR) de l’EPFL milite pour une plus grande plasticité du logement et invite tous les acteurs du monde de la construction à imaginer une véritable politique sociale de la modularité.
La première chronique FILOGIE (espazium revue 1/2026) présentait la philosophie de la toute jeune Fondation: innover et expérimenter pour repenser le logement abordable à travers une démarche interdisciplinaire de recherche-action qui s’incarne entre autres dans le concours et la réalisation d’un projet de logements sur un périmètre acquis par la Fondation à Carouge (GE).
Alors que la présélection des mandataires invités à concourir est en cours, sept équipes pluridisciplinaires mobilisées pour élaborer le cahier des charges réfléchissent en parallèle aux réponses que les architectes, les sociologues, les paysagistes, les ingénieurs et tous les métiers de la production du logement peuvent apporter collectivement aux enjeux de société soulevés par le logement social et abordable. Cette nouvelle chronique présente le travail du Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR) de l’EPFL mené par Capucine Legrand, Fiona del Puppo et Luca Pattaroni.
L’enquête, un révélateur
Dans le cadre de sa contribution à la démarche exploratoire et pluridisciplinaire de Filogie, l’équipe s’inscrit dans l’esprit du LaSUR – fondé sur la mixité des profils et des méthodes – afin de renouveler la manière dont les sciences sociales, l’architecture et l’ingénierie travaillent ensemble. «Nous cherchons à casser l’idée qu’il y a d’un côté les sciences sociales qui disent les besoins, figent les usages, et de l’autre les architectes qui vont traduire ces besoins en espace, dans une sorte de division des tâches, rappelle Luca Pattaroni. Ce qui nous intéresse, c’est de produire du savoir en commun – indissociablement social et spatial – sur les enjeux d’habitabilité d’un monde en tension».
La réflexion s’appuie sur l’enquête «Domotopie», consacrée au logement dans le canton de Genève. Menée par le LaSUR sous la direction de Luca Pattaroni, en partenariat avec une équipe de la HEAD dirigée par Line Fontana entre 2020 et 2024 pour le FNS1, cette recherche combine une approche quantitative (un questionnaire adressé à 2400 résidents du canton) et qualitative (100 enquêtes de terrain) afin de documenter de manière fine les usages contemporains du logement et les modes de vie qui s’y déploient. Les résultats mettent en évidence une forte diversification des rapports au logement en résonance avec l’évolution plus large des modes de vie: «Le domicile n’est plus uniquement le siège du repos et de l’intimité individuelle et familiale. Il est activé par des fonctions nouvelles qui s’inscrivent dans les sphères du travail, des loisirs et de la consommation et qui participent de sa mise sous pression temporelle.»
À partir de l’analyse croisée des données de l’enquête, l’équipe a ainsi identifié trois transformations sociétales majeures qui contribuent à redéfinir les besoins résidentiels: le vieillissement de la population, l’évolution de la composition des ménages et la hausse du travail à domicile.
Vieillissement de la population
Si le vieillissement recoupe des réalités peu homogènes et des expériences résidentielles diverses, les données de l’enquête montrent en tout cas que les personnes âgées vivent plus souvent seules ou en couple, tout en disposant en moyenne de logements relativement spacieux (5.3 pièces). Très attachées à leur logement et à leur quartier, elles déménagent peu, d’autant que les obstacles financiers rendent la mobilité résidentielle difficile. Ces résultats soulignent l’importance d’adapter les logements existants tout en préservant les conditions d’intimité, d’ancrage et de sociabilité pour lutter contre la solitude, le déracinement et la perte d’autonomie.
Évolution de la composition des ménages
L’enquête montre que la sous-occupation (disposer de deux pièces de plus que le nombre d’habitants) concerne plutôt les ménages élargis (colocations, clusters), tandis que la suroccupation touche les familles et les plus précaires. Elle reste toutefois en partie difficile à mesurer, notamment en raison d’arrangements informels (sous-locations, hébergement temporaire) ou de l’accueil régulier (dans le cadre de couples divorcés avec enfants par exemple). Au-delà de ces indicateurs mesurables apparaît une troisième dimension, plus qualitative: le sentiment d’envahissement. Les ménages extrafamiliaux – notamment les colocations ou les arrangements informels – sont ceux qui déclarent le plus manquer d’intimité, alors même qu’ils se trouvent souvent en situation de sous-occupation statistique. «C’est assez paradoxal, souligne Capucine Legrand, puisque ça signifie que la sous-occupation statistique ne garantit ni l’intimité, ni le confort et qu’en réalité l’espace peut être mal ajusté aux besoins relationnels réels.»
Hausse du travail à domicile
La notion de travail à domicile inclut ici diverses formes d’activité exercées depuis le logement: travailleurs indépendants, freelances, assistantes maternelles, concierges, entre autres, souvent absentes des représentations dominantes du travail à domicile, généralement associées au télétravail des catégories socioprofessionnelles supérieures. L’enquête met notamment en lumière une surreprésentation des femmes dans ces pratiques, ce qui conduit l’équipe du LaSUR à conclure que «le travail à domicile n’est pas une modalité alternative d’organisation du travail mais un révélateur des inégalités sociales et spatiales qui traversent la société. Finalement, les hommes et les ménages aisés ont plutôt tendance à tirer profit du travail à domicile et les ménages plus précaires et les femmes à le subir.» Par ailleurs, les pratiques de ces travailleurs et travailleuses traduisent l’inadéquation spatiale des logements à leurs besoins: cohabitations domestiques plus fortes, difficultés à aménager des frontières matérielles et physiques entre le travail et l’espace domestique, alors même que l’on a besoin d’espaces de repli.
Messages à l’attention des architectes
À travers cet état des lieux actualisé des multiples usages du logement dans le canton de Genève, l’équipe du LaSUR formule des concepts socio-spatiaux qui sont autant de points de vigilance adressés aux futurs mandataires. Ces concepts permettent de déconstruire certains présupposés; ils questionnent par exemple des réflexions récentes qui prônent la réduction de la surface par habitant pour résoudre la crise du logement, en montrant au contraire la persistance – voire l’intensification – des besoins d’espace à l’intérieur des logements pour accueillir, faire jouer les enfants, travailler.
Ils invitent aussi les concepteurs à se méfier d’idées a priori vertueuses projetées sur les besoins des habitants. L’équipe pointe ainsi les limites de la mutualisation, notamment à travers le cas des salles communes qui, lorsqu’elles sont installées dans le logement social, génèrent souvent des conflits d’usage ou sont délaissées. Pour Luca Pattaroni, il faut d’abord comprendre jusqu’où l’on est prêt à partager et comment accompagner cette mise en commun, pour que les espaces mutualisés soient une plus-value et non une compensation ambiguë à des logements trop petits. Tout le monde n’a pas la même capacité à faire usage de ces espaces, qui ne bénéficient donc pas automatiquement de manière égale à toutes et tous. C’est un enjeu majeur des formes contemporaines de justice qui doivent accompagner la densification des milieux de vie.
Autre concept auquel l’équipe du LaSUR invite les architectes à réfléchir, celui de densité fluctuante (on héberge des amis, ses enfants une semaine sur deux…) en fonction des recompositions familiales, professionnelles, et des rythmes de vie. Comment absorber les fluctuations biographiques et gérer l’intimité, dans un contexte de fixité résidentielle? Car aujourd’hui à Genève, déménager pour s’adapter signifie souvent quitter un logement peu cher pour un autre plus petit et plus coûteux…
Ces constats plaident pour une plus grande plasticité du logement – voire de l’immeuble lui-même. Une telle adaptabilité ne devrait pas reposer uniquement sur les ressources individuelles, les capacités de bricolage ou les moyens financiers des habitants, mais relever d’un projet collectif. L’équipe du LaSUR appelle ainsi à concevoir une véritable politique sociale de la modularité, à l’image des politiques publiques en matière de rénovation énergétique. Celle-ci impliquerait de réarticuler l’intelligence architecturale, les dispositifs de transformation des espaces et les mécanismes de prise en charge financière et sociale.
Filogie: changer la culture du projet
Pour l’équipe du LaSUR, le projet de logements porté par la Fondation constitue une opportunité de renouveler la culture du projet. Ainsi l’innovation et l’expérimentation, fondements de Filogie, sont à chercher autant dans le processus que dans le projet lui-même. Le travail collectif interdisciplinaire et prospectif initié en amont se poursuit, entre production de l’expertise et réflexion sur la mise en forme, accompagnant la réflexion du maître d’ouvrage et des équipes de mandataires tout au long de la démarche. L’amont (études, conception) et l’aval (gestion, maintenance, entretien) reviennent ainsi au cœur du projet d’architecture.
Notes
1. Domotopie: enquête sur le «chez soi» dans un monde en mouvement, projet de recherche FNS sous la dir. Luca Pattaroni, EPFL/LaSUR, en partenariat avec Line Fontana, HEAD, 01.09.2020–31.08.2024.
Enquête sur le logement dans le canton de Genève
Équipe LaSUR EPFL pour Filogie:
Luca Pattaroni
Capucine Legrand
Fiona Del Puppo
Équipe Domotopie:
Luca Pattaroni, LaSUR
Garance Clément, LaSUR
Fiona Del Puppo, LaSUR
Marc-Édouard Schultheiss, LaSUR
Partenaire: Line Fontana (Fagart
et Fontana), HEAD
Filogie
Direction: Nadia Cao
Conseil de fondation:
Bruno Marchand, président
Luca Pattaroni, vice-président
Nicolas Dzierlatka, secrétaire
Marc Maugué, membre
Jacques Roulet, conseiller
Dès 2026:
Valérie Défago-Gaudin
Ariane Widmer
espazium revue rendra compte de la démarche engagée par Filogie jusqu’aux résultats du concours en 2027. Des chroniques dans la revue papier et des vidéos en ligne expliciteront la démarche et donneront la parole à ses participant·es.