Une ar­chi­tec­tu­re du re­pè­re?

«Making small things into large masses was the essence of 20th century civilization but today we have began to move in the opposite direction – transforming large things into small things »

Data di pubblicazione
30-01-2014
Revision
13-10-2015

TRACÉS : Un petit projet architectural se définit souvent par rapport à son échelle. Selon vous, existe-t-il d’autres critères qui entrent en compte dans sa définition ou est-ce seulement une question de taille ? 
Kengo Kuma : Ce n’est pas seulement une question d’échelle. Je considère qu’à partir du moment où l’architecte peut bénéficier d’une certaine liberté, c’est qu’il s’agit d’un petit projet. Par opposition, les grands projets sont plus contraignants et la marge de manœuvre est nettement plus limitée. Si je tiens autant aux petits projets, c’est parce qu’ils offrent un espace de liberté très utile à la recherche. A l’atelier, nous développons des systèmes de construction à petite échelle et nous les adaptons ensuite à de grands projets. 
Mais il y a aussi une autre raison qui motive la réalisation de petits projets : la formation des jeunes architectes qui collaborent dans nos bureaux. Après avoir travaillé sur de petits projets, ils passent à l’échelle supérieure. Ce système permet de stimuler leur créativité et ça fonctionne très bien. L’engouement est tel que nous avons dû créer un système de rotation car tous les collaborateurs veulent désormais travailler sur les petits projets.
Pour revenir à la question de l’échelle, je cherche toujours à trouver de petites unités, y compris dans les grandes réalisations. Pour moi, la petitesse est étroitement liée à l’élément d’unité, c’est-à-dire à l’élément d’une construction. Si le béton constitue un seul volume, les projets en bois impliquent en revanche la construction de très petits éléments, donc de très petites unités. 

A partir du moment où un projet bénéficie d’une certaine liberté, vous l’assimilez à un petit projet. Que faut-il entendre par liberté ?
Il s’agit de la liberté par rapport à un programme. Du fait que l’on puisse ou non faire abstraction d’un programme. Les grands projets nécessitent de travailler avec des promoteurs ou des institutions qui mettent en avant leurs propres projets. Il n’y a aucune liberté.
Je pense que l’architecte devrait pouvoir participer à l’élaboration des programmes ou, tout du moins, être capable de les anticiper. Ce n’est évidemment pas possible dans les concours. Mais, si un maître d’ouvrage fait preuve de bon sens, il devrait veiller à ce que l’architecte puisse, si nécessaire, modifier ou ajuster le programme. 

J’aimerais revenir sur la question de l’échelle. Vous énoncez : « Toujours chercher à trouver de petites unités y compris dans de grandes réalisations ». Le projet du FRAC de Marseille (images 1 et 2), par exemple, vous permet-il d’expliciter cette réflexion ?
Le FRAC de Marseille n’est effectivement pas un bâtiment de petite échelle en termes de superficie, mais il se distingue d’un volume unitaire en béton. J’ai créé ce bâtiment en concevant un mouvement sur la base d’une infrastructure en spirales recouvertes de petits éléments, lesquels ont été expérimentés à l’atelier pour réaliser de petits édifices (image). A l’échelle du FRAC, ce sont comme des particules dont la morphologie est analogue aux écailles d’un poisson. 
Tout matériau comprend de minuscules particules. Dans votre corps, il y a aussi des particules qui sont différentes les unes des autres. Le professeur Sasaki, qui est un spécialiste des sciences de la perception, m’a expliqué ceci : chez les animaux, ces éléments miniatures jouent un rôle très important dans leur conception de l’espace. Si le sol ne contient pas de particules, ils ne peuvent connaître ni les distances, ni la rapidité de leurs mouvements. Sans cela, leur situation peut devenir très délicate. Je pense que l’on peut transposer cette analyse chez les humains, d’où l’importance des petites unités, y compris et surtout dans les grands projets.

Et à l’échelle urbaine, est-il possible de maintenir ce même principe ?
Un projet d’urbanisme n’implique pas nécessairement la construction de grands immeubles. Il s’agit à chaque fois de trouver le moyen de vivre dans un petit espace. 
Par ailleurs, il faut aussi souligner le fait que, d’un point de vue historique, les Japonais ont toujours su vivre dans un espace limité. Le Japon a longtemps vécu isolé, c’est un petit pays dont la surface utilisable est très restreinte : il y a les montagnes, et 70 % du territoire est couvert par la forêt qui est très protégée. Vivre à l’étroit fait en quelque sorte partie de notre mode de vie. La tradition des maisons de thé en est une belle preuve. Elles n’occupent dans nos demeures qu’un tout petit espace d’environ 2.7 m2 – c’est la norme –, mais vous seriez étonnée de voir le nombre de gens qui parviennent à y vivre !

Under One Roof2 peut-il être défini comme un petit projet ?
Etant donné que le système de construction employé nous a offert une grande liberté, je considère que Under One Roof entre dans la catégorie des petits projets. En effet, nous étions libres dans la conception de la structure et nous avons mis au point une nouvelle solution, un système non conventionnel.
Il s’agit pourtant d’un long bâtiment dans lequel j’ai voulu traduire une impression similaire à celle donnée par une petite maison. L’idée était de créer, en tout point du projet, une proximité avec le sol, que l’on en ressente partout le contact et à la fois que l’on puisse se tenir sous un seul toit. La conception du toit est très importante, voire essentielle dans mon travail. Elle est étroitement liée à la petitesse du bâtiment. Une toiture confère aux usagers une sensation de protection, d’abri. Ce lien fort entre la toiture et le sol ne renvoie non pas à la question d’échelle en termes de superficie, mais à une question d’échelle humaine. Cette dernière a également son importance dans la définition d’un petit projet.

Les « petits » architectes aspirent souvent à de grandes réalisations. A contrario, les « grands » architectes veulent faire de petits projets. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Votre question porte sur l’ambition susceptible de nourrir naturellement un être humain qui réalise de grands projets. C’est une réflexion très philosophique. Qu’est-ce que le désir humain ?
A mon sens, un architecte n’a, à notre époque, plus besoin de réaliser de grands projets pour être reconnu. D’une manière générale, les grands projets ont perdu de leur attractivité. Même si on continue à en faire, ce n’est aujourd’hui plus aussi excitant de construire des gratte-ciel. La tendance s’inverse. Les petits projets connaissent un réel regain d’intérêt. Mais la situation était bien différente au 20e siècle.
A l’époque, on nous enseignait que l’importance d’un projet se mesurait à sa taille, à sa grandeur. Du coup, les architectes s’intéressaient d’abord à de petites choses, puis se mettaient ensuite à construire de plus en plus grand, des musées, des tours ; etc. En somme, cette progression correspond à une évolution tout à fait normale et logique de la vie humaine. Mais je trouve ce type d’existence très ennuyeux. Au Japon, ce fut par exemple le cas d’architectes de la génération précédente comme Isozaki ou Kurokawa. En revanche, Kazuo Shinohara est l’exception qui confirme la règle. Bien qu’il n’ait conçu que des petites maisons, son influence dans les années 1970 et 1980 a été considérable, notamment en Europe où il était célèbre. Cela peut arriver parfois.
Actuellement, il n’est plus nécessaire de construire de grandes choses pour avoir de la notoriété.

Comment expliquez-vous cette évolution ?
Cette évolution est étroitement liée au système de communication qui a changé de manière radicale ces dernières années. Désormais, il est possible que de petits projets aient de grandes répercussions sur la société. Avec l’arrivée des nouvelles techniques de la société de l’information, on a introduit des changements en faveur des petits projets. Ils peuvent bénéficier d’une bonne visibilité grâce aux nouveaux moyens de communication. Plus besoin d’ériger une tour pour être reconnu ! C’est ainsi que l’on a vu apparaître une nouvelle génération d’architectes japonais dont font partie Junya Ishigami ou Sou Fujimoto. Pour eux, les petits projets sont plus intéressants que les grands. 

Un dernier mot ?
Le globe est petit, si nous arrivons à vivre dans un espace réduit, la capacité du globe sera plus grande. Se servir de petits éléments, vivre dans un espace plus réduit, cela aidera à résoudre les problèmes environnementaux de notre monde.

Entretien traduit de l’anglais par Evelyne Tatu et Aurélie Buisson

 

 

Notes

1. Kenneth Frampton, Kengo Kuma: complete works, Thames & Hudson, 2012, Londres (Traduction: Le principe de composer de larges volumes à partir de petits éléments incarne l'esprit du 20siècle. Aujourd'hui, nous travaillons dans le sens inverse - décomposer les grandes entités en plus petits éléments.)
2. Dans la longueur de sa toiture, Under One Roof, le futur bâtiment de l’EPFL, abritera trois pavillons dont la diversité programmatique traduit l’interdisciplinarité du campus. Lire article « L’art de la simplicité », TRACÉS n°13-14, pp. 21-24. 

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