Cui­si­ne: hy­bri­der pour dé­ve­lop­per l’ima­gi­nai­re

L’architecte et enseignant Germain Brisson questionne la difficile émancipation de la cuisine comme objet architectural, encore théâtre domestique contemporain du sexisme ordinaire. Certaines expérimentations récentes dans le champ des commandes privées augurent pourtant un espoir. À quand la même attention dans le logement public et social?

Data di pubblicazione
12-03-2026
Germain Brisson
architecte (Rocades, Lausanne) et enseignant de projet à la HEIA-FR

Peu de sujets typologiques sont aussi intriqués avec celui du sexisme que celui de la cuisine. Objet de fascination sociologique autant que dispositif technologique, on doit ses principales avancées à des architectes femmes et des militantes féministes, comme Charlotte Perkins Gilman, pionnière de l’économie domestique (à qui Dolores Hayden consacrait un chapitre entier dans son livre de référence La grande révolution domestique1). On doit aussi ses applications les plus assujettissantes à des architectes hommes. La maison Schindler, construite à Los Angeles en 1921 par Rudolph M. Schindler, en est un exemple flagrant: faisant preuve d’un esprit d’innovation salutaire en mutualisant la cuisine dans cette maison conçue pour deux couples (dont le sien), il la rend cependant accessible par une petite porte depuis chacune des chambres… des épouses! Dans cette lignée, et au fil du 20e siècle, la cuisine a ainsi évolué sans pour autant se débarrasser des biais sexistes de fond qui l’habitent.

Pourtant, l’ouverture de la cuisine sur d’autres pièces et à d’autres fonctions offre des exemples éclairants pour comprendre comment la cuisine peut aussi bien être un lieu d’émancipation que de contrainte. Apparaissant timidement au fil de l’histoire, les expériences d’hybridation typologique impliquant la cuisine se font plus radicales dans certains projets récents, essentiellement dans le domaine privé. Et si cette hybridation était un nouvel élément de réponse pour développer des cuisines plus inclusives?

L’évolution de la cuisine

Dans son ouvrage Cuisine, recettes d’architecture2, Catherine Clarisse offre une analyse exemplaire de la façon dont cette pièce est passée d’espace à tout faire à l’outil fonctionnaliste que l’on connaît aujourd’hui: d’abord la suppression de la table – au profit du plan de travail et de la cuisine aménagée sur fond de taylorisme, dont l’exemple célèbre est celle de Francfort de Margarete Schütte-Lihotsky –, puis la disparition de la fenêtre, permise par l’invention de la ventilation mécanique contrôlée (VMC). Cette innovation relègue la cuisine dans les fonds sombres des plans d’architectes, un défaut dont Charlotte Perriand tirera pourtant parti dans l’unité d’habitation de Marseille. Alors que la cuisine se transforme en pièce à part entière au fil de l’évolution du logement, les relations qu’elle entretient avec les autres espaces domestiques deviennent également peu à peu un sujet d’étude en soi. Ces interactions spatiales révèlent comment la conception architecturale colore nos manières d’habiter, et en creux détermine si elle reproduira des normes genrées ou non. Il apparaît alors crucial aujourd’hui d’interroger ces normes, et de se demander si la mise en lien de la cuisine avec d’autres espaces du logement pourrait permettre un décloisonnement des pratiques et une ouverture vers de nouveaux scénarios plus ouverts d’habiter.

Vers une cuisine inclusive?

Si, selon Catherine Clarisse, la cuisine s’est resserrée autour de la femme comme un corset3 pendant la première moitié du 20e siècle, avant de s’ouvrir «à l’américaine», véhiculant l’idée que la femme pourrait ainsi enfin participer aux discussions de ces messieurs tout en préparant le dîner, elle reste malheureusement un lieu de fortes ségrégations sexistes. Cette contrainte reste au cœur des questions féministes, comme en témoigne récemment le numéro 11 de la revue La Déferlante, consacré à la thématique «Habiter»4. Dans la même lignée, le collectif Angela.D5, qui lutte contre les inégalités de genre dans le logement, s’est attelé concrètement à la question et a élaboré une série de propositions dans sa «Grille des critères et recommandations pour un logement social inclusif», en 2022. Les militantes de ce collectif proposent notamment de concevoir la cuisine comme un lieu accueillant avec lumière naturelle, vue vers les espaces extérieurs et si possible une position centrale pour assurer un rôle distributif. C’est spécifiquement ce dernier point qui a orienté le choix des cas d’étude qui illustrent cet article.

L’histoire entremêlée de la cuisine et de la salle de bain

Pour éclairer sous un jour nouveau la question de la domesticité, il est intéressant de considérer en parallèle l’évolution de la salle de bains. D’abord très lié au foyer, au feu, l’acte de se laver se fait au milieu de la cuisine – qui du reste n’en est pas encore vraiment une! Plusieurs siècles de pudeur, de morale, d’hygiénisme et d’«avancées» technologiques l’ont également reléguée dans le noir, trop souvent éclairée artificiellement et ventilée mécaniquement, déconnectée du reste du rythme d’une journée, fonctionnalisée. Si l’on revient aux préconisations d’Angela.D, on peut facilement identifier les bénéfices qu’aurait une salle de bains éclairée et ventilée naturellement, tant en termes de spatialité que sur le plan de la sobriété énergétique. La salle de bains pose aussi la question de la place du corps dans la sphère domestique et des normes qui poussent à le cacher, notamment quand il est nu. On pourrait alors faire un parallèle entre la petite cuisine pratique et la salle de bains technique, deux pièces du logement dans lesquelles le corps est mis au service d’une fonction et ne répond plus aux promesses de sociabilité et de lien humain qui devraient faire de la sphère domestique un lieu de sécurité et d’égalité. Coupées du reste du foyer et trop souvent sans grand intérêt spatial, on en oublie que ces pièces sont aussi des endroits de soin, personnel et collectif, et de plaisir. Un plaisir qui ne se consomme pas nécessairement toujours seul·e, mais qui peut aussi gagner à être partagé.

Sortir la cuisine de son carcan

Les projets sélectionnés ici placent la cuisine dans des configurations non conventionnelles et interrogent tout autant les dynamiques de répartition genrée des rôles au sein du logement que la place du corps et la pudeur dans la sphère domestique. Si celui d’EMI ArchitektInnen (voir p. 11) présente une application concrète dans le logement social, la majorité des exemples explorant l’éclatement de la cuisine (et de la salle de bains) se situe plutôt dans le logement privé. Le logement collectif répond encore trop souvent à des injonctions conservatrices. En effet, au-delà de quelques fondations qui plébiscitent des logements sociaux expérimentaux, trop nombreux sont encore les promoteurs qui mettent en avant le logement familial «classique». Du côté des architectes, l’appétit pour l’exploration typologique est vif. Un rapide coup d’œil aux sujets de diplômes dans les hautes écoles montre même une pression grandissante de la Gen Z. Alors à quand une prise de risque plus grande chez nos maîtres d’ouvrage? Mettre la cuisine (et la salle de bains) en contact direct avec l’air et la lumière ne se fait pas nécessairement au détriment des autres pièces: c’est ouvrir la voie à moins de technique, à plus de sobriété énergétique dans le logement. Et force est de constater que quand on s’attèle à déconstruire ces sujets, on ouvre des possibles et on développe l’imaginaire!

Cas d'études

La cuisine comme pièce centrale distributive – EMI ArchitektInnen, Wohnhaus Freihofstrasse, Zürich-Altstetten, 2015-2019
Si dans ce projet la configuration de la cuisine répond à des standards normatifs assez classiques, c’est sa position et les relations qu’elle entretient avec les autres pièces du logement qui en font un projet éclairant pour le sujet qui nous occupe. En effet, la cuisine distribue presque toutes les pièces. Elle revêt alors une dimension de Diele, un hall habitable et distributif généreux. Comme une traduction parfaite des besoins énoncés par Angela.D, la cuisine devient ce lieu accueillant au point névralgique du plan. Elle s’ouvre sur le balcon et l’extérieur et offre une perspective privilégiée sur le séjour. Les cuisines distributives, tout comme celles explorant la thématique «entrer par la cuisine» observables dans les typologies de logement paysan ou pour des traductions plus contemporaines (voir le projet de Lütjens Padmanabhan à la Waldmeisterweg présenté dans l'article de Capucine Legrand: Spé­cia­li­sée ou po­ly­va­lente: la cui­sine en ques­tion), semblent être les seuls exemples transposables au logement à loyer abordable parce qu’ils permettent d’optimiser les surfaces de dégagement et donc d’augmenter la densité et la rentabilité des projets.

La cuisine comme rotule – Rocades Architectes, transformation d’un appartement des années 1970, Corseaux, 2020-2021
Ne cachant pas la référence au projet d’EMI, notamment dans les statuts des différentes ouvertures, notre projet pour la transformation d’un appartement des années 1970 place la cuisine à un point charnière du plan. On le devine facilement, celle d’origine (à côté de l’ascenseur) était le reflet des usages de l’époque, coincée entre quatre murs et détachée des pièces de vie. En récupérant la surface d’un couloir sous-utilisé, elle se voit élevée au rang de rotule, de point d’articulation, entre entrée, séjour et partie nuit. À l’autre bout du couloir et dans l’enfilade visuelle avec la cuisine, la salle de bains devient quant à elle une pièce noble, le bain se mélange à la lecture, la fenêtre apporte un second jour à la salle de douche.

Cuisine, douche, balcon en enfilade – vvv architecture urbanisme, rénovation d’un appartement des années 1960, Bruxelles, 2019-2020.
Cette transformation d’un appartement du patrimoine ordinaire de la deuxième moitié du 20e siècle fait la démonstration des changements de paradigme du logement contemporain. Dans ce projet, les architectes belges démontrent la puissance d’un triangle typologique inattendu. En acceptant de perdre un peu de surface chauffée au profit d’un balcon plus long, et en plaçant la cuisine à l’entrée, le plan adopte une nouvelle dimension, qui ferait bondir tous·tes les professeur·es de projet (on n’ouvre pas une salle de bains sur une cuisine, quand même!) s’il ne regorgeait pas de subtilités d’usage bien maîtrisées. D’abord, les toilettes ont évidemment leur entrée propre, bien privée celle-ci. Ensuite, la salle de douche, traversante, peut parfaitement fonctionner en étant commandée depuis la chambre. Enfin, et c’est bien là toute la richesse de l’invention typologique, cuisine, douche et balcon ouvrent un dialogue à trois, permis par les grandes cours d’îlot bruxelloises en toile de fond.

Manger dans sa baignoire, et boucler la boucle – Localarchitecture, Manuel Bieler (co-auteurs), surélévation Dapples, Lausanne, 2021
Dans ce projet de surélévation d’un immeuble lausannois, Localarchitecture et Manuel Bieler (co-auteurs) font une proposition pour le moins étonnante. Et la surprise tient ici à une articulation clé, une pirouette typologique: une baignoire, tenue entre l’évier et la fenêtre, sur le palier de l’escalier d’accès à la mezzanine. On pourrait presque croire à une erreur du plan, un symbole autocad oublié, si nos imaginaires (pour autant qu’on les entraîne un peu) ne nous emmenaient pas explorer des scénarios inattendus. On y voit une personne se délasser en racontant sa journée de travail pendant que sa·son partenaire prépare le repas, ou un/des parents donner le bain aux enfants pendant que le ragoût mijote à côté. Et soudain, des instants, qui d’ordinaire ne peuvent se produire parce qu’un mur les sépare, prennent vie. «Il fallait y penser. Bien sûr!»6 Et la boucle est bouclée: on se baigne à nouveau près du foyer; des plaques à induction, cette fois-ci.

 

Notes

 

1. Dolores Hayden (1981), La grande révolution domestique: une histoire de l’architecture féministe, Coll. Façons, Ed. B42, Montreuil, 2023

 

2. Catherine Clarisse, Cuisine, recettes d’architecture. Tranches de villes. Les Éd. de l’Imprimeur, Besançon, 2004

 

3. «Le fameux plan libre des architectes, lorsqu’il s’agit de cuisine, n’autorise pas une grande liberté de mouvement: au contraire, l’espace se resserre autour de la ménagère pour lui éviter de faire trop de mouvements. Pourrait-on aller jusqu’à évoquer une ‹cuisine-corset›?», Ibid., p. 19

 

4. Sylvie Fagnart, «Architecture: se mettre à la cuisine». La Déferlante, n° 11 (2023): pp. 106-111. Dans cet article, la lecture d’un sujet architectural par une journaliste spécialisée dans les sujets de société permet de mettre en perspective et de relativiser la portée des innovations architecturales. Sans une remise en question du système politique et économique dans lequel elles s’inscrivent, leur effet reste malheureusement limité. Sylvie Fagnart cite néanmoins Paule Perron, architecte et chercheuse, qui postule que les architectes ont surtout le devoir «d’identifier les exclusions que produisent les espaces, pour chercher à les réduire».

 

5. Angela.D est un collectif pluridisciplinaire de militantes, d’urbanistes, d’architectes, de sociologues et d’animatrices basé à Bruxelles et qui œuvre à attirer l’attention sur le logement comme marqueur social des inégalités entre les hommes et les femmes, à contribuer à une politique équitable d’accès au logement pour les femmes et à réduire les obstacles qui entravent leur autonomie. Elles ont réalisé un premier projet de cohabitation à Bruxelles nommé CALICO (Care and Living in Community) qui offre 10 logements égalitaires, solidaires, intergénérationnels et ouverts sur le quartier à des femmes en situation de précarité ou vieillissantes.

 

6. Cette exclamation est extraite d’une citation de Le Corbusier, qui ne méritait pas sa place dans l’article, mais dont l’intérêt de figurer en note de bas de page est de témoigner du sexisme éhonté qui a dominé la réflexion autour de la cuisine chez les architectes masculins du 20e siècle: «La femme sera heureuse si son mari est heureux. Le sourire des femmes est un don des dieux. Et une cuisine bien faite vaut la paix du foyer. Alors faites donc de la cuisine le lieu du sourire féminin, et que ce sourire rayonne sur l’homme et les enfants présents autour de ce sourire. Il fallait y penser. Bien sûr!», Le Corbusier, Poser la question de l’habitat moderne c’est poser le problème de l’art de vivre aujourd’hui. Document préparatoire au CIAM 9 d’Aix-en-Provence, destiné à présenter l’Unité d’habitation de Marseille, écrit à Chandigarh en mai 1953 (Fondation Le Corbusier: F1 07)