Les pay­sa­ges de l'eau en trois ac­tes

De la région des Trois-Lacs à la plaine du Rhône, du Chablais genevois à la Broye, la Suisse romande est un territoire d’eaux, sans cesse corrigées, canalisées, déviées, épurées, renaturées, revitalisées. Suivre la chronique de ces projets au très long cours dans les archives, c’est aussi lire l’histoire du paysage, bien avant que celui-ci ne soit une discipline et un métier.


 

Data di pubblicazione
24-11-2025
Valérie Hoffmeyer
journaliste, architecte paysagiste et correspondante régulière pour Tracés.

L’eau fait projet et c’est une tragédie en trois actes qui convoque, par ordre chronologique, les ingénieurs, les environnementalistes, les paysagistes. Une histoire qui se joue de la région des Trois-Lacs à la plaine du Rhône, puis dans pratiquement toutes les villes romandes, selon une dramaturgie assez précise. Le premier acte se situe avant la période industrielle, lorsque l’eau divague en liberté dans les plaines et entre les lacs, et même au sein des villes. Le deuxième est celui des régulations d’envergure entreprises dès le 19e siècle; il inclut les deux siècles de prison ferme dont l’eau a écopé depuis 1808, début officiel de la première correction des eaux du Jura. Enfin le troisième acte, inauguré à la fin du 20e siècle, offre une liberté conditionnelle aux cours d’eau, détuyautés ou décanalisés, sous la forme de projets de renaturation, voire de revitalisation. Les archives du BTSR, d’IAS et de TRACÉS permettent un suivi détaillé des épisodes de cette grande saga de l’eau en terres romandes. Mais si l’actrice principale est clairement identifiée, le cadre dans lequel elle évolue et qu’elle imprègne, est, lui, absent de ce fil documentaire. Jusqu’à l’orée des années 2000, il n’est pratiquement jamais question de paysage et des évolutions majeures que celui-ci traverse pourtant au fil de ces opérations.

Acte I: la liberté

La liberté des eaux, telle que les gens du 18e siècle ont pu la connaître, se traduirait d’un point de vue écologique par de riches écosystèmes, avec des zones de marais de différentes profondeurs, des rivières qui méandrent, accompagnées d’une végétation et d’une faune très diversifiées, adaptées aux variations incessantes des niveaux d’eau. Sur les pentes et les reliefs s’installent les villages, à l’abri des crues. On vit de la pêche et d’un peu de chasse, les terres alternativement inondées et asséchées étant difficiles à cultiver. Les moustiques et les fièvres sont une plaie quotidienne. En 1905, ce paysage-là est décrit comme une longue catastrophe, dont les gens se plaignent depuis au moins 1674, quand les doléances sont rapportées à Berne1, et à laquelle il s’agit de remédier sans délai. «Cette vallée n’a été que trop souvent la proie des eaux diluviennes et le théâtre d’inondations générales qui formaient, des trois lacs, une seule mer intérieure, envahissant ainsi le domicile et les domaines en culture des populations effrayées», écrit John Landry2, ingénieur, justifiant «l’œuvre remarquable» que fut la première correction des eaux du Jura et la nécessité d’attaquer la deuxième. 

Acte II: la contrainte

Historiquement, ce sont donc les ingénieurs qui s’emparent de la question de l’eau, avec des enjeux d’assainissement, mais dont les conséquences sur le développement économique sont au moins aussi présentes que la seule jugulation des crues. Les corrections comptent mettre au pas les eaux du Jura dans la région des Trois-Lacs tout comme celles du Rhône en Valais. Même s’ils ont commencé au début du 19e siècle au pied du Jura, les grands travaux sont simultanés dans les deux régions, dans les années 1860, initiant un essor qui donne des idées décoiffantes à certaines personnalités locales. M. Suchard de Serrières veut ainsi jeter les eaux de la Sarine dans le lac de Morat, M. Fornerod d’Avenches propose, lui, de vider le lac de Neuchâtel dans le Léman par un canal entre Yverdon et Morges, et M. Rappart aurait bien aimé construire un chemin de fer flottant, offrant 10 millions de francs aux travaux de la correction des eaux du Jura, en échange d’une concession…3 Mais pour faire du grosses Moos, le grand marais du Seeland, un paysage stabilisé et cultivable à l’année, sans gouilles ni bosquets, ce sont les plans de l’ingénieur grison Richard La Nicca qui sont retenus. Et les mesures sont spectaculaires: l’Aar est déviée dans le lac de Bienne par le canal de Hagueneck, celui de Nidau, près de Büren, emprunte, en version rectiligne, une partie de l’ancien cours de la Thielle, tandis que les cours d’eau qui reliaient librement les trois lacs entre eux sont «agrandis et redressés», comprendre: canalisés4. Le niveau du lac de Neuchâtel est abaissé de 2.7 m.

Le paysage s’en trouve radicalement transformé. Ainsi «rectifiées», les rivières ne méandrent plus, elles perdent leurs ripisylves, les milieux humides sont asséchés pour être cultivés. Les passerelles sont remplacées par des ponts, les ­chemins par des voies praticables. Maîtriser les eaux est directement profitable à l’agriculture par le gain de terres arables (plus de 20000 ha après la première correction des eaux du Jura5), mais pas seulement. Pour Gonin et ses contemporains, «une vaste plaine semée de villes industrielles, de villages agricoles, de campagnes prospères embellies par trois beaux lacs» représente une réussite absolue et les régions drainées un paysage idéal pour accueillir le progrès, dont le train et les routes font partie.

Lorsque de nouvelles crues se déclarent malgré tout, au premier tiers du 20e siècle, le modèle n’est pas remis en question. Il faut conserver les acquis en termes de terrains exploitables et poursuivre le développement, même en temps de guerre. Les canalisations et autres mises sous tuyau se poursuivent, les rivières disparaissent peu à peu des villes et de leurs abords immédiats, profitant de la disponibilité de la main-d’œuvre. Sont ainsi partiellement ou totalement enfouis le Seyon à Neuchâtel, la Louve, le Flon, la Mèbre et la Chamberonne en ville de Lausanne, le Galicien à Renens, la Sionne à Sion, la Veveyse à Vevey, la Sorne et la Doux à Delémont, et la liste est encore longue. À Genève, l’Aire et la Drize ont fait les frais du développement industriel de la Praille, jusque-là cultivée en plaine maraîchère. Le conseiller d’État Louis Casaï se réjouit ainsi, en 1944, des grands travaux menés dans son canton pendant la guerre, «qui ont mené à la correction de la Drize et de l’Aire»6, autrement dit à leur enfouissement.

Durant les Trente Glorieuses, la possibilité de redonner leur espace aux rivières, sans voûtage ni canal, n’est évidemment jamais envisagée comme une solution plausible. Au contraire, chaque débordement justifie de creuser un peu plus les lits, de construire des ouvrages de régulation plus performants, de soumettre au maximum les rivières et les lacs aux besoins de l’urbanisation et du développement économique. Officiellement, la deuxième vague de corrections démarre dans les années 1930 dans la plaine du Rhône (avec des surhaussements des digues et des élargissements du lit du fleuve) et dans les années 1960 dans la région des Trois-Lacs (avec des adaptations d’ouvrages, des approfondissements des lits)7. Dans les communes, les corrections ne semblent s’être jamais vraiment interrompues, même durant les deux guerres mondiales. La contrainte exercée sur les paysages d’eau est à son maximum, et le phénomène ne se limite bien sûr pas à la Suisse.

Acte III: la liberté conditionnelle

Les années 1990 sont marquées par l’arrivée de nouveaux modèles, venus d’Allemagne notamment, comme le détaille un article paru dans IAS en 19918. Alertés par les pressions exercées sur les milieux aquatiques, les pollutions, la perte de biodiversité, des spécialistes de l’environnement proposent de comprendre et d’utiliser les dynamiques naturelles de l’eau et de la végétation pour restaurer les milieux aquatiques et riverains. Le concept nouveau de renaturation9 consiste à sortir les cours d’eau de leur gangue maçonnée, voire de leur tuyau, à replanter les rives avec des essences adaptées (saules, aulnes, etc.), et surtout à redonner de l’espace aux rivières, seule solution durable, selon eux, pour absorber leurs variations de flux, améliorer la qualité des eaux et redonner sa place à la nature et aux paysages de l’eau. Avec 70% des espèces de poissons menacées ou disparues, 34% des espèces végétales en danger d’extinction, l’Allemagne met l’effort sur ce genre de projets et la Suisse s’en inspire, non sans développer une forme de sanctuarisation des milieux reconstitués, excluant autant que possible la présence humaine. 

Après celles des ingénieurs et des spécialistes de l’environnement, l’eau passe enfin en mains de groupements pluridisciplinaires, dès les années 2000. Engagés dans des projets de paysage à grande échelle, ces équipes réunissent des hydrauliciens, des écologues, des géologues et des pédologues, des chimistes et, enfin, des paysagistes. Toutes et tous travaillent ensemble sur les projets impliquant des cours d’eau et défendent une vision commune de revitalisation10, tissant les enjeux de la nature et de la culture, sans écarter les questions sécuritaires et sanitaires. 

Dans le contexte climatique actuel et au vu des enjeux liés à l’effondrement de la biodiversité, un retour vers des solutions purement techniques semblait, dans ce domaine et jusqu’à tout récemment, impossible à concevoir en Suisse. Portée par cette vision holistique et pilotée par des paysagistes11, la 3e correction du Rhône s’inscrivait dans ce long processus de réappropriation des eaux du fleuve, avec une plus grande place donnée à la nature et aux usagers et d’importantes options liées à la mobilité douce et à la restauration des écosystèmes, tout en restant avant tout un projet de protection contre les crues. Le coup d’arrêt imposé par le gouvernement valaisan en mai 2024 sur la base d’un calcul de risque fait craindre le retour d’une perspective techniciste, détachée des enjeux climatiques mais aussi sociaux12

Car, là aussi, la demande a profondément changé. Les besoins en matière d’accès à la nature et à l’eau et la volonté de changer la pratique des loisirs vers des activités plus locales sont démontrés année après année par le succès écrasant des plages au bord des lacs. Mais aussi celui de la nage portée par le courant au sein même des villes13, un domaine dans lequel la Suisse fait figure de modèle. Des projets récents montrent qu’une vision large et ambitieuse des paysages de l’eau rencontre de vrais succès: celui des rives de la Suze au nord de Bienne, libérées dans les années 2010 après cent ans passés dans un canal rectiligne, et transformées en parc urbain traversé par les mobilités douces14. Celui de la remise au jour de la Drize qui irriguera l’un des plus importants développements urbains d’Europe sur les anciens terrains industriels du PAV à Genève… Et si le projet certainement visionnaire et un peu utopiste du jeune collectif Affluent aboutit un jour, même le Flon pourrait revoir la lumière au cœur de Lausanne.15 

notes

1 John Landry, «La correction des eaux du Jura», BTSR 24/1905

 

2 Ibid. Landry cite son confrère Louis Gonin, ingénieur cantonal vaudois des Ponts et Chaussées et auteur d’un Mémorial édité à l’occasion de l’Exposition nationale de 1896 à Genève.

 

3 Ibid.

 

4 Ibid.

 

5 Fernand Chavaz, Siegfried Gygax, «La IIe correction des eaux du Jura», BTSR 9/1964

 

6 «Le programme genevois de grands travaux», conférence de Louis Casaï, conseiller d’État genevois en charge des Travaux publics, BTSR 11/1964 

 

7 Fernand Chavaz, Siegfried Gygax, «La IIe correction des eaux du Jura», BTSR 9/1964

 

8 Kern Klaus, «Cours d’eau, retour à la nature: expériences allemandes», IAS 13/1991

 

9 Ce terme de renaturation ne compte aucune occurrence avant 2000 dans les archives du BTSR ou d’IAS, contre 48 apparitions dès l’an 2000.

 

10 Le terme de revitalisation remplace celui de renaturation dans le processus de sélection des lauréats portant sur l’Aire à Genève. Marcellin Barthassat, «‹Renaturation› et agriculture, les revers du paysage», TRACÉS 23/2002 

 

11 Mathilde de Laage, «Projet de paysage en trois actes», TRACÉS 16-17/2019

 

12 Philippe Morel et Ulrich Stüssi, «Les professionnels secouent la tête», TRACÉS 8-9/2024 

 

13 Andreas Ruby, «Il faut reprendre le droit de nager dans les villes», TRACÉS 11/2019

 

14 Valérie Hoffmeyer, «Le nouveau paysage de l’île Suze», TRACÉS 8-9/2020

 

15 Marc Frochaux, «Qui a peur de la rivière en ville?», TRACÉS 6/2024
 

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