Ex­po­si­tion des di­plô­mes d’ar­chi­tec­tu­re EPFL 2021 – tour d’ho­ri­zon

Si vous ne pouvez pas vous rendre à Venise pour la Biennale, jetez donc un œil à Ecublens pour l’exposition des travaux de diplôme d'architecture EPFL, vous y trouverez des questionnements du même ordre: inclusivité, circuits courts, rôle de l’architecte, etc. Et force est de constater que certains projets d’étudiant·es soulèvent ici des questions aussi pointues que là-bas – la précision en plus. Petit tour d’horizon de travaux d’une relève enthousiasmante.

Auteur: Marc Frochaux

Publikationsdatum
28-07-2021
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne - EPFL
Architecture

 Les objets iconiques et les formes fortes n’ont plus la cote à l’EPFL. Les projets de diplôme présentés en 2021 s’assimilent plutôt à des interventions humbles, précises, bien qu’ils s’engagent sur les thématiques majeures et complexes de notre époque: la transformation de l’existant, les questions de genre appliquées à l’espace, le rôle politique de l’architecte, pour n’en citer que quelques-unes. 

Les rendus sont modestes, les documents semblent parfois manquer – mais c’est ce à quoi on pouvait s’attendre en cette année si particulière, lors de laquelle les ateliers n’étaient pas toujours accessibles. Cela s’explique également par la défiance envers les exigences d’une profession dont la perception semble avoir beaucoup évolué. Depuis quelques années déjà, les jeunes diplômé·es EPFL regardent en effet le star system avec mépris, se méfient des grands gestes vains, et se désintéressent même du concours – soit parce qu’il est devenu très difficile (et donc trop décourageant) de s’y démarquer comme jeunes professionnels, soit parce qu’ils estiment que les valeurs ancrées dans la compétition, la quête du «meilleur projet», ne correspondent plus à ce qu’il faut attendre des architectes qui devront aborder une transition sociale, économique et énergétique.

En 2021 les étudiant·es EPFL préfèrent se concentrer sur des populations un peu négligées dans les publications, comme celle de la paysannerie régionale, des travailleurs saisonniers ou de la prostitution. Ils et elles réfléchissent beaucoup à l’identité des occupants, remettent donc en question des typologies figées, afin de favoriser l’inclusivité et des modes de vie qui déconstruisent les rapports de genre. Un diplôme a même élaboré un processus participatif (réel), visant une appropriation collective d’espaces communs.

Les matériaux privilégiés sont le bois, le pisé et la pierre, quand il ne s’agit pas de réemploi d’éléments désassemblés ailleurs. Une carte facile à jouer, mais qui n’est pas toujours accompagnée d’une réflexion approfondie sur l’origine des matériaux ou le mode de mise en œuvre. Certains projets se concentrent sur l’espace public, le végétal et la pleine terre, font rejaillir en surface des cours d’eau canalisés il y a fort longtemps. Une bonne partie, enfin, va plus loin en proposant de réagencer des espaces existants en quelques gestes bien pensés. Parfois, ces projets ne sont pas même achevés ; ce sont des propositions, des processus, des démarches. Beaucoup d’étudiant·es anticipent ainsi un changement progressif qu’ils entrevoient dans une profession qui sera bientôt plus concernée par l’exercice de la transformation que par la construction nouvelle.

L’autre événement qui a marqué cette année, c’est une série d’échanges pas toujours très cordiaux sur l’avenir de la Section d’architecture, précipités par les changements à la tête de quelques chaires. Pourtant cette nouvelle «querelle entre les Anciens et les Modernes» semble avoir été parfaitement intégrée dans les diplômes, comme une base de réflexion solide sur laquelle les étudiant·es ont su se positionner habilement. Assis sur les épaules des géants, les nains voient plus loin. Si quelques tendances et leurs colorations politiques désuètes sont perceptibles ici et là, les travaux appartiennent d’abord aux étudiant·es. En plus d’avoir atteint un très haut degré critique dans leurs approches, on constate surtout une étonnante unité dans les attitudes, concernées non par l’utopie, mais bien par le réel.

Ci-contre, nous présentons une sélection qui doit vous en convaincre. Ce n’est pas un «best of», uniquement un aperçu de ce qui se fait aujourd’hui à l’EPFL.

1. Estoppey

Une étudiante a conduit une expérience inédite à l’EPFL. Pendant le semestre du diplôme, elle a accompagné les habitants d’une maison communautaire à Crémines, dans le Jura bernois. Dans cette ancienne horlogerie renommée Maison-Matrice, une dizaine de musiciens âgés de 20 à 50 ans expérimentent une vie collective.

L’autrice du projet de diplôme, telle une anthropologue, est allée vivre quelque temps dans cette maison pour documenter son fonctionnement, puis proposer un projet de transformations intérieures légères visant à faciliter la vie et la circulation dans le bâtiment principal, en anticipant un plan modulable et la possibilité de transformer les combles pour les rendre accessibles au public.

2. Niels Galitsch

Faire resurgir les rivières canalisées de Lausanne, voilà une idée qui revient de manière cyclique – on se rappelle le projet de concours de Luigi Snozzi pour l’îlot Riponne-Tunnel, en 1989. Une idée persistante comme celle-ci devrait peut-être être entendue. L’étudiant propose de créer deux réservoirs à l’air libre pour capter les eaux de ruissellement de la ville, puis de la redistribuer en contrebas. L’enjeu est de restituer naturellement par évaporation les eaux qui ne peuvent pas s’infiltrer – facteur aggravant du réchauffement climatique –, mais aussi d’affirmer la place de l’eau dans les espaces publics.

3. Claire Logoz

Le projet propose des interventions sur une villa urbaine lausannoise, classée au patrimoine. Si le projet suggère un mode d’intervention incrémental, réversible et donc intéressant pour aborder la transformation d’édifices anciens, le diplôme porte en priorité sur un autre sujet : une subversion de l’espace domestique, toujours très codifiée par des modes vie qu’on dit dominés par le patriarcat. En puisant dans un répertoire « d’altérations performatives » empruntées à quelques figures reconnues de l’histoire de l’architecture ou de la littérature, l’étudiante nous invite à comprendre comment quelques interventions – murs percés, escaliers en façade, rideaux, toitures ajourées – peuvent modifier une typologie, « inclure différents acteurs, différentes familles, différentes sexualités, différentes manières de vivre ».

4. Acquistapace

Le projet de diplôme articule avec un rare esprit de synthèse des questions liées au travail, au logement, à l’économie locale, mais aussi au climat intérieur – version low-tech. Pour accueillir une famille ainsi que les travailleurs saisonniers qui participeront aux vendanges d’une parcelle viticole située dans le flan nord d’une vallée rhétique, l’étudiant imagine une typologie en bande, simple d’apparence, mais qui permet de faire varier les espaces intimes et collectifs selon le nombre d’occupants, par un astucieux dispositif de circulation reposant sur une coursive appropriable et des escaliers incorporés dans un mur épais qui traverse la maison. Le mur massif est également un dispositif thermique permettant de réguler par déphasage le climat intérieur.

5. Barth

Avec énormément d’ironie, ce projet joue sur les clichés de l’iconographie soviétique pour aborder un problème contemporain particulièrement sérieux : la condition des travailleurs pendulaires, une population invisible et précarisée, bien que centrale dans les économies européennes. Le projet envisage de leur dédier un centre socioculturel dans une gare souterraine moscovite, un club de travailleurs comme ceux de Melnikov, « déguisé en shopping mall, pour être accueilli par le régime poutinien – capitaliste et conservateur », mais qui présente au centre de la composition une statue de Marx. Si le projet étonne par son échelle ambitieuse, le programme proposé (un paysage artificiel, un lieu d’exposition et un théâtre) correspond pourtant à des réalisations comparables, les SESC de São Paulo, qui apportent une plus-value exceptionnelle aux travailleurs de la capitale.

6. Blondel

Un étudiant a pris au pied de la lettre l’un des plus célèbres aphorismes de Luigi Snozzi : « l’architecture, c’est le vide. C’est à toi de le définir ». En intervenant sur le centre de la commune d’Echallens par un simple portique en pierres naturelles, il offre un cadre précis à l’espace public, une limite sur laquelle celui-ci peut se développer, et rejeter en dehors la pollution spatiale émise par les voitures.

7. Roy

Il y a aussi des musées parmi les diplômes EPFL, ou plutôt une réflexion sur leur relation à la ville. À l’heure où l’on construit de spectaculaires machines à exposer au cœur de la ville (Kunsthaus de Zurich, Plateforme 10 à Lausanne), l’étudiant propose de réunir deux musées existants de Sion par une intervention modeste : une simple galerie de bois à la structure finement articulée. Transformer pour lier, à faibles coûts, deux institutions, leur confère une nouvelle manière de fonctionner.

8. Ehrensperger et Versteegh

Un lieu pour accueillir tout un village. Avec tendresse et humour, les autrices de ce projet abordent les activités de la vie villageoise, sans la remettre en question, mais en l’acceptant tel qu’elle se présente aujourd’hui : loto, chorale, choucroute et raisinée. Des clichés, du folklore, précisément pour déconstruire ceux que les urbanicoles projettent sur le rural. Le projet, dont le caractère donne une définition en forme d’espace de ce qui la caractérise le mieux, du point de vue des deux étudiantes : la convivialité. Il s’agit d’un vaste espace couvert dont l’architecture puise dans le répertoire analogique de la construction vernaculaire. Son usage collectif se règle non pas en plan, mais sur le calendrier.

Exposition publique des projets de diplômes de la Section architecture, EPFL-ENAC
Rolex Learning Center, EPFL, Ecublens VD
Jusqu’au 30 juillet  

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