Tour Triangle à Paris: tombeau de nos idéaux
La der, 8-9/2026
Un quartier, un chantier et une vague de chaleur. Au pied de la tour Triangle, le temps long d’un projet voulu emblématique est rattrapé par des températures qui ne pardonnent plus. Dessinée par Herzog & de Meuron, portée par Unibail-Rodamco-Westfield et AXA/BNP, la tour devrait être inaugurée en 2027, mais elle cumule déjà les superlatifs : près de 700 mio d’euros d’investissement, 180 m de haut, une quarantaine d’étages pour 91 000 m2 de surface, et tout autant de béton, d’acier et de verre extraits, produits et livrés à la surchauffe. Pour en arriver là, il aura fallu près de vingt ans de débats1, deux votes au Conseil de Paris, des recours contestant la hauteur et la nature privée du projet, tous déboutés, enfin une enquête ouverte par le parquet national financier en 2021 pour favoritisme dans l’attribution du projet.
Après le temps des polémiques vient celui du regard, exaspéré face à la démesure de l’opération, mais aussi saisi par une architecture qui, bien qu’encore inachevée, n’est jamais tout à fait la même selon où l’on se place et le moment de la journée. Comparée à l’aspect baroque des tours Duo des Ateliers Jean Nouvel, la tour Triangle passe pour discrète, élégante, à condition de se tenir à distance ou en hauteur. Certains ont par le passé argué d’une altération du tissu parisien, mais dans les faits la tour s’insère dans un contexte assez disparate. Elle est accolée au parc des expositions – sorte de grands hangars sombres flanqués de pilastres années 1930 –, adossée au périphérique et suffisamment détachée de la ceinture haussmannienne des boulevards des Maréchaux pour ne rien leur devoir. À peine fait-elle de l’ombre au Palais des sports, un petit dôme façon Buckminster Fuller conçu à la fin des années 1950.
Si la tour ne rompt pas avec son contexte, elle ne le renouvelle pas non plus. Pour l’instant, c’est une très grande pyramide de verre en bordure de voie. Déconnectée et fortement spéculative, surtout. Au rez-de-chaussée, l’entrée d’un hôtel, une crèche, un centre médical et des commerces dits de proximité devraient s’installer, dans un quartier où les vitrines vides ne manquent pourtant pas. Mais l’essentiel du programme reste les étages de bureaux, soit 70 000 m2 supplémentaires, alors que le taux de vacance tourne autour des 10 % en Île-de-France, ce qui représente plus de 6 mio de m2 inoccupés. La réversibilité des plateaux a été avancée comme argument, mais en attendant la démonstration, on peut penser que les occupants qui s’y installeront laisseront d’autres surfaces sans preneur ailleurs.
Rien ne semble justifier cette tour Triangle. Tout au plus nous aura-t-elle permis de nous émouvoir un temps devant les prouesses d’un chantier impressionnant par son organisation, et par le lot d’interrogations aussi triviales que techniques qu’il suscite : de quelle taille est la grue ? Le dernier étage est-il une pièce au plafond pointu ? Combien d’ouvriers, et sont-ils moins nombreux à mesure que l’on monte les étages ? Mais surtout, qu’a-t-on enterré dans cette pyramide, sinon quelques idéaux de sobriété ?
notes
1. Le Conseil municipal de Paris vote en faveur de la tour une première fois en 2008, puis de justesse en 2015, vote à partir duquel s’amplifient les débats autour du projet.