La tour des Vernets, campanile de la densification du PAV
FHV architectes et l’entreprise totale Losinger Marazzi livrent la deuxième tour du PAV – la première dédiée au logement. Sous ses 86 m, elle accueille 256 appartements locatifs. Tièdement accueilli par la population, ce projet signe le retour de la tour résidentielle en centre-ville de Genève.
La tour des Vernets fait partie du plan localisé de quartier des Vernets (2017), aussi référencé comme le secteur G Acacias – Bords de l’Arve du plan directeur de quartier Praille-Acacias-Vernets (PAV, 2015). Les militaires qui s’entrainaient à la caserne des Vernets, à la place de laquelle ce nouveau quartier est développé, ont rejoint une infrastructure plus moderne aux abords de l’aéroport. La démolition de la dizaine de bâtiments d’un à cinq étages a commencé en novembre 2020. À l’emplacement d’une double halle de sport s’élève aujourd’hui la tour des Vernets et ses 26 étages. En juin 2022, le Canton a octroyé de nouveaux droits de superficie (DDP) au groupe d’investisseurs publics et privés «Ensemble»1 pour la construction de deux îlots résidentiels et d’une tour. Cette dernière a été attribuée à l’investisseur Swiss Life, qui dispose d’un droit de superficie pour une durée de 99 ans. Les loyers seront contrôlés par le Canton selon deux catégories distinctes: ceux des 50 appartements des étages 1 à 5 (Logements d’utilité publique [LUP] IV) durant 50 ans et ceux des 206 appartements des étages 6 à 26 (ZD LOC = zone de développement – location) durant 10 ans.
Dans ce nouveau quartier, la Ville construit aussi une école primaire, au centre de la zone piétonne, et le Canton un bâtiment universitaire sur la rue Lina-Stern, également planifié par l’agence FHV et l’atelier Descombes Rampini. FHV et ADR avaient gagné le concours d’architecture «Opération les Vernets» en 2014, pour l’ensemble du quartier. Leur composition urbaine faite de cinq éléments seulement se distinguait des autres par sa simplicité ainsi que par le choix d’une seule haute tour. Jacques Lucan, président du jury, avait décrit le projet lauréat comme «la plus belle synthèse». Ce concours porté par le Canton – avant la validation du PAV par les Communes – prévoyait l’attribution d’un mandat aux lauréats pour une portion significative du quartier.
Façade-grille
En promenade à Genève, je traverse le centre historique et aperçois la tour pour la première fois dans la profondeur de vue de Plainpalais. La figure d’une régularité frappante dépasse d’une dizaine d’étages les attractions du Luna Park. M’approchant de quelques blocs, j’admire le raffinement des façades historiques, et vois la hauteur de la tour se confondre par effet de perspective avec les quartiers traversés, dans un mélange des genres.
Une fois au bord de l’Arve, le parc Baud-Bovy dans le dos, la masse parallélépipèdique apparait dans son entièreté. Sa façade-grille, renforcée par les ombres portées des loggias au centre et sur les côtés, peut choquer par sa monotonie. Je jette un coup d’œil à la plage de graviers naturelle au-dessous. Construite à partir du même matériau, la forme qui la surmonte présente une structure étrangère à toute logique organique. Elle est le fait du calcul humain, et non de son intérêt pour le mimétisme.
La tour des Vernets présente le principe architectural de la répétition avec emphase, à la limite de l’outrance. En élévation, deux articulations et une symétrie axiale venant du plan servent d’exceptions: la position asymétrique de la loggia sur les façades courtes; la distinction des deux derniers étages – marqués par l’absence de balcons, l’effacement de la dalle intermédiaire et la surélévation des hauteurs sous plafond de 70 cm (3.20 m au lieu de 2.50 m); et la généreuse hauteur du rez-de-chaussée. Au-delà de ces minima représentatifs et d’une subtilité du plan, la façade signale la régularité d’une pure infrastructure résidentielle.
Béton désactivé
De part et d’autre de la tour d’un gris neutre (tirant sur le gris-cave les jours pluvieux), deux bâtiments de logement aussi longs que la tour est haute, reflètent ou reflèteront (pour l’îlot B) des couleurs chaudes, jaune-crème et ocre. Grise de loin, la façade présente de près une plaisante parure mouchetée. Il s’agit de fins panneaux préfabriqués en béton désactivé – le durcissement en surface a été ralenti pour en faire émerger les granulats noirs et blancs sous la pression de l’eau. Protégeant l’isolation extérieure et les pans de mur porteurs en béton, ils produisent un effet de masse à distance. La réduction des détails de plus petite échelle a permis de renforcer la lisibilité de la forme principale. Ainsi, les cadres des portes-fenêtres de couleur sombre contribuent à dessiner le relief de la façade, et leur arrangement systématique par deux confère l’illusion d’une grande fenêtre à deux ventaux. Les éléments de grande taille en béton désactivé s’alternent avec les doubles portes-fenêtres et créent une grille – forme esthétique symbolisant une structure générique, dans laquelle les habitant·es viendront s’installer dès le mois de mai.
Vie en hauteur
Les dix appartements par étage-type disposent de 20 chambres de 12 à 14 m2, groupées par quatre sur les façades principales, et par deux sur les façades courtes. Un garde-corps laisse 70 cm à l’extérieur pour se pencher sur la ville. Les séjours des dix appartements sont légèrement en retrait de la façade par leur prolongement d’une loggia de 1.75 m de profondeur. Grâce à cette disposition, les doubles portes-fenêtres illuminent alternativement un séjour ou deux chambres. Quatre séjours profitent d’une double orientation, mais les autres appartements ne sont ni traversants, ni en duplex; l’accès équivalent du plus grand nombre à la vie en hauteur a prévalu sur les inconvénients de la mono-orientation, fut-elle au nord. L’appartement-type de cette tour est le 4 pièces, bien qu’une variation intervienne deux fois par étage, sans affecter la régularité de la structure. Deux appartements pour lesquels la place manquait pour un WC séparé de la salle de bain deviennent donc des 3 pièces et leurs voisins, récupérant une chambre, deviennent des 5 pièces. Les deux derniers étages, qui comptent huit appartements, correspondent au prérequis de 10% de 6 pièces.
Caves à l’étage
Il est rare de lire un plan de tour avec autant d’appartements dans un volume compact, et a fortiori sans couloirs. Cela est rendu possible par l’opportunité de placer des espaces individuels de stockage, au centre du plan, entre les deux noyaux de circulation. Ceux-ci sortent du décompte des droits à bâtir du fait de leur fonction. L’annonce initiale d’offrir 1500 appartements aux Vernets a été réduite à 1355, et l’on peut imaginer qu’une densification a dû avoir lieu à l’intérieur de chaque bâtiment (îlots et tour) pour ne pas trop s’éloigner de la promesse originelle.
De part et d’autre des espaces de stockage, les ascenseurs débouchent sur deux halls de près de 30 m2 qui desservent chacun cinq appartements. La largeur réglementaire d’un accès (1.2 m à Genève), trop étroite pour placer deux portes d’entrée côte à côte, a été étendue sans impact sur les droits à bâtir. Ce jeu de subversion des normes donne un espace de proximité surprenant et bienvenu. Les entrées individuelles des appartements sont plus spartiates. Dans les séjours, auxquels on accède en dernier lieu, des cuisines génériques et linéaires sont installées dans le prolongement des toilettes et salles de bain – vers le centre de la tour. Leur facture simple soulève la question de l’évolution des loyers, une fois la période de contrôle dépassée.
De nouvelles glorieuses
En 2016 sortait un ouvrage sur des tours résidentielles des années 1930 à nos jours par les architectes et professeur·es Annette Gigon, Mike Guyer et Felix Jerusalem2. Après la Seconde Guerre mondiale, un nouveau type de tours résidentielles d’inspiration industrielle émergeait aux États-unis, avec les Promontory (20 étages et 67 m, 1949) et Lake Shore Drive apartments (25 étages et 82 m, 1951), signés par Mies van der Rohe3. L’esthétique était minimaliste, le modèle économique coopératif, et l’ambition: démocratiser l’habitat en hauteur. Profiter de la vue, si l’on ne souffrait pas du vertige, devait rendre optimiste!
À Genève aussi, on peut s’en réjouir: la vue dans la tour des Vernets s’étend du sol au plafond (moins le caisson de store), dans un format «portrait» depuis les chambres et «paysage» (en deux séquences) depuis les séjours. La cathédrale, le Salève, l’Arve ou le lac seront en vue quotidiennement, mais aussi les futures constructions du PAV, dont une dizaine de tours d’environ 90 m ou de plus de 170 m.
La tour des Vernets annonce en effet le début de la vaste opération d’urbanisation du PAV, qui verra s’ériger dans le ciel genevois un paysage de bâtiments de grande hauteur, pour partie résidentiels. Confiée à l’investisseur Swiss Life – que ses objectifs de rendement conduiront a priori à libérer les loyers à l’issue des 10 ans réglementaires pour en faire une tour de standing – ce campanile, déjà fraîchement accueilli par la population, pourrait-il devenir le totem fédérateur d’un mouvement citoyen en faveur du logement (vraiment) abordable?
Notes
1. Le groupe d’investisseurs «Ensemble»: Swiss Life AG, Fondation de la Ville de Genève pour le Logement Social (FVGLS), Coopérative de l’habitat associatif (CODHA), Société Coopérative d’Habitation Genève (SCHG), Caisse de Prévoyance de l’État de Genève (CPEG), Mobilière Suisse Société d’assurances SA, Caisse Inter-Entreprises de Prévoyance Professionnelle (CIEPP), Coopérative de logement pour personnes en formation (Ciguë); pilotage: Pillet SA et Losinger Marazzi SA
2. Annette Gigon, Mike Guyer, Felix Jerusalem, eds., Residential Towers, gta Verlag, 2016
3. Dietrich Neumann, «‹A return to first principles in building›: Ludwig Mies van der Rohe’s Promontory and Lake Shore Drive Apartments and their legacy», in Residential Towers, gta Verlag 2016, pp. 18-31
Tour des Vernets, Genève (GE)
Maître d’ouvrage: Swiss Life
Entreprise totale: Losinger Marazzi
Architecte: Fruehauf, Henry & Viladoms (FHV)
Ingénieur acoustique: Archac
Ingénieur planificateur: BIM-ECO îlot D
Conseil et expertise géomètre: Haller Wasser
Protection incendie: Adexia
Ingénieur civil: Thomas Jundt
Ingénieur géotechnique: Karakas et Français
Livraison: 2026
Coût total: Non communiqué