Tour de Suisse de la su­ré­lé­va­tion

Surélever pour répondre à la crise du logement. Une bonne idée, mais qui soulève partout des questions: techniques, économiques, réglementaires et architecturales. Petit tour d’horizon suisse du problème. Et des solutions.

Date de publication
16-10-2023

Surélever Genève: cela semblait une évidence. Le 22 février 2008, le Grand Conseil genevois adoptait la loi 10088 sur les surélévations, autorisant l’ajout d’étages supplémentaires dans les zones 2 et 31, soit dans le centre-ville. Un an plus tard, la population acceptait le texte par près de 90 % des voix.

Fruit d’une réflexion assez pragmatique, l’idée avait été initiée par un charpentier et un architecte dont le projet de surélévation se heurtait à une règlementation de la Loi genevoise sur les constructions et installations diverses (LCI)2 qu’ils jugeaient trop contraignante. Ils mettaient en avant la nécessité de permettre plus rapidement de «construire la ville sur la ville» dans le contexte de la crise du logement. La première loi sera toutefois remodelée sous l’action de deux référendums, émanant de l’Association de défense des locataires (Asloca) et de Patrimoine Suisse section Genève (PSSG), qui craignaient une « surdensification » des quartiers, un effet de renchérissement des loyers et la défiguration du paysage de toiture. Dès lors, pour protéger les locataires, la loi adoptée interdit que les coûts de l’opération ne soient répercutés sur les loyers des logements existants. Et pour protéger le paysage bâti, des garde-fous sont introduits: l’établissement de cartes indiquant les bâtiments susceptibles d’être surélevés et l’évaluation systématique des projets par deux commissions, la commission d’architecture (CA) et la commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS). Or, confrontée à une vague de projets mis à l’enquête, l’administration peinera à se prononcer et les dérogations seront fréquemment employées, sur fond de controverses opposant Ville et Canton.

Pour y mettre fin, les deux collectivités parviennent en 2016 à un accord et mandatent Bruno Marchand et l’agence Joud & Vergely Architectes afin d’établir une méthodologie qui cadre les discussions. La méthode A.B.C.D. s’appuie sur la reconnaissance d’une « ville par parties », telle que postulée dans les années 1970 par Aldo Rossi. Le sujet n’est plus abordé strictement sous l’angle économique et géométrique, mais d’un point de vue culturel, comme élément constitutif de la ville: la surélévation doit s’inscrire dans un quartier (A), dans un îlot ou un groupe d’immeuble (B), dans la physionomie d’une rue ou d’un espace public (C) et, enfin, sur l’immeuble qu’elle prolonge (D), que ce soit en continuité ou en rupture. Depuis son introduction, la méthode sert de référence pour mener un dialogue entre les maîtres d’ouvrage, l’administration et les architectes.3

En 2018, l’ouvrage Surélévations4 dresse un bilan critique après dix années de débats et de projets. Parmi ceux-ci, il y a du bon et du moins bon, et surtout quelques constats à tirer. En dix ans, les opérations réalisées ne contribuent pas significativement à répondre à la crise du logement, malgré leur coût et leur impact sur le paysage urbain et sur les équipements. Certains logements réalisés sont de haut standing et leur loyer atteint généralement le double de ce qui est admis ailleurs par la loi5. Selon Anne Veuthey, une urbaniste qui a consacré un mémoire à cette question, une fois passées les cinq années de blocage des loyers prévues par la loi, ceux-ci resteraient inaccessibles à 75 % de la population6.

Surélever en 2023

Cinq ans après ce constat, la surélévation trouve peut-être un nouvel élan. Si la loi genevoise, forgée en 2008, s’inscrivait dans l’idéologie de la ville dense et compacte, aujourd’hui c’est surtout le bilan carbone du secteur de la construction qui focalise les discussions. Parce qu’elle est une alternative à la démolition/reconstruction systématique (Ersatzneubau), la surélévation est parfois citée parmi les pistes à suivre, notamment par l’association Countdown 20307, ou encore par Philippe Thalmann, professeur d’économie à l’EPFL. Ce dernier a dirigé des mémoires sur le sujet et partage aujourd’hui un «sentiment», celui que la surélévation est «une excellente manière de densifier sans détruire la ressource matière, énergie et culturelle des bâtiments existants. Et cela aide souvent à financer la réhabilitation, nécessaire, des bâtiments.» Et malgré ses critiques, Anne Veuthey estime elle aussi que les surélévations – si elles sont faites dans le respect du tissu existant – sont une forme de densification douce qui va forcément s’imposer: ce sont «des opportunités pour financer une requalification des bâtiments de logement dans l’optique de la transition écologique, en terme de performance énergétique mais aussi dans l’évolution des modes de vie.» Et si les transformations et les surélévations permettaient de développer de nouveaux concepts de logements? Tout cela restera utopique tant qu’on ne saisit pas la logique qui guide les principaux intéressés: les investisseurs.

Les investisseurs des surélévations

Le débat genevois a révélé un paradoxe. Si, à première vue, la surélévation semble une bonne piste pour produire du logement sans démolir ni impacter les sols, elle nécessite aussi d’être étroitement encadrée pour éviter les opérations spéculatives et destructrices de paysage. Or un encadrement trop strict étouffe ce marché : une surélévation est aussi complexe que coûteuse, et si un investisseur n’a pas la garantie que son projet sera réalisé, il renoncera à se lancer. Pour surélever, il faut une certaine expérience, sur le plan technique, bien sûr, mais aussi, et surtout, pour estimer le risque d’oppositions. Dès lors, ce marché n’intéresse ni les petits propriétaires, qui n’en ont pas les moyens, ni les très grands groupes, qui (pour l’instant) ont tout intérêt à construire du neuf.

«En termes d’acquisition, face à des grands investisseurs qui peuvent avoir des rendements très bas, il nous est impossible de nous positionner, explique Patrick Landolt, directeur des constructions chez Patrimonium. Dès lors, nous nous concentrons sur des acquisitions que nous pouvons améliorer et éventuellement surélever.» La société Patrimonium vise un marché de loyers accessibles sur le long terme. Son parc immobilier est réparti dans toute la Suisse romande, notamment dans la périphérie de Genève, à Lancy, Meyrin ou à Vernier, aux Avanchets. Très tôt, la société s’est profilée sur les surélévations, en créant un département technique à l’interne qui évalue les potentiels avec des entreprises spécialisées.

Deux processus sont employés: dans le premier, la décision d’investir est prise en se fondant sur une estimation (± 20 %) des coûts, du rendement des surfaces locatives et de la valeur future du bâtiment. Cette option comporte un risque si le permis de construire vient tard, voire jamais. L’autre manière de procéder est d’établir une convention de développement avec une entreprise générale (EG), à qui l’on fixe un objectif de coûts. Il y a plusieurs façons de procéder avec une convention: dans celle que Patrimonium utilise dans la majorité des cas, si les coûts ne sont pas respectés, l’objectif n’est pas atteint. Mais la problématique de renforcement structurel trop onéreuse, précise Landolt, n’est apparue à ce jour que sur un seul projet. En cas d’échec, les honoraires sont à la charge de l’EG. Quant aux différents rapports qui peuvent s’avérer nécessaires (par ex. l’amiante), ils sont à la charge du propriétaire.

Le directeur des constructions de Patrimonium constate désormais un trend, car une surélévation est le moyen le plus sûr de rentabiliser un projet d’assainissement énergétique, qui devient obligatoire. Mais les plus grandes difficultés sont surtout réglementaires et Patrick Landolt se plaint d’une double injonction contradictoire: «On nous dit qu’il faut densifier les villes mais on est souvent soumis à des contraintes et à des intérêts particuliers qui peuvent empêcher tout développement.»

Ingénieurs de surélévations

Dans de nombreux projets, comme pour surélever l’immeuble Couchant 25 à Lausanne [ci-contre], Patrimonium s’adresse à Ingea. Ce bureau d’ingénieurs civils a misé sur ce marché spécifique afin d’être prêt, le 1er janvier 2015, quand la nouvelle règlementation de protection incendie est entrée en force, annulant les limitations en hauteur des constructions en bois. Ils ont développé leurs compétences en structure bois et l’un des associés, Sébastien Corthay, a obtenu un diplôme fédéral d’expert en sécurité incendie. Depuis lors, l’agence a déjà accompagné une cinquantaine de projets et rarement il a fallu prévoir des renforcements structurels – un élément crucial dans la décision de l’investisseur. «On ne peut pas y aller les yeux fermés, mais presque», explique Sébastien Corthay.

Avec l’expérience et un canevas bien rodé, ils peuvent déterminer rapidement si des renforts seront nécessaires au niveau des fondations, en se fondant sur l’observation de la physionomie et du système statique d’un bâtiment. Puis ils fournissent quatre rapports (avec estimatif des coûts) abordant les questions structurelles, sismiques, statiques et de protection incendie. En annexe, le mode opératoire du démolisseur et le type de chantier sont préconisés (emplacement de la grue, gestion du trafic, etc.), avec une attention particulière portée sur la sécurité des occupant·es de l’immeuble, «physique et psychique, précise Sébastien Corthay. Car vivre avec un chantier sur la tête est difficile, et il faut absolument préserver les habitant·es.»

Les ingénieurs ont développé un carnet de détails fournissant des solutions avantageuses (acrotères, détails de fenêtres, remontées, interfaces avec l’existant, etc.), une sorte de «canevas, mis en place pour aborder sereinement la surélévation», explique Pedro Lourenço. Le second associé et directeur de l’agence estime que l’emploi du béton dans ce type de projet est «une aberration», pas seulement au regard du bilan carbone (nettement inférieur en bois, sans compter les renforcements, d’après leurs déterminations), mais en raison du poids sur les fondations, du temps de chantier et donc du risque de dégâts d’eau que cela représente. Si chaque cas reste particulier, la descente de charges n’est souvent pas alignée à l’existant, comme dans le cas du Couchant. Tantôt une dalle de répartition (lourde) est employée, tantôt ils projettent des voiles porteurs composés d’une ossature bois triangulée ou CLT. L’ensemble est préfabriqué et monté à sec sur site occupé, permettant d’atteindre des durées de chantier record. Ainsi le chantier du chemin du Couchant n’aura duré en tout que huit mois pour créer trois niveaux et dix nouveaux appartements.

Écueils règlementaires à Lausanne

Les ingénieurs confirment également que le principal écueil qu’ils rencontrent n’est pas d’ordre technique, mais règlementaire. Les architectes consultés sur cette question prétendent que les règlementations sont assez floues. La situation serait désormais bien encadrée à Genève, grâce aux cartes et à la méthode A.B.C.D. mais jugée compliquée à Lausanne, où un certain trouble règnerait.

Et quand un permis est délivré, il faut encore lever de nombreuses oppositions. Dans le cas de l’immeuble sis au Couchant 25, trente habitant·es du quartier se sont regroupés pour monter un dossier d’opposition. Ils pousseront l’affaire jusqu’au Tribunal cantonal, sans succès8. Les plaignants justifiaient leur opposition par les vues coupées, l’esthétique et l’intégration urbaine (l’immeuble fait partie d’un ensemble ISOS C, une colline dont le caractère devrait être maintenu). Mais le motif qui a failli avoir raison du projet, comme souvent, concerne les places de stationnement qui ne pourront être créées pour les nouveaux arrivants.

À Lausanne, ville ouverte sur le grand paysage, les projets en hauteur génèrent souvent des oppositions et nécessitent donc un soin particulier, explique Julien Guérin, chef du Service de l’urbanisme. «La Municipalité n’est pas opposée par principe aux surélévations. Elle y est plutôt favorable, car c’est un moyen de densifier la ville sans impacter le sol, et surtout les places de stationnement, nerf de la guerre de toutes les politiques urbaines.» Ainsi, chaque année, une petite vingtaine de projets de ce type seraient soumis au service de l’urbanisme. Mais Julien Guérin tempère: «C’est un levier pour résoudre la crise du logement, mais de loin pas le principal.» Les logements d’utilité publique sont plutôt rares et, comme le règlement ne permet pas d’imposer un type de logement, l’investisseur pratique en général le loyer libre, afin d’atteindre le rendement maximal.

Le PGA actuel (2006) autorise dans les zones fortement urbanisées un «gabarit de toiture», soit des étages en surélévation inscrits dans un arc de cercle. Or comme les deux niveaux autorisés doivent être en retrait par rapport à la façade, sont exclues d’emblée les surélévations dont les descentes de charges reposent sur la façade. Et celles qui tiennent la route d’un point de vue structurel suscitent inévitablement des questions d’esthétique urbaine. «La forme qui résulte d’une utilisation maximale des droits à bâtir est souvent celle d’un double attique, une morphologie peu présente à Lausanne, explique Julien Guérin, et qui s’intègre mal dans la plupart des quartiers de la ville.» Dès lors, ce type de projet n’est que rarement autorisé, surtout depuis l’établissement du périmètre ISOS lausannois (2015). À cela s’ajoute encore un problème purement législatif: l’article 80 LAT restreint la possibilité de surélever des bâtiments non conformes à la règlementation en vigueur. Cela contraint souvent l’architecte à faire des surélévations partielles ou mal intégrées, qui mènent à l’abandon du projet. Ainsi, même quand le règlement n’interdit pas stricto sensu les surélévations, elles sont souvent exclues de facto.

Afin d’accompagner ce type de projets délicats, depuis sa création en 2021, quasi tous les projets de surélévations sont soumis à la commission d’urbanisme et d’architecture (CCUA), qui recommande la variante de projet la plus adaptée (mansarde, attique, toiture à pan, etc.). Pour statuer, le Service d’urbanisme s’est inspiré de la méthode A.B.C.D. genevoise, mais de manière moins formalisée. Dans leur dossier, les architectes doivent fournir une coupe intégrative, une analyse du quartier et une étude d’impact sur la silhouette urbaine. Enfin le futur plan d’affectation communal PACom (première étape prévue pour 2024), qui se concentre sur chaque quartier, pourrait mieux encadrer les surélévations dans les quartiers où les gabarits plus élevés seront autorisés.

Ces petites villes qui montent

Dans la plupart des petites et moyennes villes de Suisse romande, les nouveaux plans directeurs pourraient bien favoriser les transformations et les surélévations. Pully, comme Renens, n’encouragent plus les constructions nouvelles.9 Dans la ville compacte de Vevey, le PDCom et le PGA sont également en révision et la surélévation sera l’une des pistes à privilégier. «Les droits octroyés seront principalement du foncier aérien. Ce sera du Tetris, prévient Antoine Dormont, municipal en charge de l’urbanisme, mais du Tetris qualitatif.» Le futur PDCom distingue différentes zones, mais aussi les grandes familles typologiques de la ville (îlots ouverts, grands immeubles contigus, non contigus, ou ordonnés sur rue, villas urbaines, etc.). Pour chaque famille, des gabarits moyens ont été établis ainsi qu’un scénario de densification douce pour l’atteindre, soit par démolition/reconstruction soit par surélévation – «la piste à favoriser autant que possible, estime le municipal, à condition de s’inscrire dans un ensemble.»

S’il y a une ville qui a su encadrer rapi­dement la question de manière exemplaire, c’est bien Meyrin. Lors de l’introduction de la loi genevoise 10088 ­autorisant les surélévations, la municipalité s’est inquiétée que sa Cité moderniste ne soit dégradée. En 2012, elle a donc convenu avec l’État de Genève d’encadrer la pratique par une étude directrice, qui s’appuie elle-même sur une étude réalisée en 1995 déjà. L’équipe menée par l’architecte Jean-Jacques Oberson y avait identifié le potentiel de surélévation de Meyrin-Cité et établi les gabarits maximums, ainsi que quelques règles. La première étant que la surélévation devait être projetée sur l’ensemble de la barre d’immeuble. Cela force les propriétaires à s’accorder entre eux – avec le risque que le projet capote si l’un d’eux se retire.

Mais cela fonctionne: le Plan directeur actuel indique ainsi que le potentiel de développement en surélévation (et quelques extensions de barres) de la Cité et du quartier voisin de Champs-Fréchets représenterait environ 105 000 m2 SBP de logements, soit entre 900 et 1100 logements. La moitié pourrait être réalisée à l’horizon 2030. Ce chiffre peut être comparé aux logements créés dans l’écoquartier voisin des Vergers (1350 logements, 130 000 m2 SPB – voir TRACÉS 04/2023). Et on parle de locations accessibles, car la cité de Meyrin a la particularité de compter peu de PPE. Mais en dehors de la Cité, d’autres projets de surélévation issus de démarches opportunistes sont actuellement à l’étude et permettraient de créer quelques centaines de logements à Meyrin.

Il est vrai que le caractère ouvert de la «cité-parc» moderniste, la géométrie simple des barres et les distances généreuses entre elles facilitent la conception d’un tel plan. Mais la commune exploite aussi le sujet comme un levier pour mener une politique urbaine, en conditionnant ces opérations à d’autres actions: réaménagement des espaces extérieurs, instauration de servitudes de passage pour les piétons, et bien sûr réfection de l’enveloppe thermique. «Une politique sur les surélévations permet d’agir sur l’espace public», résume Hendrik Opolka, urbaniste à la Commune. Aussi l’étude de 2012 va prochainement être approfondie, nous dit-il, afin d’en tirer un bilan critique et d’en renforcer encore les ambitions, notamment en vue d’adapter la Cité aux changements climatiques (arborisation, réduction des places de stationnement en surface, activation des rez-de-chaussée, etc.)

Au-dessus de Bâle

Les villes alémaniques connaissent les mêmes difficultés que Genève et Lausanne, avec leurs spécificités. Comme travail de fin d’étude, l’architecte Lukas Gruntz s’est penché sur sa propre ville, Bâle. Il préconisait de la surélever en abordant des îlots entiers. Penser l’ensemble, et non l’unité: une belle idée. Mais une fois architecte, il se heurte à la réalité foncière: le nombre et la diversité des (petits) propriétaires qu’il faudrait coordonner la rend pratiquement impossible à mettre en œuvre. À cela s’ajoutent les contraintes sismiques, fortes à Bâle (souvent, des renforcements en sous-œuvre sont nécessaires), et des loyers bien protégés. Pourtant, l’architecte estime que «surélever serait tout de même une solution pour contribuer à lutter contre la crise du logement. D’autant plus que le débat écologique mené à Bâle contre la démolition/reconstruction (Ersatzneubau) donne un nouvel argument.» Or, là encore, le cumul des règlements (nombre d’étages maximum, pente de toit à 45°) n’encourage absolument pas les surélévations. Aussi il estime qu’il faudrait simplifier et ne garder qu’une seule règle, celle de la pente, qu’il fixerait à 60°. Avec son agence (Atlas Architektur), il est parvenu à réaliser un projet qui prend la forme d’un grand toit habité, un geste fort, mais qui s’intègre très bien dans le quartier.

Les grands projets de surélévation, il faut les chercher un peu plus loin : en parallèle de son assainissement énergétique, le Canton (BS) réalise avec les droits à bâtir résiduels 36 logements en surélevant trois des onze barres de la colonie d’habitation «Im Rheinacker», réalisée dans les années 1960 (Lost Architekten, livraison prévue en 2024). Mais c’est encore la Fondation Habitat qui se montre la plus innovante, dans la partie sud du quartier de Lysbüchel, où la pensée circulaire (aux sens matériel, économique, social) est poussée à grande échelle. Le plus grand réemploi est celui de l’ancien entrepôt de vins de la Coop (Weinlager), désossé, transformé puis surélevé de deux étages + attique par Esch Sintzel.

Au-dessus de Zurich

À Zurich, ces opérations deviennent courantes dans le tissu contigu des arrondissements centraux (Kreis 3, 4, 5, 8), mais elles sont bien plus difficiles à réaliser dans les Siedlungen construites dans l’immédiat après-guerre. C’est l’analyse de Daniel Kurz, qui observe le phénomène depuis qu’il a dédié un numéro de la revue Werk, bauen und wohnen10 à ce sujet. Là, les réserves de droits à bâtir sont souvent épuisées, les immeubles sont étroits, vétustes, et exigent des mises en conformités importantes. À tel point, dit Kurz, que «la facture penche toujours en défaveur de la transformation.» En 2020, un ouvrage réalisé à la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) rassemblait des projets d’étudiants qui proposaient toutes sortes de solutions, dont les surélévations, comme alternatives à la démolition11 – mais pas toujours de manière conforme aux distances règlementaires et aux normes actuelles.

Toujours en région zurichoise, Yves Schihin et son agence Oxid Architektur se spécialisent dans la transformation et la surélévation d’anciennes structures industrielles. Ce type de construction «s’y prête à merveille; cela permet d’exploiter l’énergie grise déjà investie et donc de réduire les émission de CO2. » En 2013, au sein de l’agence Burkhalter Sumi Architekten, Yves Schihin avait dirigé une surélévation impressionnante d’un bâtiment industriel de Gieshübel: quatre étages en bois sur deux en béton. Depuis lors, il semblerait que les architectes aient trouvé les arguments pour convaincre: les trois derniers concours remportés l’ont été en proposant une surélévation que le maître d’ouvrage n’avait pas imaginée.

Sur le plan de la faisabilité, les halles industrielles ont souvent été conçues pour supporter des charges très lourdes (des locomotives, par exemple). Elles ne nécessitent presque jamais de renforcement au niveau des fondations. Sur le plan économique, l’opération serait rentable pour deux raisons, explique Yves Schihin: d’abord parce que l’on conserve ainsi l’investissement mis sur le gros œuvre, qu’il suffit de remplir – cela va de soi –; mais aussi pour une raison plus subtile: «On gagne en ‹potentiel locatif›, avec une Unique Selling Proposition (USP). À Gieshübel ou Schlieren, dans ces zones périphériques peu attractives, il faut offrir quelque chose d’original, qui sorte de l’ordinaire. En donnant une nouvelle vie à une halle, on propose un monde unique, un caractère spécial qu’un bâtiment neuf et générique ne peut jamais offrir. Au début, les maîtres d’ouvrage sont sceptiques, mais ils finissent par être emportés.»

Avec cet argumentaire, il parvient à convaincre de plus en plus de maîtres d’ouvrage. Mais Schihin estime que la surélévation n’est pas suffisamment soutenue dans les règlements: il faudrait donner un bonus à l’investisseur qui travaille avec l’existant. Or une fois encore, le plus gros écueil concerne… les places de stationnement. «Comme on ne peut pas toucher aux sous-sols, cela devient un problème de mobilité et le Tiefbauamt s’y oppose. Ainsi, la Ville sabote elle-même les projets.» Les projets finissent par passer à condition de trouver des emplacements pour le car sharing.

Pour Yves Schihin, la surélévation est surtout un problème d’ordre culturel. Les maîtres d’ouvrage n’envisagent en général même pas la transformation de l’existant, alors que dire de la surélévation. Récemment, à Baar (ZG), une caisse de pension s’est décidée à démolir quatre barres de 11 étages, alors que Oxid Architektur avait fait la démonstration que leur réemploi était parfaitement envisageable12. «Que l’on soit architecte conseil ou projeteur, qu’importe: nous avons tous été très mal éduqués à l’école d’architecture, avec la tabula rasa comme base commune. Aujourd’hui il faut absolument que les architectes démontrent qu’une surélévation/réaffectation peut produire des projets de très haute qualité.»

Et l’architecture, alors?

On l’aura bien compris, ce n’est pas dans les zones les plus denses de Suisse et encore moins dans les centres anciens qu’il faudrait favoriser à tout prix les surélévations. Mais partout ailleurs, à commencer par les nombreuses zones industrielles et surtout les parcs de bureaux. Or, dans ces zones parfois peu attractives, la plus-value architecturale peut faire la différence. Le projet de transformation des anciens bureaux de Brown Bovery à Baden (Michael Meier und Marius Hug Architekten) le démontre assurément. Les quatre immeubles pavillonnaires des années 1960 ont été transformés en 78 appartements.

Ce petit tour d’horizon confirme que la surélévation ne peut pas faire l’objet d’une politique globale, car elle est toujours liée à un contexte bien précis. En revanche, elle devrait être exploitée comme instrument dans les règlements, afin de la favoriser là où elle offre une vraie alternative. Récemment, un ensemble entier des années 1980 a été surélevé à Ostermundingen (BE, W2H Architekten, ci-contre), dotant le quartier de 110 appartements supplémentaires, sans démolir, sans utiliser de sol, sans expulser de locataires. Une opération d’une telle envergure laisse songeur: combien d’ensembles pourraient être densifiés ainsi en Suisse? Convaincu de ce potentiel, le groupe de travail SIA pour la conservation des ouvrages (GCO) recense depuis 2022 des initiatives exemplaires.13
L’expérience genevoise a posé des jalons utiles pour chercher les bons dispositifs règlementaires, entre encouragement et encadrement – que ce soit avec des bonus, des loyers bloqués pour une période. Mais il faut aussi cultiver l’exemplarité – c’est ce que réclame par exemple Patrimoine suisse section Vaud, qui saluerait la production d’un guide des bonnes pratiques ou un corpus de bons exemples, pour éviter les catastrophes.

Comme le remarquait Anne Veuthey dans son mémoire, entre les deux attitudes de projet antagonistes qu’on prête aux surélévations, «autonomie» vs «continuité», il existe une quantité de variations et de thématiques architecturales qui échappent aux catégorisations. Les exemples proposés ici en témoignent. Bruno Marchand relève qu’il existe une «troisième voie» qui serait de nature conceptuelle, car une intervention peut s’exprimer par les types, les usages, les matériaux, le langage, etc.14

Au lieu d’opposer systématiquement «ancien» et «nouveau» dans le cas des surélévations, on ferait mieux d’admettre que ces opérations créent de facto un nouvel ensemble, où, comme le résumait l’architecte cantonal Francesco Della Casa, «un plus un égale un»15. Les surélévations ont toujours existé au point que l’on oublie parfois que certains bâtiments anciens ont été ainsi transformés, parfois à plusieurs reprises. Contre cette vision ignorante du patrimoine qui se concentre sur un état figé de l’histoire, contre l’ambition démiurge de l’architecte éduqué à construire du neuf, à l’investisseur peu scrupuleux qui n’a pas calculé la variante la plus évidente, ou à ces fonctionnaires bien tatillons qui appliquent trop scrupuleusement des règlements désuets, il est bon de rappeler que l’acte de construire n’existe jamais autrement que dans la continuité, et que nous avons toujours le choix de démolir ou d’exploiter utilement ce qui a été bâti cinquante ans avant nous.

Notes

 

1 Dans le plan d’affectation genevois, la zone 2 «comprend pour l’essentiel les quartiers édifiés sur le territoire des anciennes fortifications et des quartiers nettement urbains contigus», la zone 3 «comprend pour l’essentiel la région dont la transformation en quartiers urbains est fortement avancée.» La zone 1 est comprise dans les limites des anciennes fortifications.

 

2 La loi est initiée par Hugues Hiltpold, architecte et Thomas Büchi, maître charpentier, tous les deux PLR.

 

3 Bruno Marchand, Christophe Joud, «Une question (aussi) urbaine: la méthode A.B.C.D.», Surélévations – Conversations urbaines, Infolio, 2018, pp. 107-123.

 

4 Surélévations, Infolio, op. cit.

 

5 Bojana Vasiljevic Menoud, «Conséquences urbaines des surélévations», in Surélévations, op. cit., pp. 161-165.

 

6 Anne Veuthey, Au-dessus des toits: Étude de la loi genevoise sur les surélévations, mémoire de Master en développement territorial UNIGE, 2017, p. 87.

 

La loi genevoise et son impact ont également été analysés par Géraldine Bouchet-Blancou dans sa thèse doctorale, Densifier et rénover à l’échelle urbaine par la surélévation? Architecture, aménagement de l’espace, Université de Strasbourg, 2020. Voir p. 37

 

7 Dans sa pétition déposée en 2022 Fertig mit dem Abrisswahn – Zukunftsfähig Bauen Jetzt!: «Es braucht einen Paradigmenwechsel mit Fokus auf das Bauen im Bestand. Sanierungen, Umbauten, Umnutzungen und bauliche Erweiterungen wie An- und Aufstockungen sollen gegenüber Neubauten privilegiert werden, sodass diese attraktiver werden.» – Countdown2030.ch

 

8 Tribunal cantonal VD, Cour de droit administratif et public, Arrêt du 23.05.2018

 

9 Sur Renens, voir l’éditorial de Stéphanie Sonnette dans TRACÉS 08-09/2023.

 

10 Werk, bauen + wohnen, 1/2 – 2017 «Aufstocken – Stadt auf Traufhöhe»

 

11 Marc Loeliger, Andreas Sonderegger, Tanja Reimer, Philippe Koch, Siedlungsbiografien entwerfen – Transformation statt Totalersatz, Verlag Werk, 2020

 

12 Andreas Wiegelmann, «Neubau versus Erhalt Areal Rigistrasse, Inwil / Baar: Studienauftrag auf Einladung mit drei Workshops», espazium.ch, 02.09.2021

 

13 aufbruch-statt-abbruch.ch. Le GCO (en allemand Fachgruppe für die Erhaltung von Bauwerken – FEB) existe depuis 1994. La plateforme réunit des bâtiments de la deuxième moitié du 20e siècle qui ont été réparés, transformés, réaffectés ou agrandis. Elle vise à démontrer que les constructions des années du boom ont un avenir.

 

14 Bruno Marchand, Christophe Joud, op. cit., p. 122

 

15 Francesco Della Casa, «Un plus un égale un, l’architecture des surélévations», Surélévations, op. cit., pp. 169-179

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