Théo­ri­ser la vie des lieux

Vingt ans après leur livraison, le paysagiste Denis Delbaere revient sur les lieux de ses projets pour constater leur transformation sous l’action du temps. Loin de s’en désoler, il révèle comment, à travers ce qu’il nomme ces altérations, les dynamiques du terrain initial reconfigurent l’espace aménagé.

Date de publication
09-09-2021

C’est à une expérience singulière que nous convie Denis Delbaere, paysagiste-concepteur et enseignant chercheur à l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille. Dans son dernier ouvrage, il s’est livré à un formidable exercice d’introspection en revisitant ses propres projets 20 ans après leur aménagement. Il s’agit d’une dizaine d’espaces publics paysagers réalisés dans la région lilloise au tournant des années 2000 qu’il relate dans le détail, par le dessin avant / après et dans une écriture dense et précise, pleine de drôlerie, pour mesurer l’«incroyable écart» qui s’est creusé entre ses intentions de départ et ce que ces lieux sont devenus. Sans concession, il revient à la source des décisions prises, des erreurs commises, des ambiguïtés non levées. L’autocritique est implacable, rien ne nous est épargné des désillusions, rancœurs, remords qui secouent le créateur à la vue de son œuvre malmenée par le temps. De nombreux passages sont poignants et restituent dans un style très littéraire les affres d’un maître d’œuvre en proie à une relation toxique avec ses maîtres d’ouvrage. C’est un véritable cri du cœur et l’honnêteté de la démarche force le respect.

Si l’auteur met dans la balance sa propre légitimité de concepteur, c’est pour aller plus loin: emporté dans son élan, il fustige l’utopie paysagiste et dénonce la faillite des politiques françaises d’aménagement de l’espace public avec un catastrophisme joyeux, parfois déroutant. Tout y passe. C’est qu’au-delà du jeu de massacre, Denis Delbaere a une visée conceptuelle plus ambitieuse: celle de théoriser la vie des lieux. Le chercheur prend le dessus sur le praticien. Les études de cas lui servent à formuler une grammaire des «altérations» que subit l’espace public dès qu’il est livré. Même si elle peine à faire système, cette syntaxe est passionnante par tous les mécanismes qu’elle soulève et explique, sur un sujet où tout reste à faire. Derrière l’aléatoire et le malentendu généralisé qui entourent le projet d’espace public, l’auteur perçoit la présence d’un «métaprojet» qui dépasse les intentions du concepteur pris dans un système d’acteurs, une «écologie du projet» qu’il s’agirait d’analyser dans toutes ses dimensions. Tel serait le rôle d’une véritable critique de l’espace public, enfin tournée vers le plus grand nombre, qu’il appelle de ses vœux pour faire émerger les enjeux de la ville à venir.

Cette lecture revigorante est transposable aux autres domaines de la construction et de l’aménagement. De quelque point de vue qu’on l’aborde, le livre de Denis Delbaere ne peut laisser indifférent, au moins par la question brûlante qu’il instille au fil des pages: comment continuer à aménager des espaces publics après l’avoir lu?

Altérations paysagères, pour une théorie critique de ­l’espace public,

Denis Delbaere,

Éditions Parenthèses, Collection: La Nécessité du paysage, 2021.

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