Ob­jets du dé­sir

En mettant en scène nombre de beaux objets incarnant de beaux ouvrages, la Biennale 2018 signe avec un conservatisme assumé le retour en grâce de l’Architecture. Délivrée de la dimension sociale et engagée de l’édition précédente, elle s’est aussi délestée de sa portée visionnaire.

Date de publication
18-07-2018
Revision
06-08-2018

Catastrophes naturelles, migration, crimes, pollution, inégalités. Ces mots figuraient dans un dessin produit par Alejandro Aravena pour la biennale de 2016 dont il était commissaire.

Qualité de l’espace, bien-être, générosité, dignité. Ceux-là sont piochés dans le Manifesto d’Yvonne Farrell et Shelley McNamara qui officient pour cette 16e édition.

Entre les deux biennales, il y a comme un glissement. Non que le contexte ait vraiment changé –il s’échoue toujours autant de migrants sur les plages d’Europe et le réchauffement climatique est encore à l’ordre du jour– mais l’importance du rôle que l’architecte pourrait jouer dans la marche du monde semble avoir été revue à la baisse.

Le sentiment d’urgence sociale et écologique qui dominait Reporting from the front, l’édition précédente, pesait lourd sur les consciences. Les architectes avaient à cœur de montrer qu’ils se sentaient concernés et capables de sortir de leur champ disciplinaire quand les circonstances l’exigent : construire avec peu, construire avec les autres, en dehors des commandes et des systèmes économiques dominants, quitte à laisser de côté l’Architecture elle-même.

Du monde tel qu’il tourne, cette fois-ci, il est peu question. L’économie de moyens, le réemploi, la frugalité, l’usage des ressources locales, l’informel, toutes ces injonctions qui traversaient l’édition précédente, sont quasiment absentes. Sans doute ces mots magiques, ressassés à l’envi, ont-ils fini par lasser. Et puis, dans les métropoles européennes tout du moins, la reprise est là, qui fait tout oublier...

Architecture désengagée


La 16e biennale honore l’Architecture, celle des architectes, et les délivre de leur responsabilité vis-à-vis des malheurs du monde. Une phrase du Manifesto résume ce désengagement : «FREESPACE célèbre la capacité de l’architecture à trouver une générosité supplémentaire et inattendue dans chaque projet – même dans les contextes les plus privés, les plus sécurisés, les plus exclusifs ou commercialement limités.» Ainsi donc, alors qu’en 2016 l’architecte guerroyait sur tous les fronts contre les inégalités, la privatisation des espaces publics ou la ségrégation spatiale, cette année, il prend acte et fait avec. Constat d’échec ou clairvoyance par rapport aux moyens effectifs de l’architecture ? Dans tous les cas, la discipline semble soulagée de se repositionner sur son propre terrain, équipée des outils qu’elle maîtrise.

Le manifeste est une ode au pouvoir et à la beauté de l’architecture, « abri pour nos corps, lumière pour nos esprits ». Optimistes, les commissaires ont foi en l’architecture, non pour changer le monde, mais pour offrir aux gens, même dans les situations les plus critiques, des espaces de bien-être.

Retour aux sources


Les propositions présentées dans le pavillon central expriment sans doute le mieux les intentions des commissaires, au-delà du prétexte du FREESPACE. On y comprend qu’elles ne sont pas en quête de nouveauté, de nouvelles manières de faire qui répondraient aux désordres mondiaux, mais cherchent plutôt à solidifier les acquis. A l’éphémère et l’informel, elles préfèrent l’épaisseur historique et la pérennité. Les anciens sont convoqués : valeurs sûres validées par l’histoire ou architectes laissés sur le bas côté de la route de la reconnaissance. Ainsi Robert McCarter a exhumé les planches des « Quatre projets pour Venise » non réalisés, exposés par Carlo Scarpa lors de la 36e exposition internationale d’art de Venise en 1972 : l’hôpital de Le Corbusier, le mémorial Masieri de Frank Lloyd Wright, le Palais des Congrès de Louis Kahn, le parc d’Isamo Noguchi. D’autres architectes invités ont mis à l’honneur le travail, peu connu ou jamais montré, de leurs confrères : les planches originales de trois chapelles de Sigurd Lewerentz, les beaux immeubles de logements milanais de Luigi C. Dominioni.

Apprendre à voir


La proposition des deux commissaires, Close Encounter : meetings with remarkable projects, dans son dispositif assez classique, est à la fois un hommage aux architectures du siècle passé, une lecture critique et une réflexion sur la représentation du projet. A partir d’une sélection de bâtiments qu’elles considèrent comme des « sources vivantes d’inspiration »1, elles ont demandé à 16 architectes contemporains de s’en emparer, d’en « révéler les secrets » pour en proposer une lecture intelligible et partageable avec « le public le plus large » à travers des maquettes et des dessins. Si l’intention est louable, elle tourne vite à l’exercice de style et amène une question : les architectes ont-ils jamais su parler au grand public, avec des outils appropriés ? Ici comme ailleurs dans la biennale, ils accouchent de superbes maquettes et de beaux objets, qui disent finalement peu des espaces qu’ils représentent et des usages qu’ils abritent. Les maquettes restent de purs objets qui ne parlent que d’eux-mêmes et de leur propre beauté. Comment, à travers ces médiums, faire l’expérience, comme nous y invitent les commissaires, de la beauté d’ouvrages et de bâtiments qui existent ailleurs, en vrai, à l’échelle, sous un certain climat et une certaine lumière ? L’édition précédente s’était essayée à raconter des processus, si possibles collaboratifs, ce qui n’était déjà pas simple. Celle-ci voudrait nous faire éprouver la puissance de l’architecture à travers des maquettes construites pour l’occasion, modèles réduits de vrais espaces, exposés sous les néons. Le pari n’est pas plus aisé.

Mais peut-être, comme le suggèrent Farrell et McNamara – qui nous appellent, à l’ère de l’immédiateté de l’information, à prendre le temps de regarder et de comprendre – sommes-nous trop pressés, rivés à la surface des choses, incapables d’en sonder les profondeurs ? L’attitude du public dans le champ de maquettes de Peter Zumthor pourrait le laisser penser. Sorties pour l’occasion du Kunstmuseum de Bregenz, elles créent l’événement. La foule se presse, iPhone en position macro pour prendre des clichés faciles de ces quasi œuvres d’art, diffusés instantanément sur les réseaux sociaux. Avides de capturer les moindres replis de l’architecture du maître, certains n’hésitent pas à glisser une main armée d’un appareil photo dans la fente de la maquette en argile blanche de la chapelle de Bruder Klaus à Wachendorf. Attentat à la pudeur !

Alors oui, apprendre à voir et à comprendre l’architecture reste un défi.

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