«L’ex­pé­ri­men­ta­tion ar­chi­tec­tu­rale se si­tue dans les pro­ces­sus de concep­tion»

En octobre dernier a été lancé le Prix de Genève pour l’expérimentation architecturale. D’ici le premier juin 2019, date limite de postulation, espazium – Les éditions pour la culture du bâti, partenaire de ce prix, propose une série d’entretiens avec des ingénieurs, architectes et critiques d’architecture. Le premier est mené avec Carlotta Darò, membre du jury.

Date de publication
23-04-2019
Revision
23-04-2019
Carlotta Darò
Docteure en histoire de l’art, maître de conférence à l’ENSA Paris-Malaquais et membre du Laboratoire Infrastructure Architecture Territoire.

espazium: Le mot clef de ce nouveau prix est « expérimentation ». Dans l’histoire de l’architecture, on associe l’idée d’expérimentation à des architectes ou des réalisations remarquables qui ont été à l’avant-garde, ou au moins en avance sur leur temps. Selon vous, que signifie ce mot dans le contexte actuel?
Carlotta Darò: Je crois que c’est la question du processus qui distingue l’expérimentation actuelle de celle du passé. Aujourd’hui, en termes de forme, il est possible de tout imaginer et projeter. L’expérimentation se situe plutôt dans les processus de conception ou de fabrication de l’architecture. Lorsque j’observe le travail de quelqu’un comme Daniel Grataloup dans le contexte des années 1960-1970, il me semble que l’objet final avait bien plus d’importance, alors qu’aujourd’hui certaines démarches s’autorisent à « ignorer » l’objet fini.

Pouvez-vous nous citer des concepteurs qui développent aujourd’hui des démarches qui privilégient le processus à la forme?
Plutôt que citer des personnes, il me semble plus important de souligner des démarches. Par exemple, je pense à des recherches sur les environnements climatiques en architecture, à des démarches participatives, à l’usage de la technique du bâtiment comme moteur du projet, ou encore à l’expérimentation en matière de nouvelles technologies de fabrication…

Autant que les styles dans le passé, il semble qu’il y a aussi aujourd’hui une forme de morale dans certaines démarches?
Dans bien des cas, nous sommes effectivement confrontés à des codes visuels qui font croire que telle ou telle architecture est née d’un processus participatif qui inclut les habitants. Or, ce n’est pas toujours le cas. Dans le champ des architectures dites durables, par exemple, on assiste souvent à ce genre de malentendu. Ainsi, je ne pense pas qu’une architecture légère faite de matériaux de récupération ou fragiles soit vraiment l’unique solution envisageable. Les immeubles haussmanniens, par exemple, résistent au temps tout en s’adaptant aux usages. Et c’est en cela que cette architecture pérenne n’impacte pas l’environnement.

Dans l’histoire des architectures prospectives, Genève semble tenir une place de choix. Comment l’expliquez-vous?
Permettez-moi de répondre par une hypothèse. Il est bien possible qu’autour d’Eugène Beaudouin, directeur de l’École d’Architecture de l’Université de Genève, et par la suite enseignant aux Beaux-Arts de Paris, il y ait eu un contexte favorable à ce genre de démarches prospectives. En travaillant avec Marcel Lods ou Jean Prouvé, il s’est intéressé à l’expérimentation, notamment avec des matériaux industriels. Bien sûr, il n’était pas dans une démarche plastique comparable à celles des architectes prospectifs, mais on peut supposer une filiation. Paul Maymont par exemple parle de l’importance de son enseignement pendant sa formation aux Beaux-Arts de Paris, au moment même où Ionel Schein vient en France pour compléter ses études dans la même école. Pascal Häusermann, quant à lui, passe aussi son diplôme à Genève avec Beaudoin…

Je pense également que c’est souvent dans des contextes de culture moins exposés que surgissent des courants d’expression particulièrement intéressants. À la même époque, par exemple en Italie, c’est dans une ville de province comme Florence que la réaction à l’académisme a pris des formes plus libres et expérimentales comme celle qu’on appelle aujourd’hui le mouvement de l’architecture radicale. Par exemple, Häusermann avait d’une part un grand respect et une grande admiration pour le Mouvement moderne, et Le Corbusier en particulier. Il a même été un acteur central dans la sauvegarde et la restauration de l’immeuble Clarté. Mais, d’autre part, il avait une forte envie de se libérer des carcans modernistes et s’est vite engagé dans des démarches prospectives.

Ce prix d’architecture vient s’ajouter à beaucoup d’autres. Selon vous, en quoi doit-il se distinguer?
Pour moi, ce prix est un encouragement au projet comme forme de recherche. Il est important de montrer que l’imaginaire, la perspective visionnaire, ou le projet hors d’un contexte réel ne sont pas des terrains d’expérimentation uniquement pendant les années de formation de l’architecte. On observe qu’en parallèle à la vie professionnelle d’un architecte, et d’un bureau, il y a souvent des pratiques expérimentales indispensables qui nourrissent les aspects les plus concrets du métier. Ce prix pourrait être l’opportunité de récompenser ce genre de démarches qui sont souvent moins reconnues.

Propos recueillis par Mounir Ayoub

Carlotta Darò est docteure en histoire de l’art, maître de conférence à l’ENSA Paris-Malaquais et membre du Laboratoire Infrastructure Architecture Territoire. Ses recherches explorent l’impact des technologies du son, des infrastructures de la télécommunication et des médias dans la culture architecturale et urbaine du 20e siècle. Elle est l’auteur du livre Avant-gardes sonores en architecture, les Presses du réel, 2013 et Les murs du son, le Poème électronique au Pavillon Philips, Éditions B2, 2015.

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