Le phare invisible
Anti-monument pragmatique et symbolique, le phare Ylliam de Bureau pour la Société Nautique de Genève tisse, à l’image de sa structure, des liens entre plusieurs imaginaires. Ouvrage d’art au sens propre, sculpture de par son échelle, il s’ancre finement dans le contexte paysager et construit de la Rade.
«De par leur localisation particulière sur le territoire, ils [les phares] ont quelque chose d’extraordinaire qui les différencie des autres édifices d’utilité publique. Érigés en pleine nature, les phares se trouvent entièrement exposés à ses forces mais aussi, et surtout, au spectacle qu’elle offre, c’est-à-dire au perpétuel dynamisme du monde animé et inanimé qui se répète et se renouvelle sans cesse.»1
La Rade et ses phares
Au 19e siècle, les fortifications qui cernent la cité genevoise sont démolies2. Les gravats récupérés sont réemployés pour étendre la ville sur le lac, et les quais du Mont-Blanc et des Eaux-Vives voient le jour. Cette nouvelle configuration des bords du lac soulève la question de l’implantation d’un ou plusieurs ports. C’est le projet de l’ingénieur Léopold Stanislas Blotnitzki qui est adopté par le Grand Conseil en 1856: deux jetées de longueur égale face à la bise en provenance du nord, protégeant ainsi les deux rivages. Un an plus tard, Genève possède un port.
Afin de marquer l’entrée de ces digues nouvellement construites, le premier phare de la Rade est édifié la même année à la pointe de la jetée au niveau des Pâquis. Il s’agit d’un fanal3 érigé sur une base octogonale en pierres taillées, dans laquelle se niche un espace de stockage. Quatre colonnes corinthiennes en fonte surplombent le lac et supportent la lanterne, accessible par une échelle. Aux Eaux-Vives s’élève au même moment un ouvrage similaire mais muni d’une cloche à la place de la lanterne.
Le fanal des Pâquis, devenu obsolète, est transformé en 1894 selon le projet de l’architecte Paul Bouvier, accompagné de l’ingénieur Émile Charbonnier. Le socle en pierre est conservé, rejoint par les quatre colonnes corinthiennes. Les pièces de la tour métallique sont assemblées sur place, tout comme la lanterne et son balcon, qui culmine à 18.70 m. À l’intérieur, trois paliers se succèdent, reliés par quatre échelles. Le phare des Eaux-Vives est remplacé en 1911 par une structure en béton abritant une lanterne surmontée d’un dôme en cuivre à 4.70 m de hauteur.
L’histoire de ces phares refait surface aujourd’hui avec leur rénovation entamée en 2024 par l’Office cantonal de l’eau (OCEau) et l’Office du patrimoine et des sites (OPS), dont le projet pour celui des Pâquis cherche à se rapprocher de l’image de 18944.
Un mât parmi les mâts: le phare comme anti-monument
En atteignant la Société Nautique de Genève (SNG) depuis le quai Gustave-Ador, il est difficile de repérer la structure parmi la forêt de mâts de bateaux amarrés dans le port. Elle se révèle à mesure que l’on s’en approche et qu’elle se détache de son contexte naval. À priori, il semble curieux de concevoir un phare qui ne se voit pas, en particulier lorsque le concours est lancé en 2020 dans le contexte de l’extension du port de la SNG, précisément pour un ouvrage marquant sa jetée nord à l’entrée de la grande Rade5.
Le parti pris de l’anti-monument permet de répondre aux enjeux patrimoniaux du site de la Rade, relevés par l’OPS, et pour lequel Bureau a dû produire plusieurs images depuis les lieux publics et le lac. Cette stratégie de la discrétion se met ici en œuvre par mimétisme. D’une part, le choix des enrochements pour la base, qui s’apparentent au matériau utilisé pour les digues des phares déjà existants des Pâquis et des Eaux-Vives. D’autre part, le choix d’une structure métallique légère et élancée qui se confond avec les mâts des bateaux du port, et qui culmine à 21m, à la hauteur de corniche des bâtiments du quai des Eaux-Vives.
Bien que le site sur lequel il s’implante soit privé, le phare est conçu comme un lieu public. Son soubassement est formé d’un empilement d’enrochements – une thématique d’ailleurs récurrente pour les architectes, qui renouvellent et réinterprètent la question du rocher au gré de leurs projets6. Les roches utilisées ici proviennent de la carrière de Hautecourt près de Bourg-en-Bresse en France et cherchent à se rapprocher de celles employées ailleurs dans la Rade, en provenance du Salève. Le motif d’empilement reprend aussi celui des digues existantes. Des marches en béton brut sont insérées dans le socle, offrant des possibilités d’appropriation pour les baigneur·euses de la SNG. La terrasse devant l’entrée de la cabine en contre-haut de la digue propose quant à elle un point de contemplation sur l’animation du port et de la SNG.
Vladimir Choukhov et Emma Kunz
L’effacement de l’objet dans son environnement lacustre et naval s’opère par l’abstraction de sa forme structurelle. L’hyperboloïde est une référence assumée à l’ingénieur constructiviste russe Vladimir Choukhov, qui a conçu et employé ce type de structures à la fin du 19e et au début du 20e siècle pour des phares (notamment le phare d’Adziogol encore présent en Ukraine), tours de transmission, et autres ouvrages7. Abstraction de la forme, mais également de la matière: le tressage métallique atténue au maximum l’usage du métal pour une structure solide et ancrée, avec une prise au vent réduite, qui par temps lumineux se dissipe dans la clarté du jour. Les formes géométriques qui résultent de ce tressage renvoient à une seconde personnalité: l’artiste suisse Emma Kunz. Guérisseuse, herboriste et chercheuse de la première moitié du 20e siècle, elle prétendait user également de capacités télépathiques pour soigner. Ses dessins, conçus à l’aide d’un pendule oscillant au-dessus de papiers millimétrés, avaient à la base des visées de divination radiesthésique avant d’être perçus comme des œuvres d’art à part entière8. Ces deux références confèrent au phare son statut d’ouvrage d’art au sens propre, sculpture autonome teintée de symbolique et de poésie.
Le phare est dissimulé et imperceptible, mais sa lanterne lumineuse est visible depuis le lac, répondant ainsi à l’objectif premier du concours et du projet. Elle est élevée dans un geste qui imite celui des voiles levées par les marins, avec une manivelle et un système mécanique de poulies permettant de la faire coulisser sur des câbles tendus le long des colonnes centrales de la tour. L’imaginaire nautique s’immisce dans le geste et ancre davantage l’ouvrage dans son contexte.
L’ordre des phares
Un anti-monument qui reprend l’idée d’ordre antique9. Dans le phare Ylliam on retrouve: les tumulus et cabine à la base, la structure hyperboloïde avec sa colonne vertébrale tubulaire comme fût, et la lanterne qui fait office de chapiteau.
Chaque partie du phare accueille un programme minimaliste et strictement fonctionnel. La base abrite les lieux de vie: au niveau inférieur, dans une capsule en béton armé sous les enrochements, des espaces de stockage, quatre lits superposés et une vue à 180° au niveau de l’eau; au-dessus, la cabine start10 de forme octogonale (clin d’œil au premier phare des Pâquis de 1857) entièrement vitrée, pour scruter l’horizon lors des régates. Celle-ci abrite les huit colonnes en acier qui maintiennent la structure hyperboloïde en tension et fait le lien entre la base minérale et la tour métallique. Au centre de cette dernière, trois colonnes tubulaires en compression, ancrées sur la cabine en béton, et sur lesquelles coulisse la lanterne de la base vers le sommet. Elles sont solidaires avec le treillis de câbles par des tirants radiaux précontraints reliés à un anneau sur la surface extérieure, selon le fonctionnement d’une roue de bicyclette, qui se dessine en plan. Au sommet, la toiture métallique est inaccessible, et ne sert qu’à accueillir la lan-terne lorsqu’elle est hissée. Ce dispositif permet un entretien simplifié de celle-ci directement à terre.
Le phare Ylliam, qui devient à présent le sixième phare de Suisse11, parachève avec finesse l’ensemble des projets qui ont considérablement transformé l’image paysagère et construite de la Rade ces dernières années. Il concilie pragmatisme et poésie au sein d’un objet modeste dont les références et le contexte lui confèrent un solide ancrage comme ouvrage d’art. Il veille désormais, comme ses deux prédécesseurs des Pâquis et des Eaux-Vives, sur les matelot·es genevois·es et leur lac.
Notes
1. Marcelo Puppi, «L’imagination des phares chez Léonce Reynaud», Livraisons de l’histoire de l’architecture, 24/2012, pp. 63-84
2. Eric Court, Le phare des Pâquis, Éditions Georg, 2019
3. Définition du Larousse: lanterne ou feu employé à bord des navires et pour le balisage des côtes.
4. Bastien Nespolo, «Un nouveau jour se lève pour les phares de la rade», Tribune de Genève, 01.11.2025
5. Règlement et cahier des charges du concours pour la construction d’un phare à l’extrémité de la jetée nord du port de la Société Nautique de Genève, Société Nautique de Genève, 2020
6. Voir les projets de Bureau: Séraphin of Urtsadzor (2024), Selenite Dreams (2022), Floating Realities (2020), Antoine (2014)
7. Daniel Engler, «Vladimir Suchov», TEC21 41/2004, pp. 9-13
8. Francesca Laura Cavallo, «Who and What Connects the Dots? Emma Kunz’s Method as Infographics and the Politics of Probability» Parallax 4/2022, pp. 426-441
9. «Il reprend le modèle de la colonne classique dont le soubassement, cubique ou circulaire, abrite les logements des gardiens, la réserve d’huile, les magasins.» Vincent Guigueno, «Le Phare en pièces détachées, Amédée et les tours métalliques du XIXe siècle», Livraisons de l’histoire de l’architecture, 24/2012, pp. 85-105
10. Lieu d’observation principale du phare. La cabine sert de lieu d’observation, de gestion des pavillons (les drapeaux triangulaires qui donnent des informations de navigation aux bateaux) et de suivi pour les courses et pour la navigation en générale.
11. Les cinq autres phares sont: le phare des Pâquis, le phare des Eaux-Vives, le phare de Morges, le phare de Rorschach et le phare de Romanshorn, selon l’article de Philipp Reich, «18 wunderschöne Leuchtturm-Karten – bei der Schweiz gibt’s allerdings ein Problem», Watson, 2023
Phare Ylliam, Genève (GE)
Maîtrise d’ouvrage: Société Nautique de Genève
Architecture et direction de travaux: Bureau
Ingénierie civile: Schnetzer Puskas Ingenieure
Géotechnique: Karakas & Français
Géomètre: Haller Wasser
Programme: Phare. Infrastructure froide
Concours: 2020-21
Réalisation: 2024-2025
Surface: 160 m2