La troi­sième vie du Poids du foin

La transformation du bâtiment du Poids du foin à Vevey (VD) se révèle comme un cas d’école d’application de la Charte de Venise. Le bureau nomad Marie Gétaz architectes démontre en effet qu’une «fonction utile à la société» favorise toujours la conservation des monuments et que «l’unité de style» n’est jamais un but à atteindre.

Date de publication
19-01-2026
Nicolas Meier
architecte du patrimoine | chargé de recherche à la Section histoire de l’art de l’UNIL

Dans les années 1830, le projet d’installation d’un nouveau poids public sur la Grande Place de Vevey occupe les édiles qui envoient un émissaire à Berne pour rencontrer Ulrich Schenck cadet1. L’individu est fameux dans la région, puisqu’on lui doit les grandes balances de Domdidier, Faoug, Stalden, Aarberg et même Lausanne. Les négociations aboutissant, Schenck se met à l’ouvrage, précisant toutefois que la creuse d’une fosse et l’élévation d’un édicule protecteur n’est pas de son ressort. La Ville de Vevey se tourne alors vers Philippe Franel, architecte du cru appelé à une brillante carrière : on lui devra bientôt la campagne du Champ-de-Ban (1840, devenue le Chaplin’s World), l’hôtel des Trois-Couronnes (1843) et le château de l’Aile (1846). Il livre des plans en 1837, bientôt approuvés par la Municipalité, et dirige un chantier qui dure environ une année. Le poids public reste ensuite en service durant un bon siècle, avant que son exploitant ne jette l’éponge, désespéré par la concurrence d’une nouvelle installation aménagée à la gare. L’édicule est alors loué à un revendeur de combustibles, de quoi ramener un petit revenu à la Ville, mais sans satisfaire aux exigences esthétiques que l’emplacement impose. Sur l’une des places publiques les plus scéniques d’Europe, face au lac et aux si célèbres Alpes de Savoie, un hangar à charbon ne fait pas bon genre.

Transformation

Le mécanisme de Schenck étant tombé en désuétude, seul reste en jeu le bâtiment élevé par Franel. Son destin est bientôt remis entre les mains des architectes Burnat et Nicati qui, dans les années 1930, soumettent à la Municipalité ce qu’ils appellent de leurs propres termes un « projet de transformation et de restauration ». Ils imaginent une conversion en kiosque, ce qui est le comble du chic. Le rural édifice aux lourdes portes de chêne se mue bientôt en élégant édicule citadin, au décor rehaussé et actualisé. Par un art de la composition assurément remarquable, les architectes parviennent à associer à l’imposant portail néo-­classique deux vitrines vaguement art-déco. Le délicat appareil de molasse voisine ainsi sans fausse note avec de subtils cadres en ciment appuyés sur une tablette en calcaire de St-Triphon. Type architectural oblige, le programme de kiosque est doublé de WC publics, aménagés dans la partie septentrionale du bâtiment. Par leur intervention, Burnat et Nicati renouvellent en partie le faciès de la Grande Place, mais sans rien en perturber. C’est un tour de force ! Bon an, mal an, le kiosque survit aux affres de la ­deuxième moitié du 20e siècle, à l’appétit infrastructurel insatiable. Il doit ainsi accepter une colocation avec un transformateur de la Romande Énergie, installé à la va-comme-je-te-pousse, et subir l’inévitable désintérêt d’entretien caractéristique des Trente dites Glorieuses. Heureusement, en 2019, la Ville reprend les affaires en main et organise un concours sur invitation pour la rénovation et réaffectation en café-restaurant du « pavillon du Poids du foin ». Ce dernier est remporté par le bureau nomad Marie Gétaz architectes, à Vevey, qui dirige bientôt un chantier parachevant la mue citadine de l’édifice : après le foin et les chevaux, ce sont le tabac et la presse qui laissent leur place aux tapas et autres Aperol Spritz.

Restauration

Il paraît que les énoncés simples et clairs donnent à l’architecture de bons projets. En l’occurrence, Marie Gétaz se propose de réaliser le programme qu’on lui demande en s’en tenant aux objectifs d’ouverture et de frugalité. Elle évoque une quête de libération du volume intérieur de l’édifice, obstrué depuis le milieu du 20e siècle par une vilaine dalle en béton armé, et d’affranchissement du bâtiment de ses fonctions servantes. Les marteaux-piqueurs auront raison de la première, alors qu’une annexe réalise la seconde ambition. L’architecte compose ensuite un projet profitant de toutes les ouvertures existantes ou ayant existé. Elle fait sauter les tampons des vieilles portes fourragères au profit de deux grandes verrières, ouvrant le bâtiment à la ville : « Par une belle journée, constate l’architecte, lorsque portes et fenêtres sont ouvertes, le bâtiment prend des airs de parasol. » La nuit, les vitrines illuminées deviennent un phare pour les noctambules à la recherche d’un précieux ravitaillement dans la mer d’automobiles de la Grande Place. Pour l’annexe, l’architecte rêvait d’abord d’une construction en paille des Pléiades, puis en terre de Vevey ; elle accepte finalement un pisé de chaux et de chanvre, les deux premiers matériaux n’ayant pas résisté à une réalité toujours « bridée par l’habitude et les normes2 ». Excavée au moment de donner un sous-sol à l’annexe, la terre de ce coin de la Grande Place, appelé Bois d’Amour, était en effet polluée : le lieu avait servi de décharge de verre pilé. Le matériau pouvait bien être à la fois « brun et fluorescent » et mettre des étoiles dans les yeux de Marie Gétaz, qui rêva de murs scintillants, le bon sens réglementaire l’emportait. La terre excavée dans les environs proches s’était en outre avérée impayable.

Normalisation

Pour le plus grand désarroi de l’architecte et de ses ambitions de frugalité, l’incontournable catalogue de normes fait bientôt irruption sur le chantier : aujourd’hui, on ne cherche plus une solution constructive, mais la norme qui s’applique. Malgré ses qualités thermiques, le liège qui embaume de son parfum l’intérieur du café se voit ainsi doublé d’une couche de laine de chanvre « pour faire plaisir aux calculs de déperdition thermique », précise l’architecte. La cuisine, elle, doit être équipée d’une puissante ventilation double-flux capable de compenser l’indifférence de ces mêmes calculs pour toute forme de ventilation naturelle. L’exigence est d’autant plus croustillante qu’une autre norme impose au contraire que les fenêtres et les jours zénithaux soient munis de moustiquaires : cela signifie donc qu’une norme les considère comme toujours fermés, alors que l’autre estime qu’ils sont toujours ouverts. C’est à en perdre son latin, et ses économies : « Il y a une somme d’argent et d’énergie qui est dépensée à cause de ça, s’exclame l’architecte, pour la fabrication et l’installation, mais également pour la conception. C’est absurde ! Mais c’est comme ça, ce sont les normes », conclut-elle un rien désabusée. Alors que le budget du projet n’a pas permis d’employer du béton recyclé au moment d’étendre le sous-sol, il semble être sans limite lorsqu’il faut assouvir le goût pour ces exigences abstraites.

Un détail de restauration du soubassement en pierre de St-Triphon redonne heureusement un peu d’allant à l’architecte. Admirant une raponse en béton réparant un angle endommagé, elle évoque une « trace de l’histoire », qu’elle compare à la cicatrice « qu’on se fait en tombant de la balançoire à quatre ans et qu’on garde toute notre vie ». Le détail devient la quintessence de l’ambition de frugalité : plutôt que d’envoyer un camion chercher dans le Chablais la juste pierre3, Marie Gétaz préfère profiter du bon maçon présent sur le chantier, avec ses outils et son béton, pour faire réaliser un rhabillage pleinement fonctionnel. Souhaitant « reconstruire quelque chose en déployant le moins d’énergie possible », elle est prête « à transformer cette chose jusqu’à ce qu’elle ne soit plus tout à fait ce qu’elle était au départ ». Et c’est cela qu’elle appelle « la trace de l’histoire », rappelant à juste titre que la charte de Venise condamne les quêtes d’unité stylistique. Si l’architecture profite assurément de bons concepts, elle gagne en saveur à mesure qu’elle s’ouvre à la fiction poétique : la trace contemplée, bien sûr, écrit une histoire habilement mise en scène, par ailleurs amnésique de la défunte dalle en béton armé de la Romande Énergie. L’histoire est un matériau dont le travail requiert savoir-faire et subtilité, outils dont sait assurément jouer Marie Gétaz, qui livre un résultat sans fausse note.

 

Notes
 

  1. Pour une relation détaillée de la construction du bâtiment du Poids du foin, voir : Nicolas Meier, « Impossible évaluation », In : Monuments vaudois, numéro 14, 2024, pp. 89-90.
     
  2. Rachel Richterich, « La construction au pied du mur », In : Le Temps, ­édition du 4 décembre 2019.
     
  3. Le calcaire du soubassement de l’ancien Poids du foin vient des carrières de St-Triphon.

 

Transformation du bâtiment du Poids du foin, Vevey (VD)
 

Maître d’ouvrage : Ville de Vevey
 

Architecte : nomad Marie Gétaz architectes
 

Direction des travaux : quartal
 

Ingénieur civil : EMYX Ingénieurs civils
 

Photographe : R. Gindroz
 

Programme : Café-restaurant
 

Procédure : Concours sur invitation
 

Réalisation : 2025
 

Coût de l’ouvrage : 2.3 mio CHF

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