Couronner la place Pury
La rénovation-surélévation de cet élégant bâtiment de commerces et activités au cœur de Neuchâtel, par le bureau Aviolat Chaperon Escobar Architectes, est modeste par son échelle, mais n’en est pas moins remarquable, tant dans sa dimension urbanistique que patrimoniale. Récit d’un processus de projet oscillant entre propositions audacieuses et compréhension fine du contexte.
La place Pury est un véritable point de confluence dans la ville de Neuchâtel. Interface ourlée de commerces entre la rive du lac et le centre-ville, nœud majeur des lignes de transports publics: la place est irriguée de toutes parts. Les flux qui la traversent sembleraient presque en avoir creusé l’espace triangulaire dans le tissu urbain. Sur sa face est, au numéro 3, l’immeuble dessiné par l’architecte Fernand Decker et construit en 1958 faisait figure jusqu’à tout récemment d’accent oublié dans cette phrase urbaine complexe.
Son volume vertical, initialement lisible et centré sur la séquence des façades, dépassant d’une tête la ligne des acrotères mitoyens, avait été absorbé au fil des reconstructions voisines ayant uniformisé l’épannelage de façades. L’horizontalité dominante des bâtiments adjacents a ainsi effacé l’axe de symétrie créé par l’édifice, diluant la composition urbaine originale et sa hiérarchie.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la surélévation signée par le bureau Aviolat Chaperon Escobar Architectes, dont le premier effet notable est de restituer à l’édifice son rôle structurant dans l’horizon neuchâtelois. Ce niveau supplémentaire, discret mais décisif, réintroduit une certaine verticalité ainsi qu’une forme d’ordonnance classique socle-corps-attique, tout en prolongeant la matérialité et la grammaire minérale d’origine. La structure en épicéa, superposée à la trame existante, est recouverte en façade d’un parement composite en bois et ciment, légèrement en retrait, dialoguant avec la façade inférieure en pierre de Hauterive, dont il reprend les tons dorés. Latéralement, les pignons sont finis en crépi ocre jaune à structure verticale tirée au râteau, et s’inscrivent aussi dans la continuité des niveaux inférieurs. Chaque geste est mesuré, chaque proportion pensée pour que l’existant et l’ajout se fondent en un seul langage architectural.
Sans tomber dans le pastiche, les architectes parviennent à créer le paradoxe de la nouveauté néanmoins familière, voire presque invisible pour un œil distrait. Ce couronnement, franchement contemporain dans son écriture et dominant la ville de son piédestal, cherche pourtant bien la retenue, voire une forme d’évidence, dans le prolongement assumé d’une logique préexistante.
Un alignement des astres
L’histoire du projet n’a pourtant pas été caractérisée par l’évidence, mais plutôt par un véritable et inespéré «alignement des planètes», comme s’en amuse André Escobar. Initialement sollicités pour transformer la porte d’entrée de l’immeuble et rendre celui-ci moins perméable à l’espace public, les architectes ont ensuite été mandatés pour une étude plus vaste de rénovation des façades et des parties communes.
C’est dans ce cadre pourtant bien délimité que le bureau Aviolat Chaperon Escobar a proposé, dans une logique de coûts d’investissement, d’élever le bâtiment d’un étage. Le montant était bien sûr plus élevé, les travaux contraignants, la surface à gagner relativement faible, et surtout, une dérogation au règlement urbain régissant les hauteurs de construction était nécessaire. Beaucoup d’écueils, n’ayant finalement pas empêché la réalisation de l’édifice, qui a non seulement trouvé le soutien d’un maître d’ouvrage, l’ECAP, Établissement cantonal d’assurance et de prévention de Neuchâtel, désireux d’entretenir son patrimoine et de contribuer à une dynamique urbaine positive.
Les obstacles financiers et administratifs surmontés, le chantier devait ensuite impérativement se glisser dans la fenêtre des travaux d’assainissement déjà prévus par le maître d’ouvrage, afin de circonscrire les nuisances pour les occupants. À l’instar des études architecturales, la phase d’appel d’offres aux entreprises et d’adjudications a donc été réalisée dans un temps très compressé. La surélévation a ainsi peu évolué depuis l’esquisse, les enjeux principaux du projet étant majoritairement autres que formels: définir un geste urbain sur un immeuble remarquable; faire émerger la faisabilité politique, économique et technique du projet; et enfin planifier au pas de course l’organisation de ce chantier rapide, qui ne durera que quelques mois (de février à octobre 2024).
Une approche transcalaire
Néanmoins, si les défis résidaient surtout dans le processus du projet, ses aspects architecturaux sont loin d’être délaissés par les concepteurs.
Le hall d’entrée cossu, restauré mais maintenu dans son atmosphère originelle1, mène à la cage d’escalier dont la spirale aveugle et la hauteur pourraient évoquer un élégant phare encastré dans l’immeuble. Les sept étages gravis, à l’arrivée dans l’espace intimiste de la surélévation investi par un bureau d’avocats, c’est tout d’abord la vue lointaine qui époustoufle. La façade ouest, vitrée sur toute sa hauteur et toute sa largeur avec un système de poteaux-traverses en épicéa propulse le regard d’emblée. L’échelle du corps humain rencontre immédiatement celle du grand paysage du lac de Neuchâtel jusqu’au Val de Travers. Passée cette première impression, on découvre une solution architecturale simple mais délicate: une structure poteaux-poutres, elle aussi en épicéa, légère et durable, superposée aux meneaux et murs porteurs en maçonnerie de l’existant, couvre un plateau rectangulaire de 90 m2. Le sol en linoléum sombre contraste avec la clarté du bois et renforce la légèreté visuelle de celui-ci. Un contre-cœur du même épicéa odoriférant enveloppe l’espace intérieur sur le reste de son pourtour, intégrant les techniques et permettant une liberté d’aménagement et de divisions sur le plateau. Les pignons aveugles et la façade est – striée de deux uniques fenêtres verticales cadrant la basilique Notre-Dame de l’Assomption et ses pierres rouges – accentuent l’orientation plein ouest du volume ajouté, tourné vers le lac à la manière d’un sémaphore, cette fois-ci bien visible, émergeant de la place Pury pour scruter le lointain.
Côté ouest toujours, l’étroite bande de balcon accessible (60 cm permettant tout juste de se faufiler) devient un seuil, invitant le paysage vers l’intérieur avec d’autant plus de fluidité. Le garde-corps réduit à un simple tube d’acier horizontal au-dessus du contre-cœur bas (57 cm) amplifie cette impression, offrant au regard une grande perméabilité vers le dehors. Tous les partis pris semblent participer à un étonnant dialogue: entre prolongement du déjà-là et contemporanéité, entre pesanteur et légèreté, et, d’une manière générale, entre évidence et surprise.
Intelligence du projet
Dérogation au règlement urbain en vigueur, soutien des autorités et d’un maître d’ouvrage engagé, absence d’opposition du voisinage et fenêtre propice au chantier: tous ces éléments rendent possible une intervention humble par la surface mais importante à l’échelle urbaine. La surélévation de la place Pury 3 incarne un principe d’intelligence du projet où chaque détail emboîte de multiples échelles de perception et participe à une fine orchestration de l’espace construit. Le paysage urbain neuchâtelois, qu’Alexandre Dumas présentait, non sans une légère condescendance, comme «taillé dans du beurre», est ici subtilement ajusté par un geste dont la portée dépasse la modeste surface de plancher créée.
Notes
1. Avec notamment une fresque de l’artiste Marcel North, représentant le Maréchal Berthier, fondateur de l’ECAP.
Rénovation et surélévation place Pury 3, Neuchâtel (NE)
Maître d’ouvrage: ECAP, Établissement cantonal d’assurance et de prévention de Neuchâtel
Architecte: Aviolat Chaperon Escobar Architectes
Ingénieur civil: GVH St-Blaise
Ingénieur bois: Timbatec
Charpente, fenêtres: Tschäppät Moret
Livraison: 2024
Coûts total surélévation et assainissement (TTC): 1.4 mio CHF