La roue tourne

Ce projet de transformation mené par LDW Architectes et Dreier Frenzel Architecture démontre que le renouveau des techniques de construction traditionnelles (réemploi, terre crue…) s’accompagne d’un changement de paradigme esthétique et organisationnel. «Faire avec», c’est aussi renouer avec une pratique architecturale polyvalente et décloisonnée.

Date de publication
27-03-2026

De l’ancien moulin situé le long de la rivière de la Promenthouse, il ne restait rien. D’abord bâtiment agricole artisanal puis lieu de stockage, il était devenu un agrégat de logements formé d’extensions et de couches constructives successives. Quand Laurent de Wurstemberger (LDW Architectes) est mandaté par la société familiale propriétaire pour le rénover, le bâtiment est un grand volume profond, difficile à habiter. Pour obtenir six appartements adaptés à la location, il commence donc par vider, enlever et éliminer. Des sondages permettent de retrouver l’ancienne façade et redéfinir le volume habitable, dont la réduction en plan est compensée par la transformation des combles en logements. La surface habitable reste la même mais le volume est affiné. Toutes les circulations sont concentrées à l’ouest, le long de la rivière, dégageant ainsi un grand jardin commun à l’est et valorisant les trois orientations des nouveaux appartements.

La distribution verticale, entièrement extérieure, donne au bâtiment sa spécificité. Organisée dans le volume de l’ancienne roue du moulin, c’est une construction métallique qui se déploie désormais entre la façade retrouvée et une structure à colombages en bois rénovée. L’externalisation de la circulation permet d’optimiser la surface des logements et crée un espace de transition, extérieur et couvert, qu’on imagine facilement habité par les futurs locataires. Au-delà du lien à l’histoire du bâtiment, cette disposition bénéficie du bon sens de l’architecture vernaculaire, orientée vers la rivière. On profite de son charme bucolique bien sûr, mais aussi de sa fraîcheur pour la régulation de la température estivale.

Bien que conçu pendant les travaux, à la découverte de la paroi à colombages, l’espace de distribution joue un rôle majeur dans l’architecture du bâtiment. Dans un projet de transformation, le temps du chantier est bien souvent nécessaire à la précision de certains détails. Ici, la mise en œuvre fait partie intégrante du processus de conception afin de s’appuyer au mieux sur la compréhension de l’existant et d’intégrer un maximum d’éléments de réemploi, récupérés sur place ou sur d’autres déconstructions. Ce chantier prend donc une importance particulière parce qu’il est organisé selon un modèle économique qui, lui aussi, explore les possibilités du «faire avec».

Au four et au moulin

En tant que petite structure, LDW a l’habitude de travailler en partenariat et de confier la direction des travaux tout en conservant la direction architecturale. Ici, il fait appel au bureau Dreier Frenzel Architecture (DF) pour la gestion du chantier, avec une mission d’optimisation du projet et de suivi des appels d’offres. Au retour de ceux-ci, des hésitations subsistent de la part des entreprises quant au réemploi de matériaux et au choix de matériaux biosourcés peu transformés. Pour rassurer la maîtrise d’ouvrage et garantir la provenance des éléments de construction, LDW et DF proposent un changement radical du fonctionnement du projet avec le recours à une entreprise totale, Eyab.

Cette structure sœur de DF a été fondée en 2017 par Yves Dreier et Eik Frenzel, rejoints par Ariel Curtelin, pour mener des petits travaux et implémenter plus de «faire» dans leur pratique. D’abord atelier de menuiserie pour expérimenter des détails, l’entreprise prend progressivement en charge des missions de direction des travaux où elle devient entreprise générale et même, dans ce cas, entreprise totale. La société peut désormais répondre à des appels d’offres, même en marchés publics, et ainsi soutenir d’autres bureaux aux affinités architecturales communes. Selon ses fondateurs, il ne s’agit pas de développer une nouvelle affaire mais de pallier un vrai manque du secteur.

Eyab intervient quand le système traditionnel ne peut pas répondre aux ambitions des architectes ni aux demandes des maîtrises d’ouvrage. Si DF développe un prototype un peu trop spécifique, Eyab peut alors produire l’élément tel qu’il a été conçu. Lorsque les maîtrises d’ouvrage ont besoin de garanties tangibles sur les coûts et les délais des travaux, l’entreprise générale ou totale peut engager financièrement sa responsabilité. En tant qu’architectes expérimentés, les fondateurs d’Eyab possèdent l’expertise nécessaire pour respecter un budget et un planning; la différence est surtout contractuelle. Ici, ce changement organisationnel va surtout permettre de mettre en œuvre le projet de LDW et ses exigences écologiques. Avec une société orientée vers l’optimisation architecturale plutôt que financière, qui plus est solidaire de la direction des travaux et alignée à la direction architecturale, l’équipe peut contrôler la qualité et la provenance des matériaux pour faciliter le réemploi en réduisant le processus décisionnel. LDW s’occupe de la chasse aux matériaux de seconde main puis Eyab les acquiert et prend des risques quant aux garanties que les fournisseurs ne peuvent pas donner et que les entreprises ne souhaitent pas prendre, surmontant ainsi un obstacle majeur au réemploi des matériaux de construction.

L’esthétique du réemploi améliorée

En parallèle, il faut aussi faire quelques compromis architecturaux. Ce sont la disponibilité des matériaux et la nature du bâti existant qui orientent les décisions spatiales et esthétiques. Les architectes font preuve de beaucoup d’agilité et défendent une certaine acceptation architecturale. L’objectif commun est d’obtenir un projet cohérent entre les nombreuses traces de l’histoire de la maison et la qualité des choix constructifs: du réemploi, mais aussi une majorité de matériaux bio- et géosourcés comme le crépi isolant et les embrasures de fenêtre en liège pour améliorer les performances thermiques des murs existants tout en conservant leur perspirance, les enduits de chaux ou d’argile qui aident à réguler l’hygrométrie ambiante et les cloisons en blocs de terre compressée. Car le chantier bénéficie évidemment d’un lien privilégié avec Terrabloc, que Laurent de Wurstemberger codirige, et qui peut donc fournir les matériaux et les connaissances nécessaires à leur mise en œuvre.

La polyvalence et l’engagement des architectes-entrepreneurs contribuent à obtenir un résultat qualitatif et économiquement soutenable pour la maîtrise d’ouvrage. Loin de promouvoir le modèle d’entreprise totale actuel, LDW et DF démontrent que la transition nécessaire au secteur de la construction ne pourra pas se faire sans intégrer des contraintes économiques et entrepreneuriales. C’est déjà ce que nous enseigne le baubüro in situ qui, en pionnier du réemploi de matériaux de construction, a développé plusieurs entreprises sœurs pour faciliter son activité et combler des failles administratives. De la même manière que le renouveau des pratiques constructives peut façonner de nouvelles expressions architecturales, cette réappropriation des modèles de mise en œuvre pourra-t-elle influencer le système?

Six appartements à Vich (VD)

 

Maître de l’ouvrage: En la Foule

 

Architectes: LDW architectes

 

Architectes DT: Dreier Frenzel Architecture

 

Entreprise totale: Eyab

 

Démolition/construction: 2023-2025

 

Coût CFC 1-5/m3, VB SIA 416: 1472.–

 

Coût CFC 1-5/m2, SP SIA 416: 4850.–

 

Coût total: 3.6 mio CHF

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