La fron­tière de per­sonne: le pa­villon de la Suisse à la Bien­nale de Ve­nise

L’équipe lauréate de la contribution suisse à la Biennale ­d’­architecture de Venise 2020 (désormais 2021), composée de Vanessa Lacaille et Mounir Ayoub du Laboratoire ­d’­architecture, du cinéaste Fabrice Aragno et de l’artiste sculpteur Pierre Szczepski, a réalisé une tournée entre mai 2019 et janvier 2020 dans les marges du territoire suisse à la découverte de «l’épaisseur de la frontière». TRACÉS a rencontré les commissaires du Pavillon suisse pour discuter de leur démarche et entendre leur retour d’expérience.

«Comment allons-nous vivre ensemble?, interpelle le ­commissaire général de la 17e édition de la Biennale1 Hashim Sarkis. Nous avons besoin d’un nouveau contrat spatial. Dans le contexte de l’élargissement des clivages politiques et des ­inégalités économiques croissantes, nous appelons les architectes à imaginer des espaces dans lesquels nous pourrons vivre ensemble avec générosité.» En parallèle au thème général, l’équipe sélectionnée pour le Pavillon suisse propose un projet inattendu sur l’altérité mise en œuvre par la frontière. Quelle est notre relation avec la frontière, comment est-elle perçue et qu’est-ce qui explique ces différences de points de vue, voilà quelques-unes des interrogations sur lesquelles se penche l’équipe dans sa rencontre avec les communautés qui vivent et réfléchissent sur ces frontières2.

La Biennale des frontières

La frontière est un thème qui s’épanouit dans les pavillons de la Biennale d’architecture de Venise. Dans l’édition précédente, l’équipe allemande de GRAFT et Marianne Birthler l’envisageait avec un regard rétrospectif. Son projet Unbuilding Walls examinait, 28 années plus tard, le vide laissé par le rideau de fer en Allemagne, dont la chute a vu fleurir une multitude de propositions architecturales. En 2018 toujours, le regard sur la frontière s’est aussi voulu spéculatif avec le projet du pavillon américain MEXUS, A Geography of Interdependence, conçu par Teddy Cruz et Fonna Forman. Interpellant sur le conflit environnemental latent attaché à la construction d’une troisième génération de mur entre le Mexique et les États-Unis, ce projet se concentrait sur l’estuaire de la rivière Tijuana comme source d’une réflexion transfrontalière écologique et citoyenne.
Dans le sillage des réflexions3 qui entoure ce thème, véritable enjeu politique, social et territorial des 20e et 21e siècles, l’équipe du Pavillon suisse enquête sur le paysage que créent les frontières entre la Suisse et ses voisins, avec l’hypothèse que la frontière n’est pas une ligne mais un territoire. Pour Mounir Ayoub, «la frontière est un thème épidermique. Une question de peau qui fonctionne comme un réseau. Quand une frontière se tend à l’autre bout du monde, les autres réagissent». «Le concept politique de frontière est connu, ajoute Vanessa Lacaille, pourtant on oublie qu’elle définit un territoire avec des limites un peu plus floues que ce que l’on pourrait penser.» La recherche de l’épaisseur est centrale dans la formulation du projet des commissaires et poursuit cette réflexion autour du thème et de son impact spatial. Pour ce faire, ils sont partis à la rencontre du terrain au moyen d’un camion aménagé en atelier maquette et vidéo mobile. Ils ont sélectionné 29 lieux4 pour mener l’enquête auprès des résidents, conduit avec eux des entretiens et réalisé des maquettes mentales5, puis arpenté les lieux modélisés par les participants. L’ensemble du processus a été saisi par captation vidéo. Après la tournée (entre février et mars 2020), en fonction des problématiques soulevées par le terrain, ils ont mené des entretiens avec des experts du sujet.6

Derrière la mondialisation, une autre architecture

Par définition, la frontière est une ligne de partage. Cependant, la diversité des régimes de frontière actuels tend à altérer ce principe, notamment dans une refonte du politique7 au contact de la financiarisation du pouvoir. Cette reconfiguration d’échelle et de mode d’existence de la frontière avait amené la sociologue et économiste américaine Saskia Sassen à la décrire comme «enclavée dans le produit, la personne et l’instrument: un agent mobile» de la mondialisation, qui peut se développer n’importe où, de l’aéroport aux grandes infrastructures nodales en passant par le numérique8. Cette lecture des différents régimes de frontières rend alors manifeste la pratique d’une architecture de la mondialisation qui dimensionne la frontière dans les réseaux des flux de biens et de personnes.
Pour comprendre la spécificité suisse, l’équipe du Pavillon a convoqué des regards multiples, comme celui de l’ingénieur et agronome Matthieu Calame. Ce dernier décrit la frontière suisse comme un «lieu de rupture de charge» dans l’espace européen, qui se traduit notamment par l’absorption des dynamiques locales dans la réalité des infrastructures nodales, des zones franches jusqu’aux centres de requérants d’asile. Au ­passage, cette rupture d’échelle dans les programmes infrastructurels, logistiques, commerciaux et migratoires9 déleste la population transfrontalière d’un espace qui ne lui appartient pas.
Le travail de terrain des commissaires relève les conséquences de cette logique à deux vitesses dans «des lieux manifestes de certaines problématiques contemporaines», souligne Mounir Ayoub, comme le pavillon Landscape Formation One de Zaha Hadid, la «coquille vide» du Dreiländergarten à cheval entre Bâle, Weil am Rhein et Saint-Louis, ou le disproportionné casino de Campione d’Italia dessiné par Mario Botta. Ils symbolisent l’échec de ces territoires à créer une synergie sur la durée avec le contexte local10. Par ailleurs, les terrains frontaliers sont particulièrement propices à l’hyperspéculation. «Alors que dans les villes-centres, les projets semblent toujours pensés en fonction du centre et pour lui11, les territoires des frontières sont laissés aux opportunités spéculatives où il n’y a ni chose publique, ni récit collectif», poursuit Mounir Ayoub. Ponte Chiasso, Samnaun ou la zone allant de Schaffouse à Singen sont des exemples d’espaces économiques qui tombent dans le lieu commun de la marge, et qui semblent ne pouvoir activer que des programmes du ­territoire-monde. Dans une conversation avec l’anthropologue Marc Augé, connu pour son étude des non-lieux12, Vanessa Lacaille précise l’objectif du projet: «Nous souhaitons justement proposer un changement de regard sur ces espaces de la frontière: ce qui est au bord, à la marge, en rive, serait le début de quelque chose: un lieu. La frontière deviendrait orée.» Il est question de marquer la frontière comme le début du territoire et non sa fin.

Laboratoire d’architecture

Pour opérer ce changement de regard, les commissaires ont créé une situation de laboratoire d’architecture qui initie une dynamique de documentation et de recherche dans l’échange avec les populations. Pour Mounir Ayoub, «l’architecture et l’urbanisme sont historiquement fondés sur l’idée d’ancrage des hommes dans leur espace physique. Imaginer le milieu habité à partir d’une possible déconnexion entre population et territoire constitue une rupture importante.» Pour contrecarrer cette vision, le rôle du projet devient évident; si le bâti n’est plus l’expression du territoire de la frontière, alors c’est dans le vécu du territoire habité qu’il faut mener l’enquête pour voir se manifester l’espace de la frontière.
Cette expérience a permis de faire sortir la frontière de son processus de naissance et d’existence. Elle devient un objet spatial autonome, dont les limites restent à définir. «Le vécu des personnes qui habitent la frontière apporte de la contradiction, du paradoxe, de la complexité, des choses qui ne semblent pas être cohérentes entre elles. Un guide de montagne cristallier ne raconte pas la frontière de la même manière qu’un syndicaliste italien faisant quotidiennement le trajet Brigue-Iselle», relève Vanessa Lacaille. Les échanges autour de ce paysage, sous la forme d’entretiens et d’ateliers de maquettes, restituent les récits et les imaginaires de la frontière pour rendre explicites ses formes spatialisées et vécues. La vidéo capte ces récits. Dans l’ensemble des lieux arpentés, les commissaires participent à la res publica, un mode de gouvernance encadrant le pouvoir de droit d’une communauté sur son territoire. La frontière devient alors son propre territoire, dans un projet qui maintient en équilibre son épaisseur et son langage par le récit collectif. «Le rapport de relation est plus important que le rapport de distance», précisent les commissaires. Par la participation comme les modes de représentations, ils finissent par faire exister ces lieux.

«La carte a ses casseroles»

Avec ce protocole, le projet défie le concept de ligne frontière véhiculé traditionnellement par l’instrument cartographique. Il interroge le processus même de représentation de la conduite de ­projet dans les disciplines de l’aménagement – de la même manière que Kevin Lynch avait contesté les plans d’urbanisme des villes américaines, en 1960. «On simplifie, on essentialise le territoire incarné dans le projet. Il existe une plus grande échelle de complexité, qui ne peut se résumer par des généralités», explique Vanessa Lacaille. La réalisation de maquettes-diagrammes par les habitants de ces territoires a permis de contourner ces deux écueils. Selon le même processus que celui d’une carte mentale, les répondants ont modélisé leur propre vision de l’espace-­frontière, que ce soit une vue d’ensemble ou de détail, que celle-ci soit réelle ou projetée. «Nous avons pu introduire des ­distorsions d’échelles, des superpositions temporelles, des imbrications entre imaginaires et réalités qui nous permettent de saisir et de représenter les récits récoltés sur le terrain», poursuit Vanessa Lacaille. Les architectes et les artistes sont autant les auteurs de l’analyse de terrain, que les garants de l’exercice effectué par les habitants eux-mêmes. Soudain, la frontière s’émancipe de la linéarisation des représentations cartographiques. Le travail de relevé des maquettes aux représentations aussi riches qu’uniques – de la courbure du lac de Constance à celle du parcours cycliste du Salève à la gare de Genève-Cornavin, en passant par les projections des habitants de Castasegna en dehors du Val Bregaglia –, a permis de développer un nouveau langage autour d’objets répartis en catégories: «permanence», «persistance», «disparition», «effacement» et «invention».13 Mises en place par l’équipe, elles créent une mutation spatiale de l’objet frontière en un nouveau langage cartographique qui sera exposé dans le Pavillon de la Suisse, en mai 2021. «La carte, arrivée en bout de processus, est devenue le support d’une réalisation d’un monde dans un monde grâce au territoire cartographiable que nous avons obtenu avec les maquettes. C’est à ce moment-là que nous sommes ­véritablement entrés dans l’épaisseur des perceptions et des représentations de la frontière», conclut Vanessa Lacaille.
Ce projet expérimente l’espace frontière pour en faire un centre d’intérêt de la pratique d’une architecture socialement engagée et politique. «Mais les frontières ne s’effacent jamais, elles se redessinent», précise Marc Augé. Une recherche qui se poursuit jusqu’à la tenue de la Biennale, laquelle a reçu un coup d’arrêt par une situation mondiale qui a réactivé plus que jamais l’actualité des frontières.

1. Thème développé pour la Biennale, reportée à 2021 suite à la pandémie. L’énoncé d’intentions est disponible sur labiennale.org/en/architecture/2020/introduction-hashim-sarkis.

 

2. La tournée des commissaires est disponible sur swissbordertour.ch.

 

3. D’autres projets emblématiques ont également traité de la frontière, The Berlin wall as architecture de Rem Koolhaas/OMA de 1972, Border crossing in Anapra, Mexique/États-Unis du bureau KGDVS en 2005 et le projet Italian Limes de Studio Folder exposé au Pavillon italien de la Biennale de Venise en 2014.

 

4. Les lieux, des cols alpins (Simplon et col du Grand-Saint-Bernard) et jurassiens, aux zones urbanisées transfrontalières comme Genève, Bâle et Chiasso-Como jusqu’à Milan, en passant par les lacs Léman, de Constance, Lugano, Majeur et les grand cours d’eau (Rhin, Rhône, Doubs), ont été ciblés par l’équipe lorsque les problématiques de frontière ressortaient de manière prépondérante.

 

5. La méthodologie d’enquête et les outils de représentation cartographique à partir d’images mentales ont été développés par Kevin Lynch lors d’une recherche à la School of Architecture and Planning du Massachussetts Institute of Technology. Deux de ses ouvrages restituent sa recherche et renouvellent le système de visualisation urbaine à partir du vécu: Donald Appleyard, Kevin Lynch et John R. Myer, The View from the Road. M.I.T. Press, Cambridge, 1964 et Kevin Lynch, L’image de la cité. Dunod, Paris, 1971. On peut également citer les travaux de système de notation du mouvement du corps humain de Hannah et Lawrence Halprin, respectivement chorégraphe et architecte du paysage dans l’article «Motation», Progressive Architecture, July, 1965, pp. 126-133.

 

6. Parmi eux, on trouve, entre autres, la géographe Anne-Laure Amilhat Szary, le géologue Christian Schlüchter, le préposé à la frontière nationale Alain Wicht, le juriste spécialiste en droit d’asile Tobias Heiniger, l’ingénieur Eugen Brühwiler, le juriste spécialiste en droit international public Nicolas Levrat, l’anthropologue et ethnologue Marc Augé, le sociologue Christian Schmid, l’ingénieur agronome Matthieu Calame, l’urbaniste Frédéric Bonnet et l’historien Jacques Gubler. Ces entretiens, encore en cours, seront publiés en FR et ANG dans le catalogue qui accompagnera l’exposition, aux éditions MétisPresses.

 

7. Le concept de frontière vient de la forme politique de l’État-nation. Cependant, aujourd’hui, plusieurs facteurs de la mondialisation remettent en cause ce modèle. Voir Remigio Ratti et Martin Schuler, «Typologie des espaces-frontières à l’heure de la globalisation», Belgeo [en ligne], 1 | 2013, mis en ligne le 31 octobre 2013, consulté le 23 juillet 2020. URL  journals.openedition.org/belgeo/10546 ; DOI: doi.org/10.4000/belgeo.10546.

 

8. Saskia Sassen, Critique de l’État. Territoire, Autorité et Droits. De l’époque médiévale à nos jours. Démopolis & le Monde Diplomatique, Paris, 2006, p. 365.

 

9. Sur la question migratoire et dans cette logique, on peut notamment citer le programme de transformation DaziT « vers une numérisation complète de la douane suisse ». Voir ezv.admin.ch/ezv/fr/home/themes/projets/dazit.html

 

10. Le casino a été déclaré en faillite le 27 juillet 2018. Voir letemps.ch/suisse/casino-campione-banqueroute.

 

11. La construction la piste de 3900 m de l’aéroport de Meyrin à Genève, par exemple, a fait l’objet d’un échange de territoire entériné dans la Convention franco-suisse relative à l’aménagement de l’aéroport de Genève le 25 avril 1956.

 

12. Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. Le Seuil, Paris, 1992.

 

13. Les trois premiers termes et plus généralement la méthode de classification sont un emprunt à Alain Léveillé et son Atlas du territoire genevois.

17e édition de la Biennale d’architecture de Venise

 

Commanditaire
Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia (Madeleine Schuppli, Sandi Paucic, Rachele Giudici Legittimo)

 

Commissaires et exposants
Fabrice Aragno, cinéaste, Mounir Ayoub, architecte, Vanessa Lacaille, architecte et architecte du paysage, Pierre Szczepski, artiste sculpteur

 

Collaboratrices
Noémie Allenbach, architecte,
Anna­belle Voisin, artiste vidéaste

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