La culture du bâti en dé­bat: Get­ting the mea­sure of Bau­kul­tur

Qu’entend-on par culture du bâti de qualité? Dans quelle mesure peut-on quantifier cette qualité? Comment assurer une gestion efficace de cette culture du bâti ? Telles étaient, en substance, les interrogations abordées par la conférence Getting the measure of Baukultur. Pour un espace de vie de qualité , les 4 et 5 novembre derniers, à Genève. Rencontre avec Claudia Schwalfenberg, responsable du thème «culture du bâti» auprès de la SIA.

Date de publication
19-11-2019
Julia Jeanloz
Rédactrice en charge des pages SIA de la revue Tracés

Organisée par l’Office fédéral de la culture dans le cadre du Processus de Davos, en collaboration avec l’ICOMOS, l’UIA, la SIA et l'État de Genève, cette conférence fait suite à la Déclaration de Davos 2018, soit la rencontre, initiée par la Suisse, d’une trentaine de ministres européens de la culture. Elle exhorte le monde politique et la société civile à s’engager en faveur d’un environnement bâti de qualité en Europe.

S’appuyant sur des panels de conférenciers issus des milieux académiques, la manifestation comptait, parmi ses participants, des représentants d'une vingtaine d'états européens et du monde entier, des décideurs politiques ou des artisans de politiques publiques d’aménagement du territoire.

Afin de récolter une opinion experte de l’état des débats sur la question, Espazium est allé à la rencontre de Claudia Schwalfenberg.

Quels étaient les objectifs de la conférence Getting the measure of Baukultur et à qui s’adressait-elle?
Claudia Schwalfenberg:
La rencontre de Genève s’inscrit dans un cadre plus large, celui du Processus de Davos, tout en étant plus académique : désormais, il s’agit de faire évoluer les thèmes dégagés à Davos en les confrontant à l’état de la recherche, de manière interdisciplinaire. La préoccupation tournait autour de la notion même de qualité, de la possibilité de la mesurer et des outils pour le faire. L’idée de mettre en place une nouvelle conférence ministérielle à l’horizon 2023, afin de faire remonter ces résultats auprès des dirigeants, a été soulevée.

La rencontre s’adressait donc aussi bien aux professionnels qu’aux chercheurs et aux maîtres d’ouvrage. Le but était de mettre le doigt sur les différences de perspectives entre les acteurs de la culture du bâti des autres disiplines, pour mieux s’entendre sur la notion de qualité.

Quels sont les résultats de la conférence? Peut-on mesurer la «qualité» de la culture du bâti et, si oui, avec quels outils?
Une chose est sûre: la mesure de la culture du bâti n’est pas chose aisée. Elle concerne plusieurs couches de population, disciplines et acteurs – en fonction de la perspective depuis laquelle on l’analyse: le développement humain (Jon Hall), migration et rénovation urbaine (Felicitas Hillmann), le bien-être des habitants (Sandro Cattacin), par exemple. Mais échanger sur la meilleure manière de l’approcher permet de sensibiliser les uns comme les autres à cette culture du bâti.

Il existe plusieurs pistes pour définir la qualité : celle des employés amenés à remettre en question leur open space lors d’une évaluation officielle de leur lieu de travail (Stephen Turban), ou celle d’un neuropsychologue (Colin Ellard), qui tente de définir les effets sur le cerveau d’environnements riches, complexes, ou au contraire pauvres, simples.

Dans la même perspective, on dénombre toute une panoplie d’instruments de communication ou d’applications numériques qui permettent de mieux comprendre les interactions sociales et notre rapport à l’espace. Les données urbaines récoltées par les capteurs installés à Eindhoven et alertant la police en cas de coups de feu en sont un exemple, tout comme l’application urbanmind qui permet aux habitants d’évaluer leur environnement, urbain ou rural, en répondant journellement à des questions sur leur ressenti1.

La participation citoyenne était au cœur de nombreuses contributions. Renforcer «l’expertise» des citoyens ne risque-t-il pas de mettre en péril la légitimité des professionnels?
Comme l’a montré Julien Cainne, chef du Service de l’urbanisme de la Ville de Vevey, la participation a été considérée sous l’angle d’un outil permettant aux professionnels d’atteindre une plus haute qualité. L’autre principe dégagé par nos experts et l’assemblée est le renforcement nécessaire des liens entre des disciplines qui, parfois, ne se comprennent pas.

Dans les projets présentés, il n’était pas seulement question de participation citoyenne, mais de différentes combinaisons de procédés, alliant conceptions bottom-up et top-down. Parmi les cas cités par Felicitas Hilmann, le quartier Esquilino à Rome présentait de graves dysfonctionnements il y a quelques années. La qualité de vie y a été sensiblement améliorée grâce à une combinaison de mesures provenant de la Municipalité (comme la reconstruction du marché à un autre endroit) et d’initiatives émanant des citoyens et des populations immigrées (organisation d’événements sportifs, entre autres). Aujourd’hui, le quartier n’a pas subi de processus de gentrification, mais il est devenu, au contraire, extrêmement populaire. Voilà ce qu’il faut retenir: il s’agit d’ouvrir le dialogue dans toutes les directions. La tâche des architectes et des urbanistes est surtout d’écouter, de comprendre les véritables besoins des usagers et d’en tenir compte lors de la conception de leurs plans.

Certes, mais parmi vos conférenciers, les architectes et ingénieurs, ceux-là même qui dédient leur vie professionnelle à discuter de qualité, d’émotions et même de beauté, étaient sous-représentés.
Les professionnels n’étaient pas absents, ils ont d’ailleurs participé comme intervenants ou dirigé les débats lors des différents panels: Lorenz Bräker pour l’UIA, Stefan Cadosch pour la SIA, Ariane Widmer et Franceso della Casa pour l’État de Genève, et bien d'autres. Pour eux, cette ouverture vers d’autres disciplines dans la culture du bâti n’est pas une menace pour les professionnels, mais une chance!

La beauté et l’émotion ont été abordées, notamment par Gabriele Oettingen, une psychologue qui a tenté de caractériser les émotions ressenties dans les environnements construits. Pour elle, comme pour d’autres intervenants, le but est de se diriger vers un mélange des disciplines, d’étendre les perspectives et d’appréhender d’autres champs de recherche.

Quel rôle la SIA joue-t-elle dans la promotion de la culture du bâti?
La SIA se réjouit d’être partenaire et d’être impliquée dans le processus initié à Davos. Elle participera à la rédaction du compte rendu après la conférence. Elle est par ailleurs impliquée dans la création d’une fondation (Fondation culture du bâti Suisse).

Fin octobre, Alain Berset a défendu les valeurs des concours suisses lors de la conférence organisée conjointement par l’UIA et l’ACE à Paris. Les concours sont-ils un élément déterminant pour atteindre la qualité?
Oui. Le concours fait bien évidemment partie des instruments qui définissent la qualité dans la Déclaration de Davos. C’est encore mieux pour sa diffusion si ce message pro-vient d’un conseiller fédéral.

La culture du bâti est une initiative qui semble concerner avant tout les politiques urbaines. Plus de qualité du bâti dans les villes risque-t-il de creuser davantage le fossé entre centres et périphéries?
C’est un thème très important et délicat, qui a même été souligné par une provocation de Felicitas Hillmann: «la sauvegarde du patrimoine sert surtout les croisières touristiques», a-t-elle relevé. Et il est vrai qu’il est légitime de se poser la question: pour qui rend-on possible un développement urbain de qualité? En Suisse, la discussion doit absolument être portée simultanément aux niveaux communal, cantonal et fédéral, pour ne pas que les régions périphériques soient laissées pour compte.

La culture du bâti est-elle aussi développée en Suisse romande  que dans d’autres régions de Suisse?
La Suisse romande est très dynamique sur ce terrain. Les sections romandes de la SIA sont à l’origine de nombreuses initiatives pour diffuser la culture du bâti auprès du grand public ou interpeller les décideurs politiques sur le sujet. À Genève, il existe également la Quinzaine de l’urbanisme et du territoire, un événement annuel fantastique pour parler de culture du bâti, car les solutions de mise en œuvre sont littéralement exposées et mises à la disposition du grand public2.

Notes

1. urbanmind.info. L’application, présentée lors de la conférence, est développée par l’architecte du paysage J&L Gibbson, la fondation Nomad Projects et le King’s College de Londres.

2. quinzainedelurbanisme.ge.ch. Voir: Valérie Hoffmeyer, Quinze jours pour ex­plo­rer la ville

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