La culture du bâti, vec­teur de rap­pro­che­ment avec l’Eu­rope

Sur invitation de la Suisse, les ministres européens de la culture se sont réunis à Davos dans le cadre du Forum économique mondial (FEM): une rencontre qui a débouché sur la création de l’Alliance de Davos pour la culture du bâti. Claudia Schwalfenberg (SIA) livre ses réflexions sur la manière d’allier durabilité et culture du bâti et sur la portée politique de cette nouvelle alliance.

Date de publication
15-02-2023

Madame Schwalfenberg, qui a été à l’initiative de cette rencontre à Davos, et qui y a pris part ?

L’invitation a été lancée par le président de la Confédération Alain Berset, principalement à l’intention des ministres européens de la culture, mais des représentants d’organisations supranationales telles que l’UNESCO ou ONU-Habitat y ont également assisté – signe que l’Office fédéral de la culture vise une alliance au-delà des frontières européennes. Par ailleurs, des acteurs internationaux issus des secteurs de la construction, de l’immobilier et des finances ainsi que des personnes de la société civile étaient également présents. 

L’accent a-t-il été principalement mis sur la responsabilité du privé pour le bien commun qu’est la culture du bâti ?

Oui et non, car cette responsabilité incombe à la fois au secteur privé, aux pouvoirs publics et à la société civile. Mais dans le même temps, cela veut aussi dire que le privé doit en assumer une plus grande part. D’où la création de l’Alliance de Davos pour la culture du bâti et du secrétariat – financé par la Suisse – qui lui sera rattaché auprès du Forum économique mondial. Ce qui atteste également du fait que l’économie privée sera appelée à s’engager davantage.

Pourquoi la Suisse a-t-elle pris le leadership ?

Si la Suisse ne s’est intéressée que relativement tardivement à la culture du bâti, elle a réalisé un grand coup en 2018 avec la Déclaration de Davos, suivie en 2021 de la définition des huit critères pour une culture du bâti de qualité. La SIA n’est d’ailleurs pas étrangère à cet engagement, puisque le Manifeste sur la culture du bâti formulé en 2011 par la Table ronde Culture du bâti2 dont elle est à l’initiative en a constitué une base conceptuelle importante. La Suisse est reconnue à l’échelle internationale pour sa culture du bâti. Elle dispose d’un office fédéral qui s’y consacre activement — avec un ministre qui, après l’avoir déjà fait en 2018, met à nouveau à profit son année de présidence pour organiser une telle conférence.

En quoi consiste concrètement cette Alliance de Davos pour la culture du bâti ?

L’idée est de mettre en place des coopérations interdisciplinaires et intersectorielles afin de dégager des solutions porteuses d’avenir pour l’aménagement de notre cadre de vie. En d’autres termes, l’Alliance poursuit une vision où durabilité va de pair avec culture du bâti — un objectif qu’elle entend atteindre en promouvant la mise en place de réseaux, de coopérations, de formations ainsi que l’échange de connaissances. Tout cela se concrétisera dans le cadre de séances plénières qui se tiendront à intervalles réguliers, mais aussi de groupes de réflexion consacrés à des sujets actuellement en voie d’être déterminés. Les activités de l’Alliance seront chapeautées par un comité directeur — auquel appartiennent par exemple le ministère de la culture lituanien, Avison Young, Bouygues Bâtiment International, la Deutsche Gesellschaft für nachhaltiges Bauen (société allemande pour la construction durable, ndlt) ou encore le Conseil des architectes d’Europe.

À quoi doit s’attendre le secteur de la construction en Suisse ?

Il s’agit d’amener les débats à un autre niveau, et de créer des conditions dans lesquelles la qualité constitue un paramètre central dans l’aménagement du cadre de vie. Les répercussions seront donc assez indirectes. On ne verra pas tout de suite de résultats concrets, n’oublions pas que le but est avant tout de développer des solutions.

Vous parlez d’allier durabilité et culture du bâti. Du même souffle, vous rappelez que cet objectif doit se réaliser au travers de coopérations interculturelles. Ne risque-t-on pas de voir émerger des conflits ?

Je pense plutôt que cela permettra d’ouvrir le dialogue entre différentes cultures professionnelles. L’une des représentantes des entreprises s’est adressée aux acteurs politiques et leur a dit, en résumé : nous répondons à la demande — à vous de nous donner des lignes directrices. L’idée de rapprocher les différents acteurs en améliorant leur coopération a été très bien accueillie. C’est une avancée décisive, car les ministères de la culture restent souvent relativement éloignés du terrain.

Jusqu’où peut-on avoir foi en des engagements pris par des acteurs économiques dans le cadre d’un Forum qui, comme son nom l’indique, n’a pas foncièrement vocation à défendre des intérêts culturels ? La culture du bâti n’est-elle pas un de ces thèmes porteurs car la laxité de sa définition crée un flou avantageux ?

Je ne le pense pas, même si je dois concéder que cela puisse se traduire par un certain immobilisme. Je comparerai ça aux débats entourant la durabilité qui, même si cela prend du temps, peuvent s’avérer fructueux. Prenons l’exemple d’Aldi Suisse qui a annoncé cesser l’importation de fruits et légumes par avion et n’en faire la promotion plus qu’en saison. Je pense que ce type de démarches ne se réalise pas en un jour. Le secteur privé n’est pas insensible à la culture du bâti, mais encore faut-il qu’il reçoive les impulsions — et les mandats — qui lui permettent d’y contribuer. Dans un premier temps, il s’agira surtout de déclarations d’intention, comme ce fut le cas pour la durabilité. Mais à moyen terme, nous verrons émerger des mesures concrètes.

Que retiendrez-vous de Davos, personnellement, et en tant que représentante de la SIA ?

J’aimerais revenir sur l’un des moments les plus touchants pour moi. Les ministres européens de la culture étaient présents en personne, à l’exception du ministre ukrainien de la culture qui nous a rejoint par vidéoconférence. Il a témoigné des événements en Ukraine et remercié la communauté internationale pour son soutien actuel et futur, c’est-à-dire celui dont il espère que son pays bénéficiera pour se reconstruire «après la victoire», selon ses termes. Effectivement, une déclaration commune allant dans ce sens a été adoptée: l’Ukraine bénéficiera d’une aide à la reconstruction — reconstruction qui, selon ses propres souhaits, doit se faire suivant les huit critères définis dans la Déclaration de Davos de 2018. Cela signifie par exemple que seraient privilégiés le savoir-faire et les entreprises locaux, contrairement à ce qui est souvent fait en pareil cas, soit de la construction à la va-vite. Comme vous pouvez le voir, nous ne brassons pas de l’air, il y a une réelle nécessité, une réelle urgence derrière tout ça.

Comment Davos a-t-elle fait avancer l’agenda politique de la culture du bâti?

La Suisse se ressent comme étant relativement isolée en Europe. Au travers de l’engagement pris à Davos, elle marque sa volonté de resserrer ses relations avec ses voisins. C’est non moins qu’un rapprochement dont la culture du bâti est le vecteur. Car malgré cette distance, la Suisse partage des bases communes avec l’Europe.

La vraie nouveauté cette fois, c’est qu’il s’agit non pas seulement de tisser des liens économiques, mais aussi d’impliquer la société civile. Jusqu’à présent, les représentants de la société civile étaient principalement issus du secteur de la construction — organisations professionnelles ou organismes actifs dans le domaine du patrimoine. Désormais, des institutions ou groupes de représentants évoluant dans des contextes très différents seront intégrés, par exemple la Conférence des Organisations internationales non-gouvernementales (OING) du Conseil de l’Europe. Le fait qu’une conférence sur la culture du bâti de deux jours soit dirigée par un chef de gouvernement marque une dynamique forte. Nous pouvons et devons l’exploiter.

Par quoi est-elle motivée?

Je pense que l’engagement d’Alain Berset relève d’un intérêt et d’une volonté personnelle de travailler sur cet enjeu. Ce faisant, il a donné de nouvelles impulsions à la politique culturelle suisse. Naturellement, le fait que le ministre de la culture porte en même temps la casquette de chef de gouvernement est une spécificité helvétique. Cela traduit aussi une conception particulière de la culture du bâti. En Allemagne par exemple, elle relève de la compétence du ministère fédéral de la construction. L’ancrage culturel du bâti en Suisse met la barre haute. En tant qu’association professionnelle promouvant la culture du bâti, nous nous en voyons renforcés. Mais il nous reste du chemin à parcourir. La culture du bâti est trop cantonnée à l’architecture ou au patrimoine, la définition holistique vers laquelle nous tendons ne s’est pas encore imposée partout, loin de là. À nous maintenant de l’expliquer et de convaincre. La Table ronde Culture du bâti suisse pourrait être un bon levier pour ce faire, puisque c’est un espace d’échange entre le privé, le public et la société civile.

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