Kay Fisker, architecte de la ville anonyme
Ces dernières années, l’architecture danoise s’est caractérisée par de grands gestes qui individualisent les édifices. Pour Luca Ortelli, le patrimoine le plus important de Copenhague se situe au contraire dans les vastes formes urbaines anonymes, notamment réalisées par Kay Fisker. Que nous enseigne ce patrimoine dans la quête contemporaine du «zéro net»?
En se promenant dans les quartiers résidentiels autour du centre historique de Copenhague, on traverse des morceaux de ville aux bâtiments clairs, simples, parfaitement reconnaissables. Il s’agit de nombreux immeubles d’habitation collectifs des années 1920 et 1930, réalisés sous l’impulsion d’une loi visant à contrer efficacement la pénurie de logements qui affligeait la ville à la fin du 19e siècle. À Copenhague, tous les architectes ayant contribué à la construction de la ville moderne ont ainsi accepté une forme d’anonymat qui définit, par les exemples concrets, la notion même d’auteur, dans une perspective privilégiant l’homogénéité urbaine et non l’exaltation individuelle.
35'000 logements
Comme plusieurs villes européennes, Copenhague a connu, dans les premières décennies du siècle passé, une importante pénurie de logements. Les raisons d’une telle situation sont multiples et ne varient pas fondamentalement d’une ville à l’autre. Les réponses données pour résoudre le problème ont par contre assumé des formes différentes, non seulement dans les différents pays mais aussi selon les villes.
Dans certains cas, les opérations dont l’objectif visait la production de logements accessibles au plus grand nombre ont marqué le développement urbain, tout en constituant des exemples remarquables du point de vue social, économique et architectural. Parmi ces exemples, il convient de rappeler les expériences allemandes – Berlin et Francfort en premier lieu –, mais aussi la grande opération connue sous le nom de Vienne la rouge. Cette dernière, longtemps considérée rétrograde ou clairement contraire aux principes modernes en raison des choix architecturaux adoptés par les architectes, s’appuyait sur une modalité d’intervention que l’on pourrait qualifier de densification urbaine, en tant que telle, bien éloignée des principes fondateurs des Siedlungen allemandes. Au-delà des polémiques stériles sur les qualités spécifiques de l’un ou de l’autre modèle, nous constatons aujourd’hui un regain d’intérêt à l’égard des solutions plus «urbaines». Aux exemples les plus connus s’ajoutent ainsi, entre autres, les expériences de Hambourg, Amsterdam, Stockholm et Copenhague. Le cas de la capitale danoise est peu connu mais il présente des caractères qui méritent d’être étudiés.
Dans un premier temps, et pour contrer la pénurie de logements et la spéculation qui se contentait de produire des habitations aux standards déplorables, des normes pour améliorer la situation furent introduites. Ces mesures s’étant révélées insuffisantes, le gouvernement lança une loi qui prévoyait une contribution financière sous forme de garantie sur les prêts nécessaires à la réalisation de nouveaux logements. Ce dispositif (Statsboligfond Act) permit de réaliser, pendant les deux périodes de son application, de 1922 à 1933, quelques 35000 logements1. Dans la grande majorité des cas, la construction était assumée par des coopératives et la forme urbaine adoptée était l’immeuble à cour (karré en Danois) dans sa version la plus efficace, soit une disposition des volumes le long du périmètre de l’îlot, avec un grand espace libre traité en jardin collectif en son intérieur.
La société avant l’individu
Depuis quelques temps, critiques et architectes redécouvrent l’architecture danoise du début du 20e siècle et sa contribution au thème du logement collectif. Cet intérêt renouvelé a fait émerger la figure de Kay Fisker (1893-1965) en tant que protagoniste, apprécié de son vivant aussi bien dans son propre pays qu’à l’étranger. Dans sa vaste production, l’une de ses premières réalisations, l’immeuble Hornbækhus (complété en 1922), a désormais acquis une dimension iconique en tant que témoignage des politiques urbaines danoises, non seulement en matière de logement mais également en tant que célébration de la dimension collective de l’habiter. Ce bâtiment de cinq étages aux façades en briques rouges présente une série de fenêtres identiques, régulièrement disposées et parfaitement alignées tant à l’horizontale qu’à la verticale. S’il est certes austère, il possède en même temps un caractère domestique, en n’utilisant que les éléments architecturaux les plus communs. L’exaltation de la brique en tant qu’unique matériau de construction, les milles fenêtres identiques, ainsi que la réduction radicale d’éléments décoratifs en font une présence absolument remarquable. Kay Fisker réalisa d’autres bâtiments d’habitation de qualité dans la période du Statsboligfond et aussi après la fin de son application – voir à ce propos la longue barre Vestersøhus (1935-1939 avec C. F. Møller) et le complexe de Dronningegården (1943-1958 avec E. Kristensen). En observant ses projets – et particulièrement ces deux-là – on est surpris de constater que la parfaite régularité des façades n’empêche pas le déploiement d’une mixité typologique à première vue inattendue. En effet, l’ordre comme qualité fondamentale et l’aversion pour toute forme d’arbitraire ont toujours constitué les éléments fondateurs de la vision architecturale de Kay Fisker. Un des aspects notables de son architecture est la reconnaissance implicite de la dimension urbaine – donc publique et collective – des immeubles d’habitation, considérés comme moyens de représentation d’une société, plutôt que la célébration des individus singuliers qui les habitent.
Par ailleurs, si l’on s’arrête sur la période du Statsboligfond, on peut constater que le résultat de l’action des nombreux architectes impliqués dans la construction des grands immeubles d’habitation à cour est une architecture uniforme. Si certains peuvent la considérer ennuyeuse, sa richesse consiste dans la volonté de participer à une aventure commune, mais aussi dans des petites différences, parfois invisibles aux yeux des non-experts. Ces dissemblances discrètes font de chaque bâtiment une variation sur un thème partagé, similaire à l’exécution d’une partition déjà écrite.
Par conséquent, le point qu’il convient de souligner, quand on parle de l’expérience de Copenhague, n’est pas uniquement la qualité incontestable des projets de Fisker mais l’unité des intentions et des objectifs qui appartenaient aussi à ses compagnons de route, particulièrement pendant la période du Statsboligfond. En effet, l’homogénéité architecturale caractérisant cette expérience s’oppose avec force à l’individualisme de notre époque. La qualité très élevée des logements collectifs réalisés à Copenhague il y a un siècle n’est certainement pas due exclusivement aux capacités personnelles de Fisker mais aux idéaux partagés par tous les architectes actifs dans cette même expérience. Ce n’est pas par hasard que Kay Fisker donna comme titre à son dernier essai, Persondyrkelse eller anonymitet (Culte de la personnalité ou anonymat)2, explicitant ainsi ses idées: «C’est une architecture neutre et anonyme qui devrait caractériser notre environnement et c’est elle que nous devons nous efforcer d’améliorer. Une telle architecture ne peut se soumettre à la mode et ne peut s’inspirer de grandes réalisations individuelles: l’architecture commune doit être ‹anonyme et intemporelle›.»
Luca Ortelli est architecte et professeur honoraire EPFL.
Notes
1 Pour plus d’informations sur le Statsboligfond Act et en général sur les immeubles de logement de Copenhague voir L. Ortelli, C. Monterumisi (editors), Kay Fisker Copenhagen Housing Types (1936) Row-house Types (1941), EPFL Press, 2025.
2 Kay Fisker, Persondyrkelse eller anonymitet, «Arkitekten», n. 26, 1964.
L'ouvrage
Luca Ortelli, Chiara Monterumisi, Copenhagen Housing Types (1936). Row-house Types (1941)
Le livre propose pour la première fois la traduction de deux enquêtes menées par le grand architecte moderniste danois Kay Fisker et par les étudiants de ses cours: Copenhagen Housing Types (1936) et Row House Types (1941). Les deux textes sont reproduits sous forme de fac-similé et sont accompagnés d'analyses critiques, de schémas et d^une quantité de dessins, dont certains sont proposés ici.