De cons­truire à culti­ver

Digression danoise sur le concept de «durabilité»

Cet essai donne un aperçu des idées qui circulent au Danemark quand on discute de «durabilité». Pour relever le défi climatique, écrit l’architecte Nicolai Bo Andersen, il faudrait envisager sérieusement de passer de la construction à la «culture» du bâti – au sens premier de cultiver. Ce manifeste est accompagné par sept projets de rénovation inspirants.


 

Date de publication
16-12-2025

L’être humain a toujours transformé son environnement pour assurer sa survie. On a inventé des armes de jet pour accroître la portée de la chasse, puis des moyens de portage pour transporter des biens. Grâce aux outils, les matériaux sont extraits, transformés et façonnés pour compenser nos manques et augmenter nos capacités. On défriche des clairières pour créer de l’espace, on travaille la terre pour faire pousser les récoltes, on apprivoise les animaux pour se nourrir. Comme le racontait déjà l’architecte romain Vitruve, la maîtrise du feu a favorisé les réunions et la délibération, suscitant le récit et l’échange d’idées. Par l’expérience pratique, on écarte les erreurs, on érige les réussites en modèles. Les choses acquièrent ainsi un caractère propre, reflètent les valeurs et l’identité de leurs créateurs. Sans cesse renégociées, ajustées, recréées, les cultures constructives se transforment continuellement.

Le problème, aujourd’hui, est que l’humanité est devenue si habile à remodeler la surface de la terre que la masse de ses constructions dépasse désormais celle de toute la biomasse vivante. Une grande partie de l’énergie solaire accumulée pendant des millions d’années dans les restes enfouis de plantes préhistoriques a été extraite et brûlée en l’espace de quelques générations. Comme l’a récemment noté le philosophe allemand Peter Sloterdijk, l’homme moderne est devenu «un collectif d’incendiaires», boutant le feu aux forêts et tourbières souterraines. L’ingéniosité humaine a atteint un point tel que sept des neuf limites planétaires sont aujourd’hui franchies: au-delà du seul changement climatique dont on parle tant, il faut compter les entités nouvelles1, l’intégrité de la biosphère, la transformation des sols, l’usage de l’eau douce et les flux biochimiques. En épuisant un écosystème fragile, nous avons dangereusement rompu l’équilibre de la planète.

Le secteur du bâtiment est en grande partie responsable du problème: il représente un tiers des émissions liées à l’énergie et près de la moitié de la consommation mondiale de matières premières. Ce qui fut conçu comme une technologie protectrice – un abri contre les périls extérieurs – est devenu l’un des grands artisans de l’extraction, de la dégradation des sols et de l’effondrement de la biodiversité. Comment, dès lors, repenser l’architecture pour qu’elle ne se contente pas de nuire moins, mais qu’elle contribue réellement au maintien de la vie et à la régénération des écosystèmes?

À propos de «durabilité»

Le terme de «durabilité» fut forgé en 1713 par le comptable et administrateur des mines saxon Hans Carl von Carlowitz, inquiet d’une pénurie de bois. Constatant la finitude des ressources naturelles, il définit la nachhaltende Nutzung comme l’usage mesuré du bois afin de maintenir un équilibre entre prélèvement et croissance, garantissant sa disponibilité pour toujours. Dans un monde déséquilibré, les cultures constructives traditionnelles – porteuses d’un savoir sur les qualités environnementales, les propriétés des matériaux et leurs effets architecturaux – pourraient bien inspirer les démarches de demain.

Ancrées dans un lieu précis, les architectures vernaculaires répondent aux conditions locales: nature du sol, énergie solaire, vents dominants, pluies. Bois, branches, paille, pierre ou argile, prélevés à proximité, sont travaillés avec des techniques simples pour accroître leur performance et leur durabilité. Les éléments sont assemblés selon leurs propriétés, empilés, tressés, moulés en structures protectrices. Des principes essentiels – lisibilité des matériaux, articulation des volumes, protection du bois par la conception – favorisent l’entretien et le soin. En dialogue avec le paysage, la matière et l’usage, ces bâtiments traditionnels offrent de précieuses leçons sur l’art patient de cultiver l’oikos local.

À l’échelle planétaire, la Terre forme un système fermé: elle échange surtout de l’énergie avec l’univers, peu de matière. Les plantes y transforment le rayonnement solaire, absorbent le gaz carbonique et l’eau pour croître en libérant de l’oxygène. Ce cycle ne saurait pourtant justifier un simple remplacement des matériaux conventionnels par des matériaux biosourcés. Le bois, en particulier, est rare: il ne reste que 60% de la couverture forestière originelle, alors que la limite planétaire est estimée à 75%. Par ailleurs, l’humanité consomme environ 30% de l’énergie issue de la photosynthèse, quand le système biologique ne peut en soutenir que 10 à 20%.

Puisqu’un découplage complet entre croissance économique et consommation de ressources est illusoire, un avenir véritablement durable suppose non seulement des progrès technologiques, mais aussi une sobriété choisie: réduire la demande d’énergie, de matériaux et d’espace, tout en garantissant à chacun un niveau de vie décent dans le respect des limites planétaires. Une étude récente montre que, même si la moitié des bâtiments construits entre 2026 et 2050 étaient en bois ou en matériaux biosourcés, il faudrait encore réduire de 80% le nombre de nouvelles constructions pour rester dans des limites acceptables2. C’est donc un véritable renversement de perspective qu’il faut envisager: passer de la construction à la culture (au sens de cultiver). Plutôt que d’édifier du neuf, les architectes doivent s’engager dans la transformation: améliorer l’existant, réemployer, adapter aux nouveaux besoins, répartir l’espace plus équitablement. Surtout, il s’agit de pratiques régénératrices qui ne se bornent pas à réduire l’empreinte écologique, mais qui restaurent activement les écosystèmes.

En somme, l’architecture ne devrait plus être vue comme un objet spectaculaire ou un placement financier, mais comme un art d’habiter visant à la santé de l’homme et de la planète. Respecter l’environnement, réduire drastiquement la consommation, utiliser avec discernement les ressources rares: tel est le programme. Je préconise l’emploi de matériaux locaux, à croissance rapide et renouvelables – roseau, chanvre, graminées cultivées durablement – pour transformer et restaurer avec délicatesse les bâtiments existants. Cette démarche associe des actions matérielles et écologiques – séquestration du carbone, enrichissement de la biodiversité, amélioration du paysage – à des interventions architecturales et esthétiques – protection, confort, qualité sensible de l’espace – et à des initiatives sociales et culturelles: bien-être, rencontres, sentiment d’appartenance. Tout cela dans le cadre sûr que définissent les limites planétaires.

Nicolai Bo Andersen est architecte, professeur MSO à la Royal Danish Academy de Copenhague.

Traduction: TRACÉS

Les photographies qui accompagnent cet essai présentent six projets récents de rénovation que l’auteur a visités et analysés, et qu’il juge particulièrement significatifs; un septième (C), mené sous sa direction, illustre la manière dont sa pratique de restauration nourrit sa réflexion théorique – et réciproquement.

Notes

1  Les «nouvelles entités» qui composent la 9e limite planétaire concernent essentiellement les pollutions chimiques synthétiques introduites dans la biosphère: plastiques, pesticides, métaux lourds, produits pharmaceutiques et autres composés artificiels qui causent des dommages à long terme aux écosystèmes et à la santé humaine. Durant la révision de cet article, une septième limite a été franchie. [NdT] 
Pour obtenir une description précise des neuf limites planétaires, se référer au Stockholm Reslience Center de l’Université de Stockholm – stockholmresilience.org/research/planetary-boundaries.html

2  Horop et al, «Absolute sustainability assessment of the Danish building sector through prospective LCA», Science of The Total Environment, Volume 966, 2025. doi.org/10.1016/j.scitotenv.2025.178780

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