Ici et là-bas*

Une poignée de bureaux d’architectes de Suisse et d’ailleurs ont posé leurs valises à Hanoï le temps d’un été, où ils ont réalisé deux projets. L’expérience leur a permis de mettre en présence plusieurs pratiques et savoir-faire en matière de construction.

Date de publication
27-02-2014
Revision
13-10-2015

Lors de la leçon inaugurale de «Ville ouverte. Penser en construisant»1, le professeur Ivan Ivelic a décrit la pierre angulaire de l’enseignement de l’école d’architecture de Valparaíso, les travesias
En 1965, un groupe de poètes, d’architectes et de designers internationaux engagèrent un voyage qui le mena de la Terre de Feu à Santa Cruz en Bolivie. Ce voyage, l’Amereida – poème épique de ce voyage qui voulait donner une image nouvelle de l’Amérique du Sud – et la «ville ouverte» de Ritoque, forment les fondements mêmes de ces travesias menées chaque année depuis 1984 par la section d’architecture de l’université pontificale catholique de la petite ville portuaire chilienne. Préparées minutieusement par les professeurs et les étudiants, ces travesias donnent naissance à des œuvres construites dont toutes les étapes, de la conception à la réalisation, sont menées collectivement. Le plus souvent éphémères, ces constructions n’ont pas pour objectif de répondre à un problème social ou à une urgence. Comme le souligne Ivan Ivelic, la travesia est «un voyage qui va au-delà des simples frontières climatiques, géographiques, sociales et culturelles. Toutes ces frontières sont des objets d’étude qui permettent de comprendre les relations entre les contextes et l’expression de la construction architecturale. [...] La travesia n’est pas une action sociale, mais une manière de poser des questions sur le devenir du lieu qu’on investit. [...] C’est une rencontre entre l’homme et le territoire à travers l’œuvre»2. Dans cet esprit, les œuvres légères et réalisées à partir de matériaux locaux, prennent en compte des caractéristiques spécifiques du site. En 29 ans d’existence et plus de 330 000 kilomètres parcourus, l’école de Valparaíso a créé quelque 170 constructions dans plus de 110 endroits différents. 

Vu’òn – The Garden


Abstraction faite du versant sectaire, voire messianique que peut intégrer certaines mises en scène des événements qui ponctuent les processus de construction de Valparaíso, la démarche n’est pas sans affinité avec celle initiée en 2013 par Bureau A et menée conjointement par un collectif de plusieurs bureaux d’architecture (group8 Asie basé à Hanoï, Parallel Lab de Hong-Kong, le bureau sino-suisse archiplein ou encore les architectes Pierre Cauderay de Lausanne, Nourah al Sayeh de Bahrein et Alba Zamarbide du Japon). Itinérance, constructions éphémères, décentrement, intérêt marqué pour le savoir-faire local et vernaculaire et envie de construire au-delà de toute commande se retrouvent tant dans les travesias que dans le processus nomade du collectif.
L’idée a germé suite à la visite du pavillon 13178 Moran street. Ground for Detroit de la Biennale d’architecture de Venise. «La volonté de délocaliser nos bureaux une fois par année a été présente dès le début. Tout comme l’expérience décrite dans ce pavillon, nous voulions acheter une maison à Détroit et y faire des interventions. Nous voulions adopter une démarche à la Gordon Matta-Clark3», souligne Daniel Zamarbide de Bureau A. Faute de contacts dans la ville du Michigan, le choix s’est porté sur Hanoï, où le collectif a pu profiter des relations, des connaissances et du support de la branche asiatique de group8. Les architectes ont installé leur bureau provisoire, le temps de l’été 2013, au sein d’une ancienne usine de pénicilline de «l’époque soviétique», située à deux pas du centre, dans le quartier français d’Hanoï. La première construction vietnamienne du collectif s’inscrit dans le projet plus large du gérant du lieu, Duc Nguyen Qui, un ancien journaliste américano-vietnamien qui, profitant du dynamisme artistique du quartier, voulait transformer cet ancien site industriel en un lieu culturel alternatif. 
Vu’òn – The Garden, comme son nom l’indique, est un jardin situé au cœur du bâtiment en béton. « Avant d’arriver à Hanoï, nous n’avions pas d’idée en tête. Notre intérêt partagé pour les plantes et l’espace public, la volonté d’offrir un lieu pouvant animer l’espace ainsi que nos promenades urbaines nous ont progressivement guidés vers la création d’un jardin », poursuit l’architecte genevois. Conçu en matériaux locaux et simples –bambou, pierres de charbon utilisées pour la cuisine de rue et plantes locales en pots –, l’espace public prend la forme d’une sorte de «forum tropical» temporaire, un jardin méditatif tout autant qu’un lieu de débats. Délimité au sol par plus de 6000 pierres noires réparties en cercle, la structure en bambou faite de huit plateformes superposées vient s’amarrer à quatre piliers de l’usine. Pour s’assurer de la stabilité de l’ensemble, les architectes ont bénéficié du savoir-faire vernaculaire d’ouvriers présents dans l’usine, qui ont noués les lattes servant de revêtement final. Plus qu’un objet dont la scénographie lui confère une certaine sacralité, Vu’òn – The Garden a aussi été le théâtre de sept conférences et d’un workshop sur l’espace public destiné aux étudiants de l’Ecole polytechnique de design de Hong-Kong. 

Ta đi Ôtô


La deuxième réalisation issue de cette délocalisation est une structure mobile, un tricycle de sept étages dessiné par Bureau A et réalisé par un serrurier local. Le cadre est formé de tubes en acier bleus, le toit est en PVC et le tout peut être rafraîchi par un ventilateur et éclairé par des lumières alimentées par une batterie. Au niveau de la fonction, les architectes se sont inspirés des dispositifs de cuisine de rue omniprésents dans la capitale mais aussi des bars de trottoirs qui servent la bia hói, une bière artisanale très répandue depuis l’introduction de taxes sur les liqueurs. Au niveau de la forme, Ta đi Ôtô est un joli clin d’œil à ces habitations toute en verticalité et étroitesse que l’on rencontre assez naturellement dans le centre très dense d’Hanoï et, de manière plus surprenante, dans les campagnes vietnamiennes. «Cet objet souligne à lui seul la créativité et le savoir-faire que nous avons rencontré à Hanoï. L’accès à ce savoir-faire partagé par toutes les couches de la population met en lumière à quel point le fait de bâtir est devenu en Suisse une tâche hautement spécialisée, donc extrêmement chère», note Daniel Zamarbide. Le petit gratte-ciel nomade a donné lieu à un film construit en plusieurs plans fixes, qui montre la transhumance de Ta đi Ôtô de l’atelier du serrurier qui se trouve en campagne jusqu’au centre de Hanoï, créant une tension entre les différents paysages et couches urbaines4
Plus qu’une posture, cette apprentissage du déplacement semble être pour le collectif une manière de porter son regard au loin, de relativiser sa propre pratique architecturale, d’acquérir des savoir-faire perdus au profit d’une hyper technicité; une expérience où, à l’instar des grands textes anthropologiques (notamment Triste tropique de Lévi-Strauss, Les Nuer d’Evan-Pritchard ou encore Les Argonautes du Pacifique Occidental de Malinowski), la textualité, l’expérience vécue et racontée semblent être plus importantes que les objets construits.

 

Notes

* Titre emprunté d’un livre de Clifford Geertz proposant une lecture critique de certains grands textes anthropologiques. Ici et Là-bas. L’anthropologue comme auteur, 1996, édition Métailié, Paris
1. Exposition présentée en septembre dernier à la salle d’exposition d’architecture de l’EPFL Archizoom.
2. La conférence peut être écoutée sur le site d’Archizoom 
3. Artiste américain, Gordon Matta-Clark est connu pour ses coupes et transformations de bâtiments abandonnés. 
4. Le film est visible sur le site de Bureau A ici 

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